vendredi 22 octobre 2021

« ON NE SAIT PAS BIEN COMMENT L’ENSEMBLE TIENT, MAIS IL TIENT. »

L'enquête infinie, toujours pas finie



On est au milieu de la petite tournée de L’enquête infinie, voire même au troisième tiers. Hier, j’étais à Aix et c’était une vraie fête. Avant, je suis allé à Lyon, à Nîmes, à Clermont-Ferrand, je serai dans une semaine à Mulhouse (28 octobre), et dans deux à Toulouse (5 novembre). Depuis un mois, j’ai retrouvé des amis très chers, revu des visages familiers et aimés, rencontré de nouvelles personnes magnifiques. Et j’ai parlé des heures et des heures du sphinx, de Nadja, d’Edgar Poe, de Jack l'Eventreur, du petit Grégory, d’Otis Redding, du labyrinthe, de Philip K. Dick, des Sans Roi. Le livre m’appartient de moins en moins. C’est ce qui est le plus important, je suppose : que le livre cesse de m’appartenir, qu’il commence à vivre, enfin. Quand est-ce qu’un livre commence à vivre ? 



Quand est-ce qu’un livre commence à vivre ? Un livre, n’importe quel livre, peut potentiellement être modifié, corrigé, transformé à l’infini. Un livre est potentiellement impossible à finir, comme l’enquête qui est le sujet de celui-ci. N’importe quel sujet pouvant faire l’objet d’une enquête ou d’une exégèse, que ce soit le sphinx ou un épisode dans la vie de votre voisin de train, celui-ci peut occuper une vie entière de réflexions et de spéculations, d’approfondissements et de développements. Un événement qui a duré une minute peut nécessiter plusieurs décennies pour révéler toutes ses richesses, toutes ses dimensions. A la limite, une vie même ne suffirait pas. J’ai une nature obsessionnelle, mais ce qui m’empêche de m’abandonner à une seule obsession, c’est que j’en ai plusieurs. Du coup, finir un livre, c’est m’autoriser à passer d’une obsession à une autre. C’est me laisser obséder par autre chose. Même si, de livre en livre, les mêmes artistes, les mêmes oeuvres et les mêmes sujets reviennent, encore et encore. Twin Peaks, Zappa, les Beatles, Nerval, Rivette, le Carnaval, les Freaks, Jarry, le Grand Jeu, Artaud, Hara-Kiri, Lost, Philip K. Dick, Sohrawardi, les Sans Roi. Ils reviennent inlassablement, et inlassablement transformés par la métamorphose du prisme. Ils reviennent inlassablement, et inlassablement transformés par les métamorphoses du temps. Ils reviennent inlassablement et inlassablement transformés par les métamorphoses conjointes de mon labyrinthe personnel et du labyrinthe collectif. 



« Le passé dicte le futur » dit l’agent Cooper dans l’avant-dernier épisode de la Saison 3 de Twin Peaks. Mais le futur modifie le passé également. Et ce n’est pas la même chose de regarder Twin Peaks à dix-sept ans, vierge (ou presque) de toute référence intellectuelle, à trente, quasiment « formé » à l’exégèse par la lecture d’Henry Corbin, ou à quarante, à la fois déniaisé politiquement par vingt années mondialement abominables, chamboulé spirituellement par le compagnonnage des Sans Roi, nourri historiquement par l’étude des serial killers et la lecture des autobiographies des profilers… Est-ce encore le même « objet » ? Oui et non. Du coup, est-ce légitime de publier le résultat d’une traversée qu’on sait forcément transitoire ? Non et oui. Tout d’abord, il y a l’urgence de vivre ; ensuite, la certitude de mourir.



Je m’explique. Et sur le deuxième point d’abord : à chaque fois que je termine un livre, j’ai la certitude de me rapprocher de l’instant de ma mort. C’est une évidence, mais, lorsque le livre sort, cette évidence, je la ressens concrètement, physiquement, dramatiquement. Je respire un tout petit peu plus mal, je marche un tout petit peu moins bien, je digère encore un petit peu moins de choses. Ce qui est simple spéculation devient évidence tangible. La vie est courte et écrire des livres prend beaucoup de temps. Et puis ce que la publication d’un livre m’apporte, c’est l’urgence de vivre et de faire les deux ou trois choses que je me suis promis de faire avant de mourir : premier point, voilà. 


 

L’Enquête infinie est une étape un peu étrange dans ma vie, à plusieurs niveaux. Au niveau purement « personnel » (mais cet élément est aussi celui de tous, comme Nerval excusait sa propension à écrire des textes autobiographiques en disant que la vie de chacun est aussi celle de tout le monde), l’écriture de ce livre correspond au moment du confinement et se déroule du printemps 2020 à l’été 2021. Je n’oublierai jamais, nous n’oublierons jamais cet arrêt quasi-total de la vie sociale. Au moment où le confinement s’annonçait de plus en plus certain, j’ai fait deux choses : je suis allé m’acheter de la mousse à raser et des rasoirs jetables et j’ai commencé à rassembler toutes mes notes éparses et constitué un dossier aussitôt appelé « L’enquête infinie ». 

