mardi 22 juin 2021

RIEN SUR ZEMMOUR

Armagnacs et Bourguignons

 



Pour commencer, j’étais parti sur l’idée d’écrire un texte sur l’obscène Zemmourmania qui s’est emparée du monde médiatico-politique depuis quinze jours, quinze mois ou quinze ans. A partir du moment où j’avais rêvé (à plusieurs reprises, entre l’année dernière et cette année) que Zemmour allait devenir le chef d’un gouvernement de bouchers exécutant sommairement tous ceux qui – arabes, noirs, femmes ou pauvres – ne lui revenaient pas, ce problème m’obsédait. Je n’arrivais plus à passer une journée sans penser à ce sale type et à ses sombres intentions. C’était vraiment moche. C’était même carrément à pleurer. Alors j’avais commencé à écrire : Cette diversion du monde politique et médiatique est cousue de fil blanc. Depuis quinze jours ou quinze mois, tout ce qui se joue autour d’une candidature de Zemmour est une stratégie tellement classique de diversion de la colère sociale qu’elle semblerait transparente à un ado de quinze ans. Plus la colère sociale monte d’en bas, plus on excite la fibre raciste d’en haut. On a vu jouer ça x fois. Ce n’est pas de la basse politique, c’est un scénar de série z. Ce n’est pas de l’extrême-droitisme, c’est du « racisme porn ». C’est vraiment moche. C’est même carrément à pleurer. 

 

Oui, c’est carrément à pleurer. En vingt ans, la politique n’a pas progressé d’un millimètre. Elle a reculé. Pendant que le premier salopard de la séquence néo-pétainiste, le premier vampire, le sordide Sarkozy, enchaîne désormais des procès qu’il n’a pas volés (merci Médiapart – et on espère bien qu’il finira dans le trou d’où il n’aurait jamais dû sortir), et que le deuxième vampire, le débile Valls, revient de sa saucée en Catalogne pour inonder les médias complaisants de ses abjects postillons, on voit monter le troisième vampire, issu, lui, du monde médiatique, là depuis très longtemps et attendant en piaffant son jour de gloire, « immobile à grands pas », avec ses ricanements et son sourire de faux-jeton, sa gestuelle de croque-mort et ses autoritarismes de sous-officier, pour recommencer cette bonne blague, une blague vraiment si bonne qu’on ne s’en lasse pas : foutre sur le dos des arabes pauvres les incuries du monde capitaliste, relancer la théorie du « choc des civilisations », refaire une petite beauté à la France de Papa-Napoléon-Pétain. A sa décharge, il était en effet déjà là à bosser sur le sujet lorsque le premier vampire a pris le pouvoir dans ce pays. Il préparait le terrain. Un terrain qu’on lui a largement laissé, des heures et des heures de plateau télévisé, à répéter ses « Ben, voyons », à refaire ses grossiers résumés des épisodes précédents, à retisser inlassablement son histoire parallèle de la France éternelle contre les méchants arabes, les méchants noirs, les mauvais pauvres et les femmes qui devraient retourner faire la vaisselle. Pendant vingt ans, à coups d’erreurs factuelles, d’accusations péremptoires et d’absurdités racistes et sexistes dites sur le ton d’une évidence, le vampire Zemmour a largement eu le temps de contaminer de ses montages historiques ou de ses traficotages de chiffres la « gueule » du débat public, au profit des vieux milliardaires qui ont si peur de la révolte sociale. Son ancien employeur, Ruquier, a beau jeu de se vanter d’avoir cessé de l’inviter depuis dix ans. Il avait déjà fait tout le sale boulot avant. Il avait transformé un obscur chroniqueur politique du Figaro, auteur de pauvres livres sur Chirac et Balladur, en superstar d’une ultra-droite décomplexée qui assumerait à la fois sa peur des arabes, sa détestation des femmes et son désir de ne jamais sortir d’un fantasme identitaire français. Un roman national aussi grossier qu’une reconstitution pour parc d’attractions. Un roman national où Saint Louis, Napoléon et Pétain se donnent la main dans des décors de Walt Disney. 

