mardi 23 février 2021

LA VIE DE L'AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

  




https://soundcloud.com/mehdi-benallal-195054850/simple-question-cest-quoi-le-bonheur-avec-pacome-thiellement

 

Tenir un blog, c’est passer son temps à répondre à des questions qu’on ne vous a pas posé. Est-ce que vous m’avez demandé si ma grand-mère faisait du vélo ? 

 

Quand Mehdi Benallal m’a renvoyé ce podcast ce matin, j’avais complètement oublié qu’on l’avait enregistré. Il n’était pas si ancien pourtant, à peine quelques semaines. Alors j’ai décidé de l’écouter, parce que je n’avais pas la moindre idée de ce que j’avais pu y dire. Et j’ai été très surpris. Si surpris que j’ai carrément eu besoin de le retranscrire. Parfois, j’ai enlevé des choses anecdotiques. Parfois modifié un mot ici ou un mot là. Mais, en gros, je l’ai laissé à peu près tel quel. Vous pourrez vérifier. Ce qui me surprenait, c’est que c’était comme si c’était un autre qui parlait. Un autre qui me ressemblait mais qui n’était pas vraiment « moi » aujourd’hui. Pas un « moi » passé. Plutôt un « moi » à venir. Depuis un an, entre confinement et couvre-feu, notre être social est quasiment en arrêt, mais notre âme ne cesse de se projeter. Elle trie et sélectionne sans cesse dans le passé ce qui est digne de sens et essaie de filtrer notre psyché pour produire le « moi d’après ». Comme on parle du « monde d’après », cette notion qui fait bien rigoler tout le monde. Il n'y a pas d'après, pas d'avant. Juste maintenant. Et maintenant l’âme s’envole, chute, remonte. Le problème, c’est qu’elle a souvent du mal à s’ancrer. 

 

Mehdi et moi, on revient sur un livre qui a déjà un an, Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or, aux éditions Florent Massot. Tu m’étonnes que le monde nous a donné de la crasse. Et j’enchaîne partiellement avec des thématiques qui appartiennent à mon prochain livre, que j’ai déjà fini et qui sera publié en automne aux PUF. Mais il y a aussi d’autres pistes, d’autres idées que, j’espère, j’aurais un jour le temps d’explorer, de développer, d’approfondir. Je me sens en retard de trois ou quatre livres, au moins. Les couvre-feux sont trop courts, ou alors c’est moi qui suis trop lent. Une des choses qui me fait le plus flipper, c’est de n’avoir pas le temps d’aller au bout de toutes ces fichues idées qui s’engendrent et se complètent les unes les autres. Ça m’a déjà coûté le déconfinement de l’année dernière, où, plongé dans mon livre, j’ai mis tellement de temps à sortir qu’on était déjà reconfiné quand je commençais enfin à me balader. Est-ce que ça va être pareil avec le couvre-feu permanent ? Est-ce que, lorsqu’il sera enfin levé, je serai tellement plongé dans un nouveau livre que je n’aurais pas le temps de voir la nuit parisienne ? Va savoir. 

 

Bref, c’est un intermezzo. Je n’ai pas trop le temps d’être ici, en ce moment. Depuis que j’ai lâché les réseaux sociaux, j’ai l’impression que le temps présent s’éloigne. Je vois l’actualité de loin. Ce n’est pas désagréable, parce que ce nouveau débat sur l’islamo-gauchisme, franchement. On se croirait dans Le meilleur des mondes, pas le roman d’Huxley mais la revue des néoconservateurs français qui voulaient qu’on bombarde l’Irak. J’ai l’impression d’être à nouveau en 2002, quand les Américains nous bassinaient avec leurs armes de destruction fictive. Le débat sur l’islamo-gauchisme est une arme de distraction massive. Aujourd’hui ma libraire m’a parlé de la séparation des Daft Punk. Elle m’a dit avec humour : maintenant que tout le monde porte un masque, ils sont devenus superflus. J’avais oublié l’existence de Daft Punk. Peut-être que lorsque le couvre-feu s’arrêtera, j’aurais oublié Castex et Véran. Mais je n’aurais pas oublié George Bush, l’homme politique du XXe siècle qui aura eu le plus d’influence sur le style de nos dirigeants. Sarkozy, Hollande, Macron et leurs ministres : mais quelle bande de fils de Bush. 

 

Allez, ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est vivre. Vivre « sans regard pour son fruit ». Ni heureux ni malheureux, bien au contraire. Cette façon de vivre nous est totalement étrangère, et pourtant c’est probablement la seule solution. Faire les choses sans savoir si elles auront une répercussion, une conséquence, un avenir. Vivre comme des « morts dans la vie ». Pas au sens négatif, pas dans la déprime, mais comme des boddhisattvas, comme des « libérés-vivants ». Jamais je n’ai senti aussi essentielles les activités des personnages des films de Jacques Rivette : répéter une pièce de théâtre qu’on ne jouera pas en public, comme dans Out 1. Ou peindre une peinture qu’on cachera ensuite dans un mur, comme dans La belle noiseuse. D’ailleurs, pour pousser plus loin l’analogie entre la distanciation sociale et la « mort dans la vie », on devrait inscrire Noli me tangere sur nos masques. Le coronavirus a fait de nous des espèces de Christ. Mais des Christ ressuscités. Il faut ressusciter avant de mourir, dit L'évangile de Philippe. On y est. On est au-delà de la mort, presque. C'est une bonne nouvelle non ? Presque. 

 

Je n’ai pas fait exactement comme les personnages des films de Rivette. J’ai retranscrit l’interview de Mehdi Benallal. Elle pose la question du bonheur. C'est quoi, le bonheur. Et je l’ai postée ici pour le plaisir de vous faire un signe, avant de retourner dans cet espace-temps étrange où les jours se ressemblent et s’envolent, où les semaines se mélangent et disparaissent, où les mois se perdent dans le temps, où la nuit n'existe plus. 


Au plaisir de vous revoir, de l’autre côté du miroir. 


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Intermède qui a un peu (beaucoup) à voir : Les éditions Florent Massot, qui ont publié Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or, font un appel au don sur kisskissbankbank. Il est essentiel de les soutenir, pas seulement si vous m'aimez bien, mais parce que c'est une maison d'édition de très grande qualité, exigeante et honnête. Vous pouvez le faire sur cette page :


https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/massot-editions-la-campagne

 

Et maintenant, l'interviou. 


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Quelle est ta définition du bonheur ?

