vendredi 24 décembre 2021

ANTICHRISTMAS

Un Père Noël jamais n'abolira le hasard



 


Sempiternel Noël, impitoyable et stratifié. Atterrant Noël, éternel et putréfié. Amer Noël, hystérique et endeuillé. Une fête annuelle qui semble à la fois toujours morte et toujours vivante, avec sa bouffe dégueulasse qui s’exhibe dans les rayons des magasins, ses cadeaux chers et moches qui n’attendent que la poubelle dans laquelle ils achèveront leur voyage et accompliront leur destinée, ses éternels films pourris du Splendid à la télévision et ses nouveaux variants en guise de cadeaux-surprises : « The Covid Variations ». Un, deux, trois : Omacron et Omicron sont dans un bateau. Omacron tombe à l’eau. Qu’est-ce qui reste ? J’ai compté sur tous mes doigts. Antichristmas, tu perds ton sang-froid. 





Bonjour et bienvenue sur le post de Noël du Livre sans Visage. 2021 s’achève et, ça va sembler bizarre, mais je la regrette déjà, cette étrange année. J’avais terminé l’année 2020 dans les splendeurs de Colette Thomas, grâce à Prairial qui rééditait Le testament de la fille morte et m’avait demandé une postface. Non seulement je lisais et relisais son poème prophétique, mais je commençais une sorte d’enquête sur sa vie et Virginie di Ricci m’avait apporté son aide inestimable. Et cette année s’est terminée, avec Colette et Artaud, dans Le débat du cœur, ce dialogue tissé par Virginie à partir de leur correspondance, et auquel je participais par une conférence introductive, le long de huit séances, entre le mercredi 15 et le jeudi 23 décembre (relâche le mardi), au Théâtre de l’Atalante, ce magnifique petit théâtre situé sur la place Charles Dullin, à l’écart de l’Atelier, et nommé ainsi en hommage à Jean Dasté. C’était bouleversant, forcément, de vivre ça avec Virginie di Ricci, et Jean-Marc Musial à la mise en scène, et Stéphane Deschamps aux lumières – et Antonin Artaud et Colette Thomas toujours vivants. Et c’était merveilleux de vous y voir, les amis, et de passer ce moment avec vous. Ceux qui sont venus nous voir, merci. Pour les autres, si vous n’en avez rien eu à secouer, tant pis pour vos gueules, et si vous n’avez pas pu, parce qu’il y avait les fêtes ou le covid, ou le pass, ou la vie, cette chose qui vous arrive quand vous êtes occupé à faire autre chose, ou encore parce que vous étiez loin de Paris, je suis bien désolé. S’il vous plaît ne nous demandez pas si nous allons poster une vidéo du Débat du cœur sur Internet. Ce travail n’est pas fait pour se terminer en vidéo sur Internet. Mais nous essayerons de reprendre Le débat du cœur, plus tard, en 2022. On ne va pas lâcher Colette Thomas. On commence déjà seulement à la lire. Depuis que Le testament de la fille morte est reparu, quelque chose a changé. Ses lecteurs doivent le savoir, puisque le livre est déjà en rupture de stock chez Prairial. Rassurez-vous, il sera réimprimé. Colette est venue pour ne pas repartir. Elle est revenue pour rester. Et depuis qu'on a commencé à la lire, et que Virginie di Ricci a commencé à la jouer, quelque chose a changé. 



Photographie de Stéphane du Mesnildot



Une chose qui n’a pas changé, par contre, depuis vingt-quatre ans maintenant, c’est que, lorsque Noël approche, je me remets à voir des épisodes de South Park, anciens ou récents. J’en regarde rarement pendant le reste de l’année. Mais en décembre, oui, j’en ressens la nécessité. De vieux épisodes adorés, des extraits sur YouTube, ou les derniers arrivés. C’est sans doute mon enfance qui me dicte ça. South Park a tenu haut l’esprit d’enfance pendant ces vingt-quatre dernières années, sans jamais diminuer en virulence et en exigence. A sa manière, South Park est un petit théâtre de la cruauté, toujours ouvert, toujours changeant. Qui peut en dire autant ?

 


Les derniers chefs-d’œuvre de Trey Parker et Matt Stone, c’est « Post Covid » suivi de « Post Covid 2 : The Return of Covid », qui viennent de sortir. Ils se situent dans « le futur », avec les personnages, Stan, Kyle, Cartman, Token, Wendy… mais adultes – lors de la fin de la séquence « covid », et, bien évidemment, son recommencement. Kenny vient de mourir… du covid ! Ses anciens amis se retrouvent pour ses funérailles et, suite à la détection d’un individu non-vacciné dans la ville, South Park est mise en quarantaine pour les trente ans à venir. C’est une sorte de variation sur Ça, avec de vieux amis désormais éloignés qui se retrouvent. Et puis ça bascule dans plein d’autres choses, et c’est une merveille. De drôlerie bien sûr, et de poésie violente, comme toujours. Si vous aimez South Park et que vous n’avez pas encore vu « Post Covid » et « Post Covid  2 : The Return of Covid », jetez-vous dessus. Ils ont encore réussi l’exploit de se réinventer tout en restant strictement attaché au même univers. Une gageure. Un modèle. Parker et Stone sont les seuls « humoristes » vivants qui me font rire depuis vingt-quatre ans, les seuls que j’aime autant que Hara-Kiri et Andy Kaufman. Il y en a sans doute que je ne connais pas, et que vous connaissez, et qui m’ont échappé. Que ceux qui les connaissent m’écrivent : ils ont gagné. 