 



Donc on en était là. Donc j’en étais là, et j’apprends qu’une humoriste (dont je ne connaissais même pas le nom) a démissionné suite à l’interdiction d’une blague sur Zemmour, sur Europe 1. Une blague ? Une blague. Et puis j’ouvre Rock & Folk (que je reçois toujours, suite sans doute au fait que j’y ai écrit naguère, il y a une quinzaine d’années) et là, je vois quoi ? Une interview de Valls. De Valls ? De Valls. Et puis je me dis que : stop, c’est trop. Je n’en peux plus, mais vraiment je n’en peux plus, de tant de complaisance avec le mensonge. Je n’en peux plus de Sarkozy, Valls, Zemmour. Et j’en peux déjà plus du prochain cavalier de la françocalypse (Enthoven ? Un autre ?) qui ramènera sa fraise pour reprendre leur flambeau pourri. Puisque je vous dis que c’est moche. Puisque je vous dis que c’est à pleurer. Combien d’années encore devrons-nous vivre avant de nous réveiller de ce mauvais rêve. Combien d’années encore réussira-t-on à endormir les gens à partir d’une histoire artificielle de la France. Il y a tant de choses à raconter qui pourraient nous réveiller. 

 

Alors je me suis dit que j’allais faire de l’Histoire. Oui, de l’Histoire. Non, il n’est pas trop tard pour commencer. Je me sens un peu comme un mec qui apprend le violon à quarante-cinq ans mais tant pis. A vrai dire, ça fait longtemps que ça me démangeait. 

 


Et pour commencer, les véritables raisons de l’occupation anglaise, dont le triste récit de Jeanne d’Arc fut un épisode si fameux qu’on se laisse facilement hypnotiser. Puisqu’ils aiment tellement Jeanne d’Arc, tous, puisqu’ils l’aiment d’un amour qui semble infini, alors remontons aux sources du récit de la petite Jeanne, victime expiatoire de la France éternelle. Remontons aux raisons de l’occupation anglaise. Elles sont intéressantes, ces raisons. Si les anglais nous ont occupé, ce n’est pas seulement de leur propre fait. C’est avant tout le résultat des saloperies de nos dirigeants. Et c’est aussi le résultat de notre connerie face à celles-ci. On ne l’a pas volé, cette occupation anglaise. Elle est la conséquence d’une guerre civile, vous savez. Oui, une guerre civile entre deux factions, les Bourguignons et les Armagnacs. Vous ne connaissez pas l’histoire ? Alors je vais vous la re-raconter. « Il était une fois... »

 



Ça commence au XIVe siècle par un roi qui était fou. C’est le problème, avec les rois, on ne sait pas ce qui pourra en sortir, vu qu’on y est soumis aux caprices de la nature. C’est la loterie, les rois. Les chiens peuvent faire des chats. On peut tomber sur un mec bien. On peut tomber sur un salopard. Là, on était tombé sur un cinglé. Ce roi, c’est Charles VI. A douze ans, le petit roi a d’abord une vision fabuleuse. Alors qu’il chasse dans la forêt de Senlis, il voit un cerf portant un collier de cuivre doré où il peut lire l’inscription « César me l’a donné ». Charles y voit un heureux présage de son glorieux avenir. Il faut se méfier des présages : c’est plutôt l’inverse qui va se passer. 

 

Douze ans plus tard, le 5 août 1392 dans la forêt de Meaux, alors que le Young King part remonter les bretelles d’un seigneur qui protégeait un obscur chevalier qui avait tenté d’assassiner un connétable, ce n’est pas un cerf, mais un homme étrange, habillé en vert, au visage défiguré, qui sort du bois et se met en travers de la route en criant : « Roi ! Ne chevauche pas plus avant, mais retourne car tu es trahi ! » Quelques heures plus tard, alors qu’un page s’endort sur son cheval et laisse tombe sa lance sur le casque d’un autre, Charles pète une durite et se met à frapper dans le tas. Résultats des courses : il embroche quatre des siens. Un de ses chambellans le ceinture comme un forcené. On le ramène à la maison. Au lit, gamin ! 




Une fois sorti de sa phase maniaque, Charlie s’enfonce dans le silence. On le soigne ; on le borde ; on lui amène médecins et magiciens. Il ne reconnaît pas sa famille, ne comprend pas son titre de roi et ne supporte pas la vue, ni de Isabeau de Bavière, sa femme, ni de Louis d’Orléans, son frère. Charles VI adore les fêtes, alors on le distrait par des fêtes. Et six mois plus tard, alors que le jeune roi va mieux, c’est le fameux « Bal des Ardents », le 28 janvier 1393. Grand malheur. Le « Bal des Ardents » est initialement une fête donnée en l’honneur d’une des dames de sa femme Isabeau de Bavière, qui se marie pour la troisième fois. Charles et quatre de ses bons potes décident de faire les cons. Ils se déguisent en « hommes sauvages », s’induisent de poix recouverte de plumes et de poils d’étoupe. Pour compléter le tout, ils se lient les uns aux autres par une chaîne. Quand son frère Louis d’Orléans arrive, il prend une torche pour essayer de reconnaître les copains déguisés et les costumes prennent instantanément feu. C’était moins une pour Charles qui survit, ouf, on l’a échappé belle. Mais tous ses grands copains meurent brûlés vifs. 