 

Et puis je me suis rasé la barbe. C’était un geste m’interdisant, plus fort encore que les remontrances possibles du gouvernement, plus encore que la maladie ou les amendes, toute vie sociale. J’ai toujours détesté qu’on voit mon visage glabre. 

 

Et puis j’ai commencé à relire toutes ces notes éparses, bribes de conférences, espèces d’articles, fragments d’ouvrages, que je trainais avec moi depuis cinq ans, dans le but de tout reprendre, et de vraiment écrire le livre qui correspondrait à l’ensemble de ces spéculations concernant la place du mystère dans nos vies et la notion même d’enquête – qui transforme le mystère en énigme. La façon dont « l’enquête policière » avait modifié notre rapport au monde. 




Du coup, je repartais du sphinx. Les sphinx. Celui d’Égypte et celui de Grèce. Et puis celui d’Œdipe. Et puis celui de Nadja et d’André Breton. Et ensuite – presque parallèlement – je reprenais à zéro ma lecture d’Edgar Poe et une réflexion que j’avais entamé, mais pas du tout approfondi, sur le personnage du détective et la forme même de l’enquête policière, avec meurtre, enquête, suspects, coupable, résolution, qui serait ensuite approfondie par (entre autres) Conan Doyle et Agatha Christie. Ce qui m’a amené à la question du « genre », comme prisme à travers lequel on essaie d’attraper cette chose insaisissable qu’est la réalité, ou la vie. Et tout ce que ce « genre » a pu connaître de déviations ou de déviances pour s’approcher au plus près de notre vie psychique : l’enquête sans résolution, par exemple, ou l’enquête sur le sens de la vie (des films de Fellini à ceux de Charlie Kaufman). Des multitudes de pistes et des comptes rendus personnels de lectures faits ces premières semaines de confinement, il ne reste que quelques bribes dans le livre achevé. Le monde n’a pas besoin de savoir ce que j’ai trouvé de pertinent ou de non-pertinent dans le livre indispensable de Régis Messac sur la fiction de détection ou dans les spéculations diverses et variées sur Poe de ses innombrables commentateurs… Sans compter toutes les enquêtes abandonnées. 

 



Oui, bon, bon, OK, c’est tout ce que tu as à nous raconter, me direz-vous. Des histoires de cuisine interne, ta petite popote d’exégète. Pardon, les amis, je note tout ça tant que c’est chaud, avant que j’oublie, comme j’ai pu oublier quasiment toutes les circonstances d’écriture de tous les précédents livres. C’est le lieu où faire ça, un blog. Et puis ça répond à l’idée de tenir le « journal d’un exégète ». Mais je vois que vous êtes dubitatifs, alors je vous la fais courte. Voilà où on est, concrètement : interviews, articles et rencontres. C’est l’avant-dernier post sur L’enquête infinie. On vous en fera un dernier pour la route et on passera à autre chose. Du reste on ne nous laissera pas le choix, avec les élections, hein. 





Alors, les interviews. Tout d’abord, en podcast, une discussion fleuve, mais alors vraiment fleuve, avec Peio Cachenaud dans l’émission Tumaxta sur la radio basque Xiberokobotza. Quatre heures, vous y croyez, vous ? Oui, quatre heures sur L’enquête infinie. Lancez-le quand vous avez l’après-midi pour vous ou une grosse soirée tout seul. 

https://xiberokobotza.org/emankizuenak/tumatxa


 

Et puis un entretien dans Marianne avec Matthieu Giroux :

https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/pacome-thiellement-pourquoi-jack-leventreur-a-invente-le-xxe-siecle

 

Et puis, rien à voir avec L’enquête infinie, mais il y a une conversation d'une heure sur Out 1 avec Samir Ardjoum, pour son webzine Microciné. C’était beau, fou, super, de parler de Out 1 et Jacques Rivette au milieu d’une tournée qui n’avait rien à voir. Parce que Jacques Rivette, c’est comme Twin Peaks, ou comme Nerval, ou comme Zappa, ou comme Hara-Kiri… Pour moi, ça n’a jamais rien à voir. Tout a toujours à voir avec eux. 



https://www.youtube.com/watch?v=BaXszpqMPpM

 

Les articles. Il y en a un dans L’Obs, pas sur internet. Un article fort sympathique d’Arnaud Gonzague, à qui j’ai outrancièrement piqué le titre de ce post. 

 

Et puis, Babélio, pour leur page instagram, « la table de l’écrivain ». Oui, c’est ma table, ne rigolez pas. Comme je n’ai plus de compte instagram (fermé avec le Facebook et le Twitter il y a plus d’un an), Babelio m’a envoyé des captures d’écran du résultat. Je vous pose ça là. Vous remarquerez que la barbe a, sans surprise, repoussé. 