C’est celle qui est dans le titre du livre : Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or. C’est la transformation qu’on est capable de faire soi-même de quelque chose de mauvais en quelque chose de bon. Je pense qu’il n’existe pas de bonheur qui n’implique pas un obstacle qu’on ait surmonté dans notre vie. Je pense que tout ce qui est de l’ordre des « hasards heureux de l’existence » ne sont pas producteurs de bonheur. C’est juste des « bonus », mais ça ne permet pas d’évoluer intellectuellement et ça ne permet pas de réfléchir. Du coup, pour moi, ils sont très secondaires. Dans ma vie de tous les jours, évidemment, je suis très content d’avoir des événements heureux qui m’arrivent. Mais je suis plus attentif à la façon dont un événement malheureux aura pu me permettre de me transformer. Et ça, pour le coup, c’est un vieux moteur. C’était déjà le sous-thème de plusieurs de mes livres, dont le deuxième, Économie Eskimo, qui tournait autour de Zappa. Parce que ça prenait en compte la façon dont Zappa avait transmuté des choses qui apparaissent comme les échecs d’une vie d’artiste pour produire autre chose. Il y avait quasiment une éthique qui pouvait être tiré de ça. On peut dire que Sycomore Sickamour, c’était aussi un livre sur ce thème. C’étaient des choses qui m’intéressaient chez les autres. Quand Ariane, l’éditrice, m’a demandé de le faire sur moi-même, à partir du moment où j’ai commencé à l’écrire, ça m’a vraiment passionné. 

 

Il y a une notion que tu utilises, c’est celle du « labyrinthe de malheurs ». Est-ce que ça veut dire qu’on est programmé pour être malheureux et que le bonheur est contre-nature, presque une anomalie ?

C’est une manière intéressante de l’interpréter. Le « labyrinthe de malheurs », cette expression n’est pas de moi. Elle vient d’un poème Sans Roi. Un de leurs plus anciens, cité dans un livre de réfutations écrit par Hippolyte. Hippolyte cite un long poème, très ancien, sur le voyage de l’âme, dans lequel il est écrit que l’âme tombe perpétuellement dans un labyrinthe de malheurs, dont elle essaie de s’extraire. Quand j’avais lu ce poème, j’en avais été extrêmement frappé. Ça ressemblait au sentiment que j’avais eu, à plusieurs reprises, de me retrouver à chaque fois au même endroit dans une relation ou dans une situation. J’essayais d’échapper à un type de situation et je m’y retrouvais à chaque fois, à nouveau, et je n’arrivais pas à trouver le bon twist. Dans la perspective Sans Roi, l’homme arrive sur terre pas du tout dans un milieu naturel mais dans un milieu hostile. Toute la création est sur terre dans un milieu hostile. Ça ira très loin, parce qu’on verra une des plus éminentes figures, Mani, un prophète perse qui sera vraiment détesté par les chrétiens et dont ils feront un adjectif péjoratif, parler de ce combat de la lumière et des ténèbres dans le cœur de tous les humains, de tous les animaux et dans toute la nature. Toute la nature est composée d’éléments lumineux et d’éléments ténébreux qui combattent. Dans ce combat, rien n’y est intégralement ténébreux et rien n’est intégralement lumineux, à la différence de l’adjectif manichéen qui ne correspond à aucune réalité expérimentable du manichéisme… 

 

… Qui est juste l’inverse !

Oui. C’est juste l’inverse. Les disciples de Mani sont dans un rapport de fraternité avec la nature. C’est l’idée de voir la beauté de la nature combattant contre les éléments de mort et de ténèbres. C’est l’idée de privilégier la beauté, la vie, la bonté. Pas du tout dans une répartition entre les bons et les méchants, qui nous permettrait à nous, en retour, d’être méchants avec les « méchants ». Mais d’être dans une recherche permanente de la bonté et de la beauté partout. Dans cette perspective, qui fait des manichéens et des Sans Roi eux-mêmes des chevaliers, des guerriers de la bonté ou de la beauté, ce n’est pas une guerre contre des personnes mais contre des principes inscrits à la fois dans leur cœur et dans le monde. Quand on arrive sur Terre, tout est programmé pour notre malheur. Le Démiurge lui-même évidemment y tire un intérêt. Notre adoration et notre obéissance tiennent à ce malheur. Mais aussi : toute forme de pouvoir se nourrit de notre malheur. Là, on peut faire un saut jusqu’à Wilhelm Reich. Évidemment le malheur en amour (ou en sexe) produit des gens extrêmement obéissants en matière de dictature ou de fascisme. C’est très intéressant d’évaluer le coût émotionnel de chaque chose. Est-ce que le malheur individuel est capable de produire un bonheur collectif ? Pas sûr, hein. Mais qu’est-ce que c’est que le bonheur individuel ? Est-ce que c’est de tout prendre pour soi et de ne rien laisser aux autres ? Ou est-ce que le bonheur individuel se mesure à notre capacité à participer au bonheur collectif ? Ce sont des questions qui se posent dans à peu près tous les systèmes politiques, économiques mais aussi amoureux. 

 

Si tu considères le bonheur comme une ressource illimitée, a priori il ne se fait pas au détriment d’un autre. 

Exactement. Et si on considère le bonheur comme le résultat d’une transmutation, alors ça a aussi des échos dans le domaine politique. L’acte de justice, indépendamment de sa réussite politique en termes de résultats, est producteur de bonheur pour celui qui agit avec justice. 

 

Si je résume, tu dis que le monde nous est hostile. Et même plus que ça : le pouvoir se nourri du malheur, c’est un instrument pour nous dominer. Ce monde est fait de rapports de pouvoir. Des puissants, des faibles, des riches, des pauvres…

Le monde profite aux prédateurs. Il faut à chaque fois d’infinies ressources collectives pour éviter la mainmise des prédateurs sur les autres hommes. C’est peut-être pour ça que se construit de l’intelligence collective : elle n’a pas d’autre sens que celui d’éviter la perpétuelle victoire des prédateurs sur les autres hommes.

 

Être heureux, tu dis que c’est un projet politique. Tu dis plus que ça : tu dis que c’est un art de la guerre et que le bonheur a besoin d’une stratégie. Si le bonheur est une guerre, c’est une guerre contre qui ?