A partir de ce moment, le roi est définitivement aux abonnés absents. Isabeau se terre dans l’hôtel Barbette, et les « marmousets » (conseillers nommés par le roi et dont le but est l’unification du pouvoir) et les « seigneurs » (chacun défendant son bout de terrain et de puissance) se tirent dans les pattes. La vacance de pouvoir entraîne un sacré bordel dans lequel deux fortes personnalités émergent : le frère du roi et candidat à la régence, Louis d’Orléans, et le fils du duc de Bourgogne, bientôt duc lui-même, un seigneur puissant et reconnu, Jean dit « Jean sans Peur ». 


Ils ne peuvent pas se saquer, c’est peu de le dire.  Deux personnalités, deux physiques et deux géopolitiques aux antipodes, un peu comme Villepin et Sarkozy. 


Louis d’Orléans est un beau mec. Classe, cultivé, sans doute un peu snob, on le dit à la fois queutard invétéré et joueur compulsif, cocufiant inlassablement sa femme, peut-être même amant de la reine. Mais d’autres le disent aussi très pieu, affilié à l’Ordre des Célestins où il fait régulièrement des retraites ascétiques. Troisième trait de personnalité plus étrange : on prétend que, à l’instar de sa femme, la belle et étrange Valentina Visconti, il est obsédé par la magie et pratique la sorcellerie pour arriver à ses fins. 


Jean de Bourgogne, lui, est laid et sournois, taciturne, très riche et d’une volonté personnelle qui ne s’embarrasse d’aucun mensonge, aucune calomnie, aucun crime. Son nom est déjà une imposture : « Jean sans Peur » s’est contenté de participer à la plus conne bataille d’une époque qui en a connu beaucoup : celle de Nicopolis, le 25 septembre 1396. Les croisés français sont allés prêter main forte au roi Sigismond de Hongrie qui combat contre les Turcs en Valachie. Les français menés par le duc de Bourgogne, bêtes et prétentieux comme quinze, réclament d’être à l’avant-garde de l’attaque contre les Turcs. Ils attaquent un groupe de fantassins légers, qu’ils abattent facilement et croient avoir gagné. Surprise, c’était un piège : les janissaires, cavaliers, fantassins et archers d’élites prennent l’armée française en tenaille, et cette dernière succombe sous les flèches du sultan. Des mille soldats français présents, seuls vingt-huit survivent. Encore sont-ils faits prisonniers, et on doit dépenser une blinde – un saladier de deux cent mille ducats – pour libérer ce con de Jean qui revient en France comme un triomphateur, tant le pays a l’air de s’auto-illusionner sur sa propre puissance. 


C’est cette auto-illusion française avec laquelle Jean de Bourgogne sait jouer, comme les salopards futurs, qui le définit aux yeux de l’Histoire. C’est cette invraisemblable capacité qu’ont les français à se croire vainqueurs quand ils sont vaincus, et puissants lorsqu’ils sont faibles. 


Jean de Bourgogne, c’est déjà Pétain, Sarkozy, Zemmour. C’est lui : « le mal français ». 

 

Non seulement Louis d’Orléans était opposé à la croisade contre les Turcs (espèce d’islamo-gauchiste !), mais, à la différence de Jean sans Peur, il est de plus en plus belliqueux avec l’Angleterre, depuis que ce salopard de Henry IV a destitué Richard II en 1399. Louis s’allie alors avec Owen Glendower et guerroie contre une Angleterre aux mains des Plantagenêt, une branche de la noblesse anglaise à qui, à juste titre, il ne fait pas confiance. Mais pour ça, il fait bien douiller les bourgeois parisiens. Jean de Bourgogne, bon politique, se la joue Trump : un homme super-riche qui dénonce l’État et déclare qu’il ne paiera pas. Il devient le héraut des bourgeois marchands. Jouant le tout pour le tout, Jean sans Peur décide alors ce « coup » de traître : l’assassinat de son rival. 