 



L’enquête infinie, suite et fin. Enfin « suite et fin » en quelque sorte, parce que je n’ai même pas pu achever la tournée de L’enquête infinie. Je suis tombé malade avant. Ça me pendait au nez, pas vrai ? Je suis bien allé à Mulhouse, grande fête, et la rencontre a été filmée, mais j’ai dû arrêter avant la dernière date, à Toulouse, grande tristesse. A ce moment-là, je suis passé de l’enquête aux examens… Dans mon troisième post concernant L’enquête infinie (celui dans lequel je disais que je ferai un quatrième et dernier post à ce sujet après la promotion du livre, et puis finalement… j’ai attendu, et d’autres choses sont arrivées), je disais que, une fois un livre achevé et publié, je ressentais physiquement la certitude de me rapprocher de l’instant de ma mort. Eh bien, une fois de plus, j’aurais mieux fait de me taire parce que mon corps m’a joué des tours. D’abord j’ai attrapé froid (ce n’était pas encore la nouvelle vague covid, c’était le train, les courants d’air, les hôtels, le manque de sommeil). Et puis ça a été les dents, les yeux, le ventre : vieille histoire, vieux démons, éternel retour à la case départ. Au même moment, je luttais contre une succession de fuites d’eau, soit venant du voisin du dessus et tombant massivement chez moi, soit venant de chez moi et coulant massivement chez le voisin du dessous. Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, et ce qui est à l’intérieur est également à l’extérieur. Tout était devenu fuite d’eau, comme il y a neuf mois tout avait été lutte contre les cafards. Les cafards, du reste, j’en avais encore, mais moins. Comme j’ai encore des petits internautes hostiles qui m’envoient des mots désagréables depuis que j’ai quitté les réseaux sociaux, mais j’en ai moins.

 


Alors que dire encore de L’enquête infinie ? La période de promotion est finie, elle. Alléluia. Et pour conclure la revue de presse du livre, le plus bel article est sorti en novembre, et c’est le cher François Angelier qui l’a écrit pour Le Monde des livres : « Lueurs dans le ciel opaque ». Comme Le Monde est réservé aux abonnés, je vous le retranscris en post-scriptum de ce post. Mais avant ça, j’ai encore deux mots à vous dire. Et à dire à 2022. 2022, prends garde à toi. 


 

2022 arrive, avec ses trompettes nasillardes. Les élections, ses candidats, ses débats, ses conneries… Et puis l’omniprésence de l’Empereur Bolloré, qui rachète tout et répand les ténèbres sur tout ce qu’il touche. Ainsi que son sinistre petit pion Zemmour, qui, à force de mensonges et de manipulations, a réussi à détourner la campagne des questions sociales et de la révolte des Gilets Jaunes pour en faire un festival du racisme décomplexé. « Mais pourquoi parles-tu de Zemmour ? » m’a-t-on demandé suite à des posts énervés sur ce blog. Eh bien : parce que !



Je ne peux pas m’en empêcher, c’est vrai. Cette situation me rend tout simplement malade. Comme me rend malade la façon dont certains de ses « opposants » se sont résignés à participer à cette sinistre mascarade qui consiste à aller débattre avec lui chez Hanouna. Alors, c’est sinistre, mais en un sens, c’est intéressant. En un sens, cette situation est éclairante. Parce que qu’est-ce que c’est, cette connerie d’Hanouna ? C’est le plateau de télévision transformé une émission de téléréalité racontant l’histoire d’une secte, avec son gourou, ses lieutenants, ses convertis… C’est une sorte de récit pervers, avec des envoûtés qui se disputent ses faveurs, un véritable culte consacré à l’ego tout-puissant des uns et des autres, et un rituel de sacrifice où ceux-ci vont s’humilier en espérant cicatriser leurs blessures d’amour-propre. La télévision n’est pas une coterie, c’est une secte. Tout le monde peut y entrer, il suffit de se soumettre à ses lois délétères.  