Ce n’est pas contre des personnes. Bien sûr, il y a des personnes qui bénéficient du malheur des autres. Et, en tant qu’être humain, je peux être en colère contre ces personnes. Je peux leur en vouloir et je peux les détester. Je peux même m’énerver contre des figures publiques ou politiques. Mais si je dois réfléchir de façon plus spirituelle, je sais que c’est une erreur de penser comme ça. On ne peut pas tout simplifier à des « gueules ». Parce que tout humain n’est jamais que le suppôt de quelque chose qui le dépasse. On a pu le voir à travers l’Histoire. On a pu étudier la psychologie des dominants, et on voit que c’est des gens incroyablement malheureux. Ils ont tout fait pour leur bonheur. Ils ont réduit des peuples à leur merci pour leur bonheur personnel. Mais ils n’ont jamais obtenu de tout ça qu’une amertume énorme. Et surtout ils sont assoiffés. C’est là où ces questions de bonheur sont incroyablement complexes. Le bonheur ne naît pas de l’accumulation. Ce n’est pas parce qu’on obtient plus qu’on est plus heureux. C’est parce qu’on a besoin de moins. C’est très différent. Le bonheur naît d’une forme de sobriété. Au fond, le principal obstacle du bonheur, à un niveau individuel comme collectif, pourrait se résumer à la question de la boulimie. Ou à la question de la dépendance. 

 

Pace que ça créé du manque ?

Oui, et c’est très intéressant à observer sur soi-même comme sur les autres. C’est souvent les mieux lotis qui se plaignent d’en avoir moins. Et la question n’est pas de leur en vouloir individuellement. Ce n’est pas eux qui décident. C’est la « chose » qui décide pour eux. Le boulimique, on ne peut pas dire qu’il est gonflé de vouloir notre part de gâteau, puisqu’il ne peut pas faire autrement. Le gâteau le possède. C’est tout le problème en économie, et le fait que l’économie mondiale soit aujourd’hui à un degré d’inégalité jamais vue à aucun moment de l’Histoire. La différence de richesse entre un seigneur et un paysan au Moyen Age est infiniment plus petite que celle d’aujourd’hui entre un multimilliardaire et le suivant. C’est incomparable. On est dans des ordres de grandeur inimaginables. Le problème, c’est que, évidemment, le multimilliardaire ne pourra jamais partager. Jamais. C’est impossible. Mais pas parce que c’est un méchant. C’est impossible parce qu’il ne possède pas l’argent, c’est l’argent qui le possède. Il devrait être mis sous curatelle. Passé un certain degré de richesse, on doit considérer que la personne n’a plus les moyens psychiques de gérer cette question. Il faudrait qu’elle soit gérée pour lui, parce que l’argent le possède, comme la drogue ou l’alcool. Ça ne devrait pas être à leur main. Il y a des choses qui sont beaucoup trop grandes pour les laisser aux mains des individus. Si le passé peut nous apprendre de grandes choses, les sagesses anciennes ont toujours dit que le malheur des hommes venait de leurs passions. Du fait qu’ils se soumettaient à quelque chose qui ne dépendaient pas d’eux. Et ils ont toujours encouragé l’apprentissage des privations et un certain degré de détachement. En fait, c’est précisément l’inverse à quoi on est confronté aujourd’hui. C’est ce qui peut partiellement expliquer le désastre individuel et collectif. Le bonheur est un projet politique, mais le bonheur se fait au prix d’une grande sobriété. 

 

Notre recours, donc, c’est la sobriété, parce que ça nous empêche de devenir boulimique.

Moi j’ai un caractère boulimique, que ce soit au niveau de la nourriture, ou de l’accumulation d’objets. Je me connais assez bien pour savoir que c’est sans fin. Dans ma vie, j’ai eu des problèmes d’alcool, par exemple, et puis de dépendance amoureuse. Je pense que ces questions ont leurs équivalents dans les questions collectives. Rien de tout ça n’est séparé. C’est juste une question d’échelle. 

 

Je me demande, du coup, dans un contexte où on accuse le monde, quelle est la place de la responsabilité de nous, humains, à la fois dans les malheurs que l’on fait aux autres et aussi dans les choix qu’on fait consciemment. Est-ce qu’accuser le monde, ce n’est pas se déresponsabiliser, soi ?

C’est une question intéressante et assez complexe parce que, immédiatement, ça implique la notion du temps. Le problème principal du sentiment de culpabilité, c’est que c’est toujours lié au passé. Oui, le passé est important, mais dans la mesure où l’on peut s’en délester. Or, si on a une responsabilité, elle est toujours spécifiquement dans le présent. Si on comprend que la plupart des choses qui nous mobilisent ne nous appartiennent pas, et qu’on est toujours le jouet d’un certain nombre de conditionnements ou d’histoires qui nous dépassent, c’est absurde de se demander ce qu’on aurait pu ou du faire. Ce qu’on doit se demander c’est ce qu’on peut ou doit faire à l’instant même. A l’instant même, il y a toujours la possibilité d’être dans une action conforme à nos principes. On va dire ça comme ça. Il y a d’un côté la somme de nos actes et de l’autre les principes qui nous mobilisent, ou ce l’on sait être juste et bon.  L’exemple que je prends souvent, qui va avec l’idée de l’hommage que l’humanité rend à la vertu lorsqu’elle érige en héros Jésus, Shakespeare, Tolstoï ou Leonard de Vinci, tout en n’agissant pas comme eux et même la plupart du temps en agissant de façon complètement opposée, c’est celui-ci. La grande majorité des gens regardent des fictions. Et, quand ils les regardent, en particulier les mélodrames, ils prennent parti pour les bons. Ils ne se disent pas : le salaud a bien fait de faire tomber la gentille héroïne. Ils ne se disent pas : le chef a bien fait de la brimer. Ou le frère félon a bien fait de trahir son frère. Ils sont pris, dans la fiction, dans les émotions d’une personne dont ils perçoivent les actions comme justes et bonnes. Dans leur vie, ça ne se passe pas exactement comme ça, mais les principes que partagent les êtres humains sont assez comparables. Dans Zorro, par exemple, les gens prennent parti pour Zorro.

 

Je vais être chiant mais y a un contre-exemple récent, c’est Joker.

Tu as raison d’être chiant, parce que Joker renverse la donne, par rapport à la question de : « en quoi nous nous regardons. » Mais par contre, là où ça va dans mon sens, c’est que toute personne regardant Joker prend parti pour Joker, alors que, dans Batman, ils prenaient parti pour Batman. Mais c’est parce que Batman et Joker ne sont plus montrés de la même façon. L’intelligence du film Joker, c’est d’avoir pris une fiction classique et d’avoir renversé les coordonnées à un niveau psychologique, et d’avoir dit : « Votre Batman que vous aimez tant, dans lequel vous voyez le plus grand homme du monde, c’est juste un hériter qui veut conserver ses privilèges. Et le Joker, que vous avez représenté comme le mal, c’est simplement un type qui en a tellement bavé dans sa vie que, à un moment, il craque et il veut faire craquer l’ordre de ce monde. » Mais au fond, et c’est là où c’est complexe, il y aura probablement plus de points communs entre la psychologie du Batman de Tim Burton et celle du Joker récent qu’entre celle du Batman de Tim Burton et celle du Batman du Joker récent. Il y a une concordance éthique, mais peut-être pas les mêmes conséquences politiques. Il y a une part de tout ça qui est liée au conformisme. Il faut distinguer conformisme et conformité aux principes. Le conformisme, c’est lié aux valeurs d’une société. La conformité aux principes, c’est la conformation aux principes éthiques qui sont supposés diriger l’action. 