Cette tuerie nécessite six mois de préparation. C’est dès juin 1407 que des hommes commencent à s’installer dans une maison abandonnée près de l’hôtel Barbette, pas loin du croisement des actuelles rue Vieille-du-Temple et rue des Rosiers : « L’Image de Notre-Dame », appelée ainsi parce qu’une statue de Vierge orne sa façade. Ils sont menés par un escroc dont les détournements de fonds avaient été dénoncés par Louis, Raoul d’Anquetonville, et que Jean a décidé de recycler. Plusieurs mois d’observation seront nécessaires à la mise en place du guet-apens, et il aura lieu trois jours après des réconciliations officielles et publiques entre Jean sans Peur et Louis d’Orléans. La mafia italienne n’a décidément rien inventé. 

 

Enfin, le 23 novembre 1407, Louis d’Orléans est assassiné. Il venait de quitter sa belle-sœur, la reine Isabeau de Bavière, qui créchait à l’Hôtel Barbette. Louis est alors piégé par un valet du roi qui lui fait croire que ce dernier le mande de toute urgence dans sa demeure, l’Hôtel Saint-Pol. Alors que le beau gosse sort en chantonnant, il est démembré à coups de hache par pas moins de quinze hommes masqués. Son bras droit est tranché au coude et au poignet. Son crâne est explosé et la cervelle répandue sur le pavé. Son poing gauche, enfin, fait des ricochets sur le trottoir et se perd dans une rigole. 




Le prévôt de Paris mène l’enquête. Il trouve très vite la maison louée par les assassins et reconstitue l’itinéraire des tueurs : il arrive même à retracer leur parcours jusqu’à l’hôtel d’Artois, résidence parisienne du duc de Bourgogne. Jean de Bourgogne se met à flipper. Il avoue tout aux ducs de Berry et d’Anjou : « C’est moi ; le diable m’a tenté. » Après s’être confessé à ses deux potes, Jean-la-Trouille quitte précipitamment Paris, rompant le pont de l’Oise sur son passage, et se réfugie à Lille. Mais le duc de Bourgogne n’a pas besoin de se faire dessus comme ça. La cour ne va pas tarder à faire machine-arrière et, plutôt que de le condamner pour avoir tué le frère du roi, elle va tenter de le remettre en grâce car elle sait qu’il est riche et surtout très populaire chez les bourgeois de Paris. 

 

Pour bien asseoir sa popularité, Jean sans Peur, né avant la honte, va même corrompre un théologien, Jean Petit, pour que ce dernier lui ponde une justification détaillée de son crime. Le petit moine fait bien son boulot. Il part sur un syllogisme : 1) Il est bon, licite et méritoire de tuer un tyran, traître, coupable de lèse-majesté ; 2) Louis d’Orléans était un tyran, un traître ; 3) Jean Sans Peur a donc fait œuvre bonne, licite et méritoire en tuant Louis d’Orléans. Pour appuyer sa démo, Petit réunit un maximum de fake news : Louis d’Orléans convoitait le trône de son frère depuis toujours, il pratiquait la sorcellerie contre lui, c’est le sens de l’apparition de l’homme du bois qui a tenté d’avertir Charles VI, et il a même essayé de cramer son frère lors du Bal des Ardents. En outre, c’est un queutard et un occultiste. Le Diable l’adore et Dieu le déteste. Et qu’est-ce qu’on dit ? Merci Jean. 


Clap clap clap : la cour du roi applaudit le tyrannicide. 

 

Une grande partie de la chronique médiévale du XVe siècle est une méditation sur les conséquences de cet assassinat et surtout de la réception politique de celui-ci. Dans sa Complainte des bons français, Robert Blondel écrit que le meurtre de Louis d’Orléans est à l’origine de tous les « maux advenus ». Une chronique des années 1430 parle également de cette « mort de laquelle sont advenus d’indénombrables maux en France ». Une autre évoque le fait qu’à la suite de celle-ci « le royaume de France chut en ruines, douleurs, haines, trahisons, désolations et persécutions indénombrables ». Une dernière, enfin, en parle en ces termes : « Le duc de Bourgogne fit tuer le duc d’Orléans, son cousin germain, dont si grandes et si maudites guerres sortirent que peu s’en faut que tout le royaume ne fût détruit. »

 