Pendant ce temps, la vie continue, ailleurs et ici, et bien sûr la vie des bons livres, d’abord. Il y en a plusieurs, des bons livres, dont je n’ai pas eu le temps de parler à force de parler, bon ou pas, du mien, encore et encore, ici et ailleurs, comme le premier nombriliste narcissique venu. Toute séquence de promotion vous rend soudain indiscernable du premier nombriliste narcissique venu. Toute sortie de livre vous transforme en premier nombriliste narcissique venu. Mais quand même, heureusement, je ne le suis pas devenu au point de n’être pas capable de lire les bons livres des autres.

 

Pour moi, c’est un « marqueur », notre capacité, ou notre incapacité à lire les bons livres des autres, à écouter les bons disques des autres, à voir les bons dessins ou les bons films des autres. C’est facile de se croire supérieur aux autres quand on ne les lit pas, quand on ne les écoute pas, quand on ne regarde pas leurs dessins ou leurs films. C’est plus difficile, c’est même impossible, quand on se plonge dans ce qu’ils font. Mais c’est aussi comme ça qu’on s’améliore et qu’on apprend des trucs. C’est fondamental de lire les classiques, évidemment. Mais c’est crucial de lire les contemporains. 

 

Alors, des bons livres, en voilà. Il y avait eu les « Politiques de la mémoire » de Pierre Tévanian, magnifique, sorti cet été, il y a eu le « Cérémonies, au cœur de l’empire des sens » de Stéphane du Mesnildot, magnétique, sorti cette fin août, et puis il y a le « Georges Bernanos, la colère et la grâce » de mon cher François Angelier, ogresque, qui sort maintenant. Trois beaux et bons livres contemporains lus ce mois-ci, c’est pas rien. 






Et puis la très belle revue « L’amour » dirigée par Frédéric Pajak où Delfeil de Ton publie deux textes, un « Palomar et Zigomar » et un « Qu’est-ce que tu lis ? ». C’est passionnant de voir comment Delfeil déplace son univers avec lui lorsqu’il change de support. Au fond, un nouveau journal, ou une nouvelle revue, pour le petit cirque de Delfeil, c’est comme une nouvelle salle de spectacle. L’acoustique sera différente, la scène sera différente, le public sera différent, mais le spectacle garde son identité, fortement. Où que Delfeil publie, j’y vais. Je vais voir le nouveau spectacle de sa troupe. Pour moi, c'est toujours un émerveillement. 





Les prochaines rencontres, enfin. 

 

Jeudi 28 Octobre à 20h à la Librairie 47 Degrés Nord, 8 bis Rue du Moulin, 68100 Mulhouse.

Et Vendredi 5 Novembre à 19 chez Floury Frères, 36 rue de la Colombette, 31000 Toulouse. 

 

A bientôt, donc, toulousains et mulhousiens. 

 

 

 

 

5 commentaires:

  1. Merci! vous lire est un bol d'air métamorphosant.
    Estelle

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  2. Le problème avec un blog, c'est qu'on ne peut pas "liker". Il faut écrire, expliquer, s'exprimer, élaborer, formuler... Dire je pense,ça m'évoque, je ressens... Être inspiré, éloquent, original... Alors qu'on voudrait simplement dire qu'on aime ce qu'on a lu, ce qu'on a reçu, ce qu'on a ressenti. Et même s'il est très difficile et peu probable pour moi de me procurer vos livres, c'est toujours passionnant de vous entendre/lire en parler, de vos livres ou tout autre chose.

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    1. c'est bien en on se voit apres ta deambulation: perpigan,bordeaux, lille, angouleme j'ai fait pareil et j'arroete un temps: c'est super, visages anciens ou nouveaux
      mais ça consume aussi.Et curieux de te voir imberbe, moi qui le suit naturellement: si je laisse pousser ça fait Fu manchu

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  3. Je suis en train d'écouter l'emission Tuxmata, Peio Cachenaud est décidément un excellent interlocuteur,
    je me permet de rajouter à propos de Pompidou qu'il est l'auteur d'une anthologie de la poésie française et aussi le responsable de la condamnation d'André Hardellet à l'outrage aux bonnes moeurs françaises pour son livre Lourdes et lentes, une condamnation qui l'aura probablement poussé dans la tombe, d'ailleurs Hardellet avait en horreur les travaux Pompidoliens qui détruisaient Paris.

    voilà voilà.

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  4. Ton livre m'a fait regarder la Dolce vita. Je ne me remets pas de la mort de Steiner. Terrifié par le calme et la paix dans lesquels se cache l'enfer. Même l'amour de ses enfant n'a pas été une ancre assez solide.
    Fissurer le réel, de vin de poésie ou de vertu, certes. Mais que reste-t-il la nuit venue lorsque nulle illusion ne viendra à notre secours. Lorsque l'élan mystique nous quitte, la nuit est glacée dans le désert.
    C'est l'océan de douleurs de Van Gogh, Nerval et Nadja. C'est un poids terrible. Comment survivre à l'illumination ?

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LE DÉBAT DU  CŒUR  COLETTE THOMAS ANTONIN ARTAUD Dramaturgie / Jeu :  Virginie di Ricci Mise en scène :  Jean-Marc Musial Prologue :  Pacôme...