 

Dans le livre, tu parles de la défense des idéaux et l’absence de compromis. A notre échelle, on a tous des valeurs qu’on a envie de défendre. J’ai tendance à être d’accord, mais ce que j’observe aussi, c’est que beaucoup de gens que je connais, qui sont des idéalistes, qui luttent pour un autre monde, eh bien ça se fait au détriment de leur propre bonheur. Je vais prendre un exemple facile, mais qui est connu de tous, c’est Julian Assange. 

Le cas d’Assange est assez emblématique. J’ai presque honte d’en parler. On ne peut pas imaginer la violence du martyr qui lui est infligé. On est dans un cas précis de quelqu’un qui a lutté pour un idéal et s’est retrouvé à devoir payer le prix cher pour ça. Il parait difficile que des grandes figures de martyrs puissent être associées à l’image du bonheur, et je ne me permettrai jamais de parler à leur place. Mais à un niveau plus profane, c’est-à-dire au niveau de gens qui ne sont pas des héros, et on est nombreux à ne pas être des héros, c’est un peu différent. On ne parle pas du même type de compromis à faire ou à ne pas faire. Dans un trajet aussi singulier que celui d’Assange, toutes les étapes parcourues, ce qui a été choisi ou n’a pas été choisi… Il est certain que sa situation actuelle n’a pas été choisie par lui. Il y a un certain nombre de choix qui l’ont amené là. Mais la plupart des choix qui l’ont amené là où il est aujourd’hui ne sont pas ses choix. Ce sont les choix de la société. Prenons l’exemple d’un pays bombardé. La personne qui est sous la bombe n’a pas choisie d’être là. Ce serait déplacé de lui dire : Pourquoi t’as pas choisi d’habiter un autre quartier. Je suppose, à ma petite échelle, que Assange, lorsqu’il a fait les choix qui l’ont amené à sa situation actuelle, n’imaginait probablement pas que le prix à payer serait aussi grand. Du coup, c’est très difficile d’en tirer une morale. Prenons un autre exemple : les Gilets Jaunes. Un certain nombre de Gilets Jaunes se sont pris des tirs de LBD dans les yeux, dans les mains ou dans les pieds, parce qu’ils ont manifesté pour plus de justice sociale. Peut-on vraiment parler d’un choix ? Non, parce que sinon ça voudrait dire : ils n’avaient qu’à rester chez eux. C’est déplacé. Ils n’avaient pas le choix. 

 

Ce qui m’intéresse, c’est cette tension entre changer le monde et être heureux. J’entends ta réponse sur les héros. Mais à notre échelle, j’ai l’impression que, si tu veux avoir un impact, tu te confrontes au risque que ça ne marche pas. Et si ça ne marche pas, ce qui est le cas la plupart du temps, qu’est-ce que tu fais de cet échec ? 

C’est une question difficile à répondre, je suis bien d’accord. Revenons au précédent exemple. Oui, l’année des Gilets Jaunes, des personnes ont reçu des tirs de LBD dans les yeux et dans les mains, mais, pour une grande partie de ceux qui ont vécu cette année des Gilets Jaunes, tout cela a été la sortie d’une forme de solitude. Et ça a été le moment d’incroyables rencontres, d’incroyables discussions. Il y avait un côté L’an 01 de Gébé. Les gens sur les ronds-points qui commencent à discuter. Les discussions sur la constitution, ce que serait un pouvoir vraiment démocratique, etc. Ça, c’est quand même facteur de bonheur : parce que c’est facteur de nouvelles possibilités offertes à l’esprit humain qui, à ce moment-là, cesse de fonctionner simplement sur ses acquis et sur un schéma qui serait « obtenir quelque chose contre quelque chose ». On est là dans quelque chose qui dépasse l’intérêt personnel. Mais il y a besoin d’une stratégie. Encore une fois, je ne vais pas prétendre donner des leçons aux héros. Je n’en ai aucune à leur donner. Je dirais juste, malgré tout, qu’une stratégie est nécessaire. Il ne s’agit certainement pas, pour changer le monde, de prendre une petite épée en bois et d’aller devant l’Élysée et de menacer Macron afin qu’il change les choses. Parce que ça ne marchera pas. Il ne faut pas opposer le fait de ne pas faire de compromis avec le fait d’avoir une stratégie. Il faut les articuler ensemble. Parce qu’on a quelque chose à défendre, une stratégie doit être envisagée. Celle-ci doit vraiment être évaluée jusqu’à l’éventualité de l’échec, de la prison, de la mort. Et pourquoi on paiera éventuellement ce prix en échange de l’acte qu’on va faire. Est-ce que ce qu’il va produire est suffisamment énorme pour que cela rende légitimes ces possibilités. Et c’est rarement le cas. Il faut admettre que c’est rarement le cas. Mais ça ne veut pas dire que ce n’est jamais le cas. On a l’exemple de Gandhi, immense apôtre de la non-violence. Pour la non-violence il a fallu qu’un certain nombre de ses « soldats » se sacrifient face à l’occupant anglais, mais enfin il a libéré l’Inde. Le jeu en valait la chandelle. Il est évident que Gandhi était un immense stratège. Ce n’était pas seulement un très grand idéaliste. C’était aussi un très grand politique. Ça va ensemble. Dans les grandes figures révolutionnaires, ça va ensemble, alors que chez les autres, il y a un déficit d’un côté ou de l’autre. 

 

Comme on disait au début de cette discussion, rien n’est blanc ou noir. Je me demande : est-ce que cette ambivalence du monde n’est pas une chance pour nous de décider de voir ce qu’on a envie de voir, et d’ajuster notre perception plutôt que d’ajuster le monde ?