C’est clair. Ayant triomphé dans le crime, Jean de Bourgogne ne va gouverner que dans la guerre civile. Il met la main sur l’administration des finances, défait la chambre des comptes, place des affidés à tous les postes-clés. Mais tous les lésés, et ils sont nombreux, se regroupent et se rabattent sur Bernard d’Armagnac. Lui, ce n’est pas un raffiné, joli cœur, dandy chantonnant dans la ruelle où il va se faire trucider. Il est également lié à la cour de Milan, puisque sa sœur a épousé Carlo Visconti, le frère de Valentina, mais il ne passe pas sa vie dans les livres ou à courir le guilledou. « Homme très cruel et tyran et sans pitié », Armagnac ne rigole pas du tout. Il va faire la misère à Jean de Bourgogne. Et ce dernier, qui dirige désormais officieusement la France, va répondre par la répression violente. Dès lors, Paris vivra sous le joug des « Armagnacs » et des « Bourguignons » qui pillent, tuent, volent, violent… 

 



En octobre 1409, une émeute éclate, à partir d’une fake news de plus : les Sarrazins seraient sur le point d’occuper la ville. On imagine bien cette séquence relayée par des bourgeois parisiens à gueules de lecteurs de Valeurs actuelles« Ces Ottomans qui dérangent » « Sarrazins : a-t-on encore le droit de tout dire ? » Face aux émeutes qui ne cessent plus dans sa ville depuis qu’il a pris le pouvoir, Jean sans Peur doit trouver une force avec laquelle s’allier. Et il va naturellement s’adresser aux plus dangereux mecs de Paris : la confrérie des bouchers, dirigée par Simon Coutellier dit « Caboche ». A chaque merde qui éclate, « Tricky Johnny » laisse Caboche et les bouchers gérer l’affaire à leur façon. Mais les bouchers ne se contentent pas d’assurer la sécurité face aux Armagnacs. Ils se défoulent également façon Orange Mécanique contre le peuple de Paris à la moindre occasion. Les Bouchers s’emparent même de la Bastille le 27 avril 1413, mettent à mort le prévôt de Paris, pénètrent jusqu’au palais du roi, lui font coiffer leur capuchon en signe de soumission (on dirait une anticipation parodique du 14 juillet), et sont à deux doigts de prendre le pouvoir des mains des Bourguignons. Le dauphin, futur Charles VII, échappe de peu à son exécution en se réfugiant à Bourges. 




On va de cata en cata : désastre de la bataille d’Azincourt, le 25 octobre 1415. Puis c’est l’assassinat de Jean de Bourgogne par Charles VII sur le Pont de Montereau le 10 septembre 1419. L’exécution se déroule lors d’une entrevue qui se voulait pacifique, Charles VII se débarrassant de la vieille vérole avec les mêmes méthodes de maffieux que son oncle. Très mauvais plan, ça aussi. Le capitaine Jean de Villiers, gouverneur de Paris et affidé de Jean sans Peur, décide de se venger en se vendant tout simplement à l’ennemi. Le 29 avril 1420, il signe un traité de paix-franco-anglais et laisse des garnisons prendre possession de la Bastille et du Louvre. 

 

Enfin, le 21 mai 1420, Isabeau de Bavière, finalement rallié aux Bourgogne, déshérite le dauphin au profit d’Henry V, roi d’Angleterre, qui épouse Catherine, la fille d’Isabeau et de Charles VI, toujours aux abonnés absents. On stipule qu’il deviendra roi de France à la mort du triste taré. Bedford devient régent de France. Ruinée, dévastée, Paris sera anglaise pendant seize ans et basculera dans une misère sans non, minée par la faim et la peste. C’est dans ce contexte qu’en 1429 Jeanne d’Arc tenta en vain de reprendre la ville, défendue contre elle par le traître De Villiers. 

 

Cette séquence dense et chargée a été oubliée et revécue à répétition, et elle sur le point d’être oubliée et revécue à nouveau. Pourtant, un soir de dérive dans les Halles, elle revint violemment à la mémoire de Gérard de Nerval qui le raconte dans Aurélia : « A une certaine heure, entendant sonner l’horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes des Bourguignons et des d’Armagnac ; et je croyais voir s’élever autour de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque d’argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais l’empêcher d’entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne m’explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer. » 



 

« Je n’ai pas fait de politique, je n’ai fait que de l’opposition » a également écrit Nerval. Non seulement j’aime Nerval mais je crois en lui. Je crois en l’opposition qu’il a faite et je ne crois pas en la politique qu’il n’a pas faite. 

 

Tout le monde le dit, tout le monde le sait. Suite à la révolte légitime des Gilets Jaunes, nous sommes dans une période archi-réactionnaire du monde politique et qui nous mène à toute vitesse vers une sorte de néo-fascisme. Face à l’unité de la colère sociale, le pouvoir répond par la folie raciste et ses forces de division. Cousu de fil blanc. Je vous avais dit que c’était moche. Je vous avais dit que c’était à pleurer. Et la solution ne viendra pas du monde politique. Dominé par les querelles d’ego, de chapelles, d’ambitions individuelles, le monde politique est plus que jamais divisé. Il est plus que jamais impuissant, totalement incapable, même s’il le voulait, de « changer la vie ». Tout le monde le dit, tout le monde le sait. 

 

Le monde politique nous mène à toute vitesse vers un super-fascisme spectaculaire : moitié Zemmour moitié Hanouna. Du racisme sordide au milieu des éclats de rire. La solution ne viendra pas du monde médiatique. Je ne parle pas des médias internet. Ceux-là, je ne peux que me réjouir qu’ils existent. Sans doute que sans Médiapart, il n’y aurait pas eu de procès Sarkozy. Quelques soient leurs différences ou leurs différents, je suis bien content d’être abonné à Médiapart, Arrêt sur Image, Hors-Série, QG, Blast, etc. Mais la totalité du monde médiatique « classique » est vraiment devenu une poubelle de la pire espèce. Il n’y a plus rien à en tirer : il faudrait s’interdire de regarder. On ne peut pas décemment continuer à regarder.  

 

Tout le monde le dit, tout le monde le sait. La solution ne viendra pas non plus des réseaux sociaux, où les procès d’intention, les délations individuelles, les clashs, les querelles d’ego ne se sont jamais aussi bien portés. Je ne vois pas d’autres solutions que de les boycotter. Comme disait André Breton : Lâchez tout. Lâchez la proie pour l’ombre. 




Alors que, épuisé par tant de visions pessimistes, tant d’images de cauchemars, je somnolais quasiment sur mon sofa, je me demandais : et si j’écrivais un manifeste ? Et si j’écrivais un manifeste qui s’appellerait le « Manifeste antipolitique » ? Le « Manifeste antipolitique » ne proposerait rien de connu. Il ne dirait rien de notable, peut-être même qu’il n’annoncerait rien de possible. Le « Manifeste antipolitique » n’appellerait pas à la création d’un nouveau mouvement, ni un nouveau groupe, ni un nouveau média. Et encore moins la création d’un nouveau parti. Le « Manifeste antipolitique » appellerait à déserter toutes les propositions de ce genre pour se concentrer sur toutes les formes d’imaginaires à réinvestir, toutes les séquences historiques dont il faudrait reprendre l’exégèse, tous les récits du passé dont on pourrait tirer les enseignements prophétiques ou visionnaires pour les temps à venir. Le « Manifeste antipolitique » dirait des choses comme : Ne faites pas de politique, faites de l’histoire, faites de la sociologie, faites de la géographie. Ne faites pas de politique, faites de l’opposition. Faites des films, écrivez des livres, faites de la musique. Dessinez, dessinez, dessinez. Soyez généreux, soyez justes, vivez. Tombez amoureux. Courez les rues. Battez la campagne. Fendez les flots. 

 

Nous crevons d’un déficit en sources, en ressources, en exemples, en contre-exemples. Si nous nous laissons berner par ces gugusses, si nous sommes toujours en retard d’une provocation par les néo-fascistes, c’est parce que nous leur avons laissés le privilège des thématiques. C’est parce que, du coup, nous tournons en rond dans le même espace confiné qu’eux. Nous nous disputons une même assiette qui ne va pas beaucoup plus loin dans le passé que la révolution française et nous tournons en rond à leur démontrer que leurs héros sont des ordures alors que nous devrions démontrer que nos héros sont des phares. Le « Manifeste antipolitique » dirait des choses comme : Ouvrez les fenêtres de l’histoire de France. Faites remonter les fantômes. Nous savons que leurs héros sont des ordures. Nous savons que leurs statues ne valent rien. Célébrons les nôtres. Faisons remonter leur parole. Nous crevons de notre déficit en fantômes vivants. Nous crevons de ne pas les entendre hurler. 