Au fond, ce dont tu parles renvoie à la distinction traditionnelle des Brahmanes et des Ksatriyas, des prêtres et des guerriers. Prêtres, pas au sens négatif du terme, mais au sens qu’on a dans la Baghavad Gita, le Mahabarata ou les Upanishad. Le Brahmane c’est celui qui travaille sur la perception du monde, et le Ksatriya c’est celui qui travaille à la modification du monde. Ce que nous disent les textes indiens, c’est que ce n’est pas le même type d’êtres. Dans la réalité historique, ça dégringolé dans le régime des castes et, à partir du moment on a biologisé le principe, et on est passé aux castes familiales, ça a produit une décadence des êtres. Mais au départ c’était une distinction sur la qualification des êtres. On a cette distinction, mais pas seulement en Inde, même en Grèce et ailleurs. On trouvera très souvent ce type de distinction. On peut dire qu’il y a des personnes considérées comme plus aptes à la prêtrise, et prêtrise, ça peut vouloir dire l’étude, le savoir, la connaissance, le professorat, l’enseignement, la transmission. Ça peut aller du prêtre au journaliste. Au fond, c’est le même type d’êtres. Journaliste, c’est devenu presque péjoratif, mais un très bon journaliste, c’est quelqu’un qui travaille sur la perception du monde. Les guerriers, c’est ceux qui travaillent à la transformation du monde. Ça peut aller du guerrier au politique ou au militant. Le militant, c’est un Ksatriya. On va retrouver un certain nombre d’artistes dans une catégorie ou l’autre. Les artistes engagés vont être plutôt dans la deuxième catégorie tandis que les artistes qui ont une dimension plus contemplative vont se retrouver dans la première catégorie. Troisième catégorie d’êtres : les commerçants, les Vaisya, ceux qui travaillent les échanges. On pourrait dire les économistes, aussi.  Tout ce qui est chez l’homme de l’ordre de la compréhension des mécanismes propres à la distribution des choses. « Commerçant » est souvent un qualificatif péjoratif, ça n’a pas forcément à l’être. Typiquement l’esprit de la Renaissance, qui était lié à l’essor du capitalisme, induit un caractère commerçant. Et Shakespeare appartient aussi au monde des commerçants. C’est un fils de commerçant, un fils de gantier-bonnetier. C’est lui-même un très bon homme d’affaire. Il a très bien gagné sa vie en tant qu’homme de théâtre. Et dans son théâtre magnifique, il y a une qualité propre aux commerçants, qui est de penser à la place de son interlocuteur, à des raisons qui lui sont propres. C’est se mettre à la place de son interlocuteur, ce que ne font ni les prêtres ni les guerriers. Et la quatrième caste, c’est celle des Sûdra, les exécutants, les techniciens. Là, on peut dire qu’ils sont particulièrement présents aujourd’hui. Les Sûdra, ce sont les geeks, mais aussi les technocrates qui en représentent le mauvais côté. Y a tout un tas de fictions, tout un tas d’artistes geeks : la plupart des mecs des séries télévisées ont une mentalité de Sûdra. On a tous un peu de chaque qualité, mais on a généralement une dominante. Pour revenir à ta question, la perception du monde et la transformation du monde viennent d’un partage entre les qualifications des prêtres et les qualifications des guerriers. La contemplation, la guerre, l’échange et la technologie sont les quatre qualifications des êtres qui, dans le temps, étaient situés hiérarchiquement. On va retrouver très souvent dans les vieux textes : Les premiers doivent être les prêtres, les deuxièmes les guerriers, etc. On peut considérer que ce partage-là était là pour assurer une hiérarchie traditionnelle. Mais on peut le voir tout à fait autrement, comme quatre voies possibles. Percevoir ce monde, transformer ce monde, faire circuler les choses dans ce monde ou améliorer les conditions techniques de la vie sur terre : quatre manières d’influencer la réalité. 

 

Évidemment un autre thème récurrent de tes livres, c’est l’amour. Quelle relation tu fais entre amour et bonheur. Est-ce que l’amour rend heureux, malheureux ou les deux ?

Les deux, mon général. Ce que je dirais plutôt, c’est que l’exploration classique, synthétisé – je crois – au XXe siècle sous l’idée des procédures de connaissance, fait qu’il y a une connaissance qui s’obtient par l’amour, comme il y en a une par la politique et une par l’art. L’amour est un mode de connaissance. Il peut nous apporter le bonheur, si on cherche un bonheur qui dépende de la connaissance. Le bonheur que peut nous apporter l’amour est lié à la façon dont on transmute le malheur que nous apporte l’amour. Pour avoir privilégié dans ma vie différents types d’amour, je ne pense pas qu’il y ait un type d’amour plus apte qu’un autre à produire la connaissance, le malheur ou le bonheur. Avec ma manie de tout catégoriser, ça doit faire partie des réflexes propres à l’exégète, je me suis aperçu récemment que la subdivision des jeux qu’avait proposé Roger Caillois était également particulièrement efficace pour effectuer un classement et une catégorisation des différents types d’amour. Les jeux chez Roger Caillois sont subdivisés en quatre types : Mimicry, les jeux de masques et de métamorphoses ; Agon, les jeux de combats, les joutes ; Aléa, les jeux de hasard ; et Ilynx, les jeux de vertige. Dans ma vie, à ce jour, j’ai eu trois grandes relations amoureuses qui ont ressemblé à trois de ces types de jeux, le sickamour étant évidemment Agon, le jeu de combat. Son essence même est d’être un combat avec la personne aimée, c’est pourquoi on retrouve beaucoup de dialogues amoureux qui ressemblent à des joutes oratoires dans les dialogues de Shakespeare, mais aussi dans les comédies de Howard Hawks, dans la série Clair de Lune, etc. C’est donc le sickamour que j’ai le plus exploré. Mais ensuite j’ai vécu un autre type d’amour, qu’on pourrait dire être un amour-vertige, Ilynx. Et j’ai trouvé des traits similaires à celui-ci dans certaines fictions comme Vertigo d’Hitchcock ou dans les livres de Nerval, les contes de Poe. Ce ne sont pas des sickamours même s’ils ont une dimension dangereuse ; leur danger n’est pas du même type. 

 

Effectivement, celui dont tu parles énormément, c’est le sickamour. Ça vient de Shakespeare, tu l’as appelé l’amour malade. On peut le définir comme un amour combat, mais aussi un amour toxique. 

S’il y a vraiment de l’amour, oui. Mais dans les relations toxiques, si c’est une relation d’emprise, ce n’est pas de l’amour. Pour qu’il y ait de l’amour, il faut qu’il y ait réciprocité. Même si personne n’est « égal » sur cette terre, pour qu’il y ait de l’amour, il faut que l’horizon soit l’égalité. Le fait qu’il n’y en ait jamais, et que l’égalité reste toujours un horizon, fait que, dans le cadre du sickamour, les résultats sont d’autant plus malheureux et graves. 