 

C’est un point d’étape. C’est un message avant l’été. C’est mon message d’avant l’été. Je ne vais pas pouvoir être souvent présent cet été, mais je ne m’en vais pas complétement. Après avoir quitté les réseaux sociaux, je ne quitte pas les internets. Je dois juste prendre mon temps. J’ai écrit beaucoup ces derniers temps. Vous ne le savez pas encore. C’était pour un livre qui sort en septembre, L’enquête infinie, et même déjà pour un autre, que j’écris en ce moment. Et il y a des voix que je commence à entendre, que je dois prendre le temps d’entendre. Il y a des voix qui ne vont pas cesser de parler. 

 

Il y a Colette Thomas. 




Il y a Colette Thomas que les éditions Prairial rééditent en septembre. On la connaissait (un peu, à peine) comme cette femme qui avait impressionné tout le monde en disant Artaud dans le noir alors que les plombs avaient sauté le 7 juin 1946 au Théâtre Sarah-Bernhard, lors de la soirée hommage qui servait à financer la sortie du poète, avec Breton, Blin, Cuny, Jouvet, Vilar, Barrault, Renaud, Casarès, etc. On la savait (à peine, un peu) épouse de Henri Thomas, comédienne inspirée, fascinée par Artaud, et apparaissant beaucoup dans les textes de ce dernier. C’est en réalité une visionnaire dont la parole est aussi importante que celles de Nerval, de Rimbaud, de Daumal ou de Gilbert-Lecomte. Née en 1918, morte en… 2006, après être restée silencieuse pendant cinquante ans. Colette Thomas est l’auteur d’un livre unique (dans tous les sens du terme), Le Testament de la fille morte, publié en 1954. 

 

A la fois recueil de lettres, essai sur le théâtre, collection de « Crimes et contes », enchevêtrement de poèmes et d’aphorismes, Le Testament de la fille morte se présente surtout comme l’accomplissement de la prophétie d’Arthur Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu. » « Et voici que maintenant je dis ce qu’il attendait qu’une femme dise, écrit Colette Thomas. Maintenant Rimbaud est « consommé » – je veux dire « apaisé » — « réalisé » — « vainqueur » (…) Moi je te restitue ton nom entier en échange — ta virilité dont les malheureux adolescents tardifs te veulent arracher petit Rimbe. Me voici toi-même retourné – la Femme (…) C’est la femme qui ouvre le cycle du devenir et qui le fermera. La tradition est une femme sans devenir et pourtant féconde. La femme qui veut accomplir la faute dont elle n’est pas responsable. »

 

« Les textes de Colette Thomas présagent la formation d’un autre univers » a écrit Antonin Artaud. « Nous avons déjà vaincu évidemment mais personne ne le sait » a écrit Colette Thomas. 




Ça va être une expérience incroyable, d’entendre enfin résonner la voix de Colette Thomas et de réfléchir aux implications de sa parole. Virginie di Ricci va faire une première lecture de Colette Thomas le Samedi 3 juillet à 20h30 aux Rencontres de l’Extrême Contemporain, organisées par la librairie Vendredi, au Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles-Dullin, 75018 Paris. Je serai là également pour parler du livre. Et François Burkard des éditions Prairial sera là également pour parler du livre, le 2 juillet à 16h. Le 2 juillet enfin, il y aura les éditions Epsilon qui rééditent le Roger Blin, une dette d’amour d’Hermine Karagheuz. Et il y aura également Antoine Mouton et Magali Montoya qui feront une présentation du livre à 18h. 

 

Il y a quelques jours, pour l’hommage à Hermine Karagheuz au cinéma L’archipel, Antoine Mouton nous a lu un texte inédit d’Hermine, « Les dernières années ». Un texte sur l’âme. Un long texte sur l’âme. C’était inimaginable. On en tremblait. On commence à peine à découvrir ce qu’Hermine a écrit, toutes ces années où on la voyait vivre avec cette légèreté et cette profondeur qui abritaient avec élégance ce travail d’écriture acharné qu’elle faisait, en secret. Ce travail de poésie. 