 

Au sujet du sickamour, de la même manière que tu parles du « labyrinthe de malheurs », tu dis que les amoureux rejouent à l’infini le théâtre des mauvaises amours, alors qu’il suffirait de « savoir ce qu’on sait ». On savait ce qui allait foirer et on l’a quand même fait. Et pire que ça : on le recommence à l’infini. Comment on sort de ce cercle vicieux ? 

On a des indices, qui sont ce que nous donne la première rencontre. Je ne connais aucune première rencontre qui n’ait indiqué tout ce que je devais savoir et que je n’ai pas voulu voir. C’est assez mystérieux. Je connais beaucoup de gens à qui s’est arrivé aussi. J’en ai parlé dans mes bouquins et ensuite beaucoup de gens m’ont dit que ça leur était arrivé. C’est peut-être ce que les anciens décrivaient comme l’action de Cupidon, la « flèche », tout ça. Dans la rencontre amoureuse, il y a quelque chose qui se passe qui dépasse complètement les humains. Il y a quelque chose qui est plus fort qu’eux, qui parle, un peu comme quand un homme est sous l’emprise de l’alcool. On ne peut pas s’empêcher de tout révéler, en mal comme en bien. Une forme de vérité sort à ce moment-là. Le problème c’est que, comme le phénomène est par essence réciproque, on est tous les deux ivres, et donc, sur le moment, on ne fait pas gaffe. Mais normalement, on devrait avoir tous les éléments en main. En gros, j’ai raconté dans Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or que le jour de la rencontre avec la femme qui a été mon sickamour, elle m’avait dit à peu près tous les problèmes qui allaient se poser, tous, d’un bloc, et pour autant, j’y suis allé. J’y suis allé quand même. Mais j’avais les outils, si je voulais, pour dire non. A ce moment-là, on décide si le jeu en vaut quand même la chandelle ou non. Ce qui ne nous est pas donné de savoir, c’est si ça va durer jusqu’à notre mort ou pas. Si l’amour dure un jour, ou toute une vie. Mais finalement c’est la même chose. A partir du moment où il y a une histoire d’amour, le temps… Le temps, ce n’est que le cycle qu’on a parcouru. Ça ne peut pas être considéré comme un défaut de l’amour que de ne pas avoir duré toute une vie. C’est la perspective quantitative, fausse, qui nous fait évaluer l’amour à partir de la question de sa durée. C’est comme si on reprochait à un homme de ne pas avoir vécu au-delà de 27 ans. Il est mort, c’est tout. On ne pas peut juger les hommes en disant : Celui-là il a vécu jusqu’à 120 ans, il est formidable. Pour l’amour, c’est pareil.


https://soundcloud.com/mehdi-benallal-195054850/simple-question-cest-quoi-le-bonheur-avec-pacome-thiellement




Photographie : Arnaud Baumann



mardi 9 février 2021

UBU ET LE CORONAVYRUS






Scène première

 

L’action se passe en France, c’est-à-dire Nulle Part. 

La Mère Ubu, son masque-à-cul sur le visage, est en train d’éditer sur son compte instagram les dernières photos de ses excréments. 

Le Père Ubu, baissant et remontant alternativement son masque-à-cul, entre dans le salon et est soudain pris de panique.

 

PERE UBU

A moi ! A moi ! Au secours !

 

MERE UBU

Que vous arrive-t-il, Père Ubu ? C’est le masque-à-cul ?

 

PERE UBU, tremblant

Vous portez le masque-à-cul, Mère Ubu ?

 

MERE UBU

Oui, Père Ubu, je porte le masque-à-cul, évidemment. Vous ne le voyez pas ?

 

PERE UBU, bredouillant

Vous portez le masque-à-cul, vous portez le masque-à-cul, Mère Ubu ?

 

MERE UBU

Père Ubu, cessez de vous agiter comme ça. Je vous dis que oui. 

 

PERE UBU

Cornegidouille, je n’y comprends rien. Même avec lui, vous êtes toujours aussi laide.

 

MERE UBU, en colère

Ah, Père Ubu, si je ne respectais pas les gestes barrière…

 

PERE UBU

Respectez, Mère Ubu, respectez ; c’est pour la protection de nos compatriotes les plus vulnérables. 

 

Le Père Ubu se met à la table du salon et commence à regarder un débat télévisé. Les chroniqueurs semblent en désaccord mais ils parlent tous en même temps et on ne peut rien comprendre à ce qu’ils disent. 

 

PERE UBU

C’est tout de même incroyable, Mère Ubu. 

 

MERE UBU

Quoi donc, Père Ubu ?

 

PERE UBU

On se plaint sans arrêt de notre Politique Sanytaire : les français voudraient sortir le soir, les restaurateurs voudraient ouvrir leurs restaurants et les théâtreurs leurs théâtres. Alors qu’ils ont les internets pour passer le temps et les livreurs pour leur livrer la merde à domicile. Quelle nation de procureurs. Qu’ils essaient la dictature et ils verront. Qu’ils aillent en dictature, mais qu’ils y aillent, cornegidouille. 

 

MERE UBU

Qu’ils aillent en dictature ? Qu’ils aillent en dictature ? Mais comment veux-tu qu’ils y aillent, Père Ubu ? Ils ont interdiction de quitter le territoire sauf motif impérieux. 

 

PERE UBU

De par ma chandelle verte, Mère Ubu, si tu continues à me contredire, tu vas passer par la casserole. Nous ne sommes tout de même pas en Corée du Nord. Est-ce qu’en Corée du Nord, on se soucierait comme nous de la protection des plus vulnérables ?

 

MERE UBU

Père Ubu, je t’avoue : tu me surprends. 

 

PERE UBU

En quoi, Mère Ubu ?

 

MERE UBU

C’est bien la première fois que je t’entends te soucier du sort des plus vulnérables.

 

PERE UBU

De par ma chandelle verte, voilà qui est tout à fait normal. Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible.

 

MERE UBU

La Phynance ?

 

PERE UBU

Ah, que ne vous assom’je, Mère Ubu, tu n’y comprends rien. Tu me prends pour Hollande ? Avec tes âneries, tu m’empêches de réaliser la tâche que le peuple m’a confié et dont le besoin se faisait sentir. Je dois protéger les plus vulnérables.

 

MERE UBU

Tu l’as déjà dit plusieurs fois, Père Ubu, mais que fais-tu pour la protection des plus vulnérables ?

 

PERE UBU

C’est bien simple, Mère Ubu, je leur retire tout ce qui peut les fatiguer : le cinéma, le théâtre, les musées, les dîners entre amis, les soirées, les apéros, les restos, les salles de sport, les fêtes… 

 

MERE UBU

Mais, Père Ubu, il ne leur reste plus rien !

 

PERE UBU

Bien au contraire, Mère Ubu, puisque je leur laisse précisément ce qui les maintient en forme : le travail. 

 

MERE UBU

Quelle générosité, Père Ubu. 

 

PERE UBU

Si je m’écoutais, d’ailleurs, je les ferais travailler 24 heures par jour. Hélas, Mère Ubu, je dois bien mettre un frein à ma générosité.

 

MERE UBU

Pourquoi donc, Père Ubu, puisque tu es d’humeur si altruiste ?

 

PERE UBU

Tu n’y comprends donc rien, Mère Ubu ? S’ils travaillaient 24 heures par jour, ils seraient en si bonne santé que les hôpitaux seraient vides. Et ce seraient les soignants qui n’auraient plus de travail et qui deviendraient aussitôt vulnérables. 

 

MERE UBU

Nous en sommes loin. Les hôpitaux sont engorgés, Père Ubu. 

 

PERE UBU

C’est une bonne nouvelle, Mère Ubu. Cela veut dire que notre Politique Sanytaire contre l’ennemi invisible fonctionne. 

 

MERE UBU

Ah oui ?

 

PERE UBU

A chaque fois que l’hôpital se désengorge, nous retirons des lits, adoncques nous gardons le plateau stabilisé à un niveau alarmant. L’important est de ne surtout pas quitter le plateau, et qu’il soit toujours alarmant. La Politique Sanytaire est la Science. Mais l’heure tourne, Mère Ubu. Nous sommes le Jour et il est temps de réunir nos ministres pour leur communiquer nos nouveaux scénarios. 

 


Scène II

 

Arrivent Jean Casse-noix et Olivier Verrue. Verrue porte très bien son masque-à-cul, qu’il lisse en permanence. Casse-noix, par contre, l’a mis sur ses yeux par inadvertance. 

 

CASSE-NOIX

Môssieur Ubu, nous sômmes à vôs ôrrrrdres.

 

PERE UBU

Ah, ce n’est pas trop tôt ! Nous sommes le Jour, cornegidouille. 

 

VERRUE

Ah oui, ze soir, ze doit aller parler à la télévizion de la réalité de nos zhopitaux. Sire, que voulez-vous que z’annonce concernant la réalité de nos zhopitaux ?

 

PERE UBU

Dites-leur que nous avons évoqué beaucoup de scénarios, cornegidouille, mais nous n’en sommes pas encore satisfaits. 

 

CASSE-NOIX

Je pensais annôncer vôôôtre décision, Sire.

 

UBU

Laquelle Casse-Noix ?

 

CASSE-NOIX

Eh bien, celle que vous nous avez évoquée hier. 

 

UBU

Cornegidouille, j’ai déjà oublié.

 

CASSE-NOIX

Le nouveau couvre-feu. Le couvre-feu à 16h ! 

 

UBU

Ah oui, le nouveau couvre-feu. Non, ne l’annoncez surtout pas. Casse-noix, tu n’as pas compris le sens du nouveau couvre-feu. 

 

VERRUE

Ze n’est pas pour améliorer la réalité de nos zhopitaux ?

 

UBU

Verrue, tu commences à me les courir. Si tu continues comme ça, ta question, elle sera vite répondue. Je fermerai tous tes hôpitaux et les soignants devront traverser la rue pour trouver un nouveau travail. Elle sera là la réalité de tes zhôpitaux. 

 

CASSE-NOIX

Mais Môssieur Ubu, votre souci n’est pas la sânté des françççais ?

 

UBU

De par ma chandelle verte, vous n’y comprenez rien. C’est pour notre phynance ! L’intérêt d’un changement de couvre-feu, c’est qu’il ne puisse pas être respecté. Ainsi, nos palotins pourront mettre la populace à l’amende. Si nous les prévenons trop tôt de nos décisions sanytaires, les français auront le temps de se préparer et ils seront déjà rentrés avant que nous n’ayons pu les sanctionner. Il faut savoir les prendre par surprise, cornegidouille. 

 

CASSE-NOIX

Vous n’avez pas peur d’une rebelliôôn ?

 

VERRUE

Zut, ze vais encore me faire engueuler à l’azemblée. 

 

UBU

Casse-Noix, Verrue, notre décision est prise. Ce soir, vous parlerez de la magnifique stabilité alarmante de notre plateau, et de sa supériorité sur celle de nos voisins européens, mais vous ajouterez que nous avons tout de même des scénarios prêts si jamais nous devions faire face à de nouveaux engorgements dus aux différents variants. Demain, nous ferons un couvre-feu surprise à 16h, et une fois que nous aurons contrôlé les contrevenants, et récupéré toute la phynance, alors, alors seulement, à 18 heures, vous l’annoncerez. 

 

Casse-noix et Verrue se retirent. 


 

Scène III

 

Le Père Ubu fait un selfie de lui-même avec son masque-à-cul et s’apprête à le poster comme nouvelle photo de profil sur ses différents comptes. La Mère Ubu revient de la cuisine. 

 

MERE UBU

Père Ubu, tu es un idiot. Si tu baisses l’heure du couvre-feu, ton peuple travailleras moins et tu resteras gueux comme un rat.

 

PERE UBU

Ah, mère Ubu, si tu continues à me parler sur ce ton, c’est moi qui vais rompre les gestes barrière et te contaminer !

 

MERE UBU

J’aimerais bien voir ça. Es-tu seulement malade, Père Ubu ?

 

PERE UBU

Mère Ubu, je ne peux pas le savoir, je suis patasymptomatique. Couvre-feu à 16h ce sera, je ne reviens jamais sur ma parole, ce n’est pas digne de moi. 

 

MERE UBU

En attendant, nous n’aurons jamais les moyens de refaire les murs de notre palais. 

 

PERE UBU, après réflexion, 

Mère Ubu, j’ai la solution : je baisserai l’heure du couvre-feu à 16h, mais je permettrai aux français munis d’une attestafion de travailler jusqu’à 20. Ensuite, je frapperai toutes les attestafions de nullité. Comme ça, tous les soirs, une fois sortis du travail, les français seront systématiquement en infraction, et ils seront sévèrement sanctionnés par nos salopins. Tu verras, Mère Ubu, réduits à la misère, ils devront travailler encore plus, ce qui les maintiendra en bonne santé. Alors, non seulement nous aurons récupéré toute la phynance, mais nous aurons bien aidé nos compatriotes…

 

MERE UBU

… les plus vulnérables. 