Cette lecture, ce texte sur l’âme, c’était après une projection de « Duelle ». Et les films de Jacques Rivette aussi, ce sont des choses qu’on ne peut vraiment découvrir et comprendre qu’aujourd’hui. Ils n’ont jamais eu autant de sens, autant de présence et de puissance qu’aujourd’hui. C’est comme s’ils nous disaient : Maintenant, je vais vous parler. Maintenant, enfin, je peux, je vais commencer à parler. Potemkine vient de rééditer « Haut Bas Fragile » et « Secret Défense ». Ils sont hallucinants à revoir. C’est bientôt l’été, et si vous êtes à Paris, vous devriez en profiter pour les voir, ou les revoir. Le récit de Haut Bas Fragile se passe en gros entre le 15 juillet (le jour où Paris commence à se vider) et le 15 août, quand Paris va se repeupler. Les rues sont presque vides, il fait beau. De même, les personnages se croisent, pas seulement parce qu’ils se suivent, s’épient ou se poursuivent, mais peut-être simplement par hasard, parce que Paris est vide. Comme on pourra se croiser, sans doute, sans même se donner rendez-vous, cet été. Comme dirait Péguy : « Dans ce Paris pourtant désert (c’était au commencement des vacances et tout le monde était parti ou partait). »




L’importance de ceux qui restent à Paris en été vient de ce texte de Péguy qui va hanter une bonne partie de l’œuvre de Rivette, Victor Marie Comte Hugo. C’est le livre d’où est tirée la citation en épigraphe de Paris nous appartient : « Paris n’appartient à personne ».

 

C’est aussi le livre qui explique que Paris n’appartient pas seulement à ceux qui se lèvent matin mais à ceux qui restent à Paris pendant les mois d’été pour préparer « la campagne d’hiver » : « Paris n'appartient pas seulement à ceux qui se lèvent matin. (Et qui ainsi préparent, avant qu'on soit levé, la campagne, la bataille, la victoire de la journée, la journée même, comme on disait : la journée a été bonne, la journée a été mauvaise ; la journée a été gagnée, la journée a été perdue ; heureux temps où les batailles étaient des journées), à ceux qui montent la journée devant soleil levé. Cela c'est le vieux jeu, toujours bon, le premier jeu, l'ancien, le (vieux) Balzac, (Toujours jeune). Voici le perfectionnement, le deuxième degré, le deuxième jeu. Paris appartient à ceux qui pendant les mois d'été préparent la campagne d'hiver. »


 

Alors voilà. Les mois d’été commencent et nous préparons la campagne d’hiver. A partir de juillet, à partir d’août, à partir de septembre, il y a certaines voix qui vont commencer à parler. La voix de Colette Thomas va commencer à parler. La voix d’Hermine Karagheuz va commencer à parler. Les films de Jacques Rivette ne vont pas cesser de parler. Nous avons déjà vaincu évidemment mais personne ne le sait. 

dimanche 13 juin 2021

HOMMAGE A HERMINE KARAGHEUZ


Dimanche 20 Juin à L'archipel, on rend hommage à Hermine Karagheuz en rediffusant Duelle, le chef d'œuvre de Jacques Rivette (et sans doute son plus beau rôle au cinéma, et le plus beau film dans lequel elle ait joué avec Out 1, mais Out 1 fait treize heures) et en parlant d'Hermine, l'écrivain Antoine Mouton et moi. Ce sera à 17 h. Venez si vous aimez Hermine. Venez si vous aimez Rivette. Et si vous n'aimez ni l'une ni l'autre, faites votre vie comme vous l'entendez mais vous ne savez pas ce que vous ratez. Cette programmation exceptionnelle est une sorte de rappel du ciné-club Les Dimanches de Charm el-Cheikh qui reviendra pour de bon en septembre, si les petits cochons et le covide ne nous mangent pas. 

Informations pratiques :
Cinéma l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg 75010 Paris
Accès : Métro Strasbourg Saint-Denis (ligne 4, 8 et 9), Bus 20, 32, 38, 39.
Billetterie : 8 € / Plein : 6,5 € / Réduit (étudiants, demandeurs d’emplois, plus de 60 ans sur justificatif) : 5 € pour les - de 15 ans, Cartes CIP et UGC illimité acceptées 

JEAN-CHRISTOPHE MENU DANS LA VIE EST UN ROMAN

Grande joie d'entendre Jean-Christophe Menu parler de son incroyable chef-d'oeuvre, Couacs au Mont-Vérité, chez l'ami Yves Tenret, dans son indispensable émission sur Aligre FM : La vie est un roman


http://www.aligrefm.org/podcasts/la-vie-est-un-roman-01-juin-2021-jean-christophe-menu-couacs-au-mont-verite-1388



DIMANCHE 9 JANVIER 2021 À L'ARCHIPEL

  CHARM EL-CHEIKH À FOND DANS TOPOR Un ciné-c lub animé par Pacôme Thiellement   Avec le documentaire idéal pour un début d'année pas co...