 

PERE UBU

… les plus vulnérables, Mère Ubu. 

 

MERE 

Tu es un Saint, Père Ubu !

 

PERE UBU

Non, Mère Ubu. Je suis un Dieu. Et maintenant qu'il est 18 heures, nous allons sortir, munis de notre attestafion, afin de constater l'étendue de notre générosité. 


 

 

FIN



Pièce destinée à la publication Clinamen-19, par les soins de Marco Garophalo, recteur du siège détaché du Collage de 'Pataphysique à Milan.

Remerciements à Tania Sofia Lorandi. 


lundi 8 février 2021

LE LIVRE DE RÛMÎ, 2


Quand un homme a la gale ou un furoncle, il ne se dégoûte pas de lui-même ; il met sa main infectée dans le plat et il lèche ses doigts sans répugnance. Mais il voit un petit furoncle ou une petite plaie sur la main d’un autre, il ne peut manger ni digérer son plat. Ainsi en est-il des défauts moraux. Tous les défauts, comme la tyrannie, la haine, l’envie, la cupidité, l’absence de pitié, l’orgueil, quand ils existent en toi, ne te blessent pas, mais quand tu les aperçois chez autrui, tu t’effarouches et tu en es blessé.

Djalâl ad-Dîn RûmîLe Livre du Dedans

KANALISÉS DEPUIS LA NUIT DES TEMPS


Sur Kanal (Centre Pompidou), Yann Chateigné nous a interviouvé, Delphine Dora et moi, à propos de notre collaboration Confinés depuis la nuit des temps. 

Ecouter ici :

https://kanal.brussels/nl/after-hours-confines-depuis-la-nuit-des-temps

EN ATTENDANT TSIRIHAKA

Hâte que cette période monacale s'arrête. Hâte que nous puissions voir le nouveau spectacle du génial (je pèse mes mots) Tsirihaka Harrivel, La Dimension d'Après. J'avais adoré (c'est un faible mot) Grande, de Tsirihaka et Vimala Pons, dont ce spectacle à venir est - semble-t-il - la conséquence. 

https://sceneweb.fr/portrait-tsirihaka-harrivel-monte-le-son/


DE NOUVELLES IMAGES DE SCOTT BATTY

Scott Batty est un de mes artistes préférés. J'ai plusieurs fois écrit au sujet de l'impression très forte que me faisait ses images. Je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici, avec son autorisation, quelques unes de ses dernières oeuvres (2020-2021) : 









DAME AUX YEUX TRISTES DES BASSES TERRES

 


Avec ta bouche de mercure des époques missionnaires

Et tes yeux comme de la fumée et tes prières comme des comptines

Et ta croix d’argent et ta voix comme des clochettes

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu t’enterrer ?

Avec tes poches finalement bien protégées

Et tes visions de tramway que tu places sur la pelouse

Et ta chair comme de la soie et ton visage comme du verre

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu te porter ?


Dame aux yeux tristes des Basses Terres 

Où le prophète aux yeux tristes dit que nul homme ne peut entrer

Mes yeux d’entrepôt, mes tambours arabes

Dois-je les déposer à l’entrée ?

Dame aux yeux tristes, dois-je attendre ?


Avec tes feuilles comme du métal et ta ceinture comme un lacet

Et ton jeu de cartes où il manque l’as et le valet

Et tes vêtements de sous-sol et ton visage vide

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu te devancer ?

Avec ta silhouette quand le soleil faiblit

Dans tes yeux où scintille le clair de lune

Et tes chansons de boîte d’allumettes et tes hymnes gitans

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu t’impressionner ?


Dame aux yeux tristes des Basses Terres 

Où le prophète aux yeux tristes dit que nul homme ne peut entrer

Mes yeux d’entrepôt, mes tambours arabes

Dois-je les déposer à l’entrée ?

Dame aux yeux tristes, dois-je attendre ?


Les rois de Tyrus avec leur liste de condamnés

Attendent en ligne pour leur baiser de géranium

Et tu n’aurais pas pu savoir que ça se passerait comme ça

Mais qui, parmi eux, ne voulait vraiment que t’embrasser ?

Avec tes flammes d’enfance et ta couverture de minuit

Et tes manières d’espagnole et les drogues de ta mère

Et ta bouche de cowboy et tes prises de couvre-feu

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu te résister ?


Dame aux yeux tristes des Basses Terres 

Où le prophète aux yeux tristes dit que nul homme ne peut entrer

Mes yeux d’entrepôt, mes tambours arabes

Dois-je les déposer à l’entrée ?

Dame aux yeux tristes, dois-je attendre ?


Les fermiers et les hommes d’affaire, ils ont tous décidé

De te montrer les anges morts qu’ils avaient l’habitude de cacher

Mais pourquoi t’ont-ils choisie comme sympathisante ?

Comment ont-ils pu autant se tromper sur ton compte ?

Ils espéraient que tu accepterais d’endosser la faute de la ferme

Mais avec la mer à tes pieds et la fausse fausse alerte

Et avec le fils d’un voyou que tu portais dans tes bras

Comment auraient-ils pu te convaincre ? 


Dame aux yeux tristes des Basses Terres

Où le prophète aux yeux tristes dit que nul homme ne peut entrer

Mes yeux d’entrepôt, mes tambours arabes

Dois-je les déposer à l’entrée ?

Dame aux yeux tristes, dois-je attendre ?


Avec ta mémoire en tôle de la Rue de la Sardine

Et ton mari de magazine qui un jour s’en alla

Et ta gentillesse d’aujourd’hui, que tu es incapable de cacher

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu t’employer ?

Maintenant tu es auprès de ton bandit, tu es sa caution

Avec ta médaille sainte que le bout de tes doigts plie

Et ton visage de quasi sainte et ton âme de presque spectre

Qui, parmi eux, pensaient-ils, aurait pu te détruire ?


Dame aux yeux tristes des Basses Terres 

Où le prophète aux yeux tristes dit que nul homme ne peut entrer

Mes yeux d’entrepôt, mes tambours arabes

Dois-je les déposer à l’entrée ?

Dame aux yeux tristes, dois-je attendre ?

 

Bob Dylan, Sad-Eyed Lady of the Lowlands

PRINCE DES FÊTES BRÛLANTES ET DES AUBES FROIDES

« La musique de Prince parle d’un monde où le sexe et la spiritualité seraient unis, un monde où le sexe et la spiritualité ne feraient qu&#...