Donc, comme cela avait été annoncé, les élections de 2022 se joueront chez Hanouna. Son antiracisme apparent le dédouane un peu vite de son rôle dans le climat détestable de l’époque : au fond, entre CNews et C8, c’est un peu comme entre mauvais flic et bon flic. D’un côté, Praud tabasse l’islamogauchiste ou le wokiste, et de l’autre Hanouna l’appelle « mon petit chéri » mais tous deux sont fondamentalement complices pour transformer ce pays en prison de fer noire. Et tous les candidats de cette nouvelle émission de téléréalité qu’est la présidentielle 2022 vont venir la bouche en cœur jouer sur la table truquée du seigneur du chaos Krishnanouna Kali Baba, avatar de la main gauche de Bolloré, tandis que, dans sa main droite, on continuera à prêcher l’ordre avec l’archevêque Monseigneur Praud et ses petits apôtres. Sortirons-nous un jour de cette Apocalypse permanente ? Oui, si nous ne soumettons pas à son emprise, si nous inventons autre chose, et si nous faisons de l’histoire, de l’économie, de la science, du journalisme : tout ce qu’ils ne font pas. Et de l’art, bien sûr. Nous avons besoin de beaucoup, beaucoup d’art. L’art est capable d’éloigner les puissances ténébreuses qui sont plus que jamais actives sur cette terre. 



En 2022, si les cinémas ne ferment pas, After Blue de Bertrand Mandico sortira et c’est son plus beau film à ce jour. Aussi beau qu’Ultra Pulpe mais en long-métrage, et aussi différent des Garçons Sauvages que possible. Tant qu’il ne sera pas en salles, tant que vous ne l’aurez pas vu, je ne vous en parlerai pas. Je veux vous laisser la surprise. Mais après, on en parlera tant que vous voudrez. Comme j’ai pu, un peu, parler de ce livre de Stéphane du Mesnildot que j’ai beaucoup aimé, Cérémonies dans l’émission de Noël de Mauvais Genres. Elle sera diffusée le 25 décembre, et vous pourrez l’écouter ici. 

 

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/mauvais-genres-emission-de-noel-chroniques-de-chez-denis-grrr


 

Et si les cinémas ne ferment pas, et que vous êtes parisiens, vous pourrez continuer à venir nous voir à l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg, une fois par mois, pour notre ciné-club, avec Emmanuelle Lacalm et Margot Merzouk : Les dimanches de Charm el-Cheikh. La prochaine séance aura lieu le Dimanche 9 janvier à 17h, avec un double-programme : Mandico et le TOpsychoPOR de Antonin Peretjatko avec Bertrand Mandico et Roland Topor : Songes, mensonges, panique et déconnade de Serge Sarfati, coécrit avec Alexandre Devaux et Nicolas Topor. En présence de tous ! 


https://www.larchipelcinema.com/evenement/1965848-dimanche-9-janvier-2022-les-dimanches-de-charm-el-cheikh-5-roland-topor


Vous pouvez lire Cérémonies de Stéphane du Mesnildot en attendant After Blue de Bertrand Mandico et le prochain Dimanche à Charm el-Cheikh. Ça vous changera des élections, qui nous prennent déjà beaucoup trop de temps et d’énergie. Ou vous pouvez lire et regarder les vidéos de Blast


https://www.blast-info.fr

 


 

Vais-je commenter les élections sur ce blog ? Non. Vais-je les commenter sur Blast ? Non plus. Dans Blast, je vais faire autre chose. Parce que je rejoins l’équipe de Blast, le média lancé par le cher Denis Robert. D’ailleurs, si vous n’avez pas encore lu, jetez-vous sur Travailleur médiatique, son dernier livre publié chez Florent Massot, je vous le recommande. 




Je rejoins Blast mais je vais y tenir une chronique mensuelle d’actualité « froide », glaciale même, à laquelle je pense depuis… le premier confinement, où mes journées se terminaient en écoutant des podcasts et en regardant des vidéos YouTube sur les faits divers de l’ère numérique. Ce sera une façon plus juste, je pense, de continuer à explorer, comme je l’avais fait ici l’année dernière dans des posts très théoriques, la question des réseaux sociaux et des modifications de la psyché collective, mais cette fois-ci à partir d’exemples, de faits divers, de légendes urbaines, de phénomènes viraux. 




La chronique s’appelle Infernet. Elle sera à la fois publiée en texte sur le site de Blast et sous la forme d’une vidéo réalisée par Mathias Enthoven et montée par Lucille Hemmen et Camille Chastrusse sur la chaîne YouTube de Blast


https://www.youtube.com/channel/UC__xRB5L4toU9yYawt_lIKg




https://www.youtube.com/watch?v=dKXOaDTlRoU


Le premier épisode est déjà en ligne : « Marina Joyce, la kidnapée du spectacle ». Chaque épisode se basera sur une figure ou un fait divers précis, mais qui servira de point de départ pour une réflexion sur ce que le monde numérique est en train de faire de nous. Et cette chronique peut aussi éventuellement servir de réponse aux gens qui continuent à me demander : « Quand reviens-tu sur Facebook ? »


https://www.blast-info.fr/articles/2021/marina-joyce-la-kidnappee-du-spectacle-kby1-cXgTM2lr6ONdbGduw

 

Je ne reviendrai pas sur Facebook, mais je vous aime quand même. Je vous aime tellement. Alors oui, je vous aime tellement, les gars. 

 


 

 

Post-scriptum qui n’a pas rien à voir : 




« Lueurs dans le ciel opaque », par François Angelier (Le Monde des livres, 19 novembre 2021)

 

« Le monde moderne est un crime dont on cherche toujours le coupable. » Ainsi parle Pacôme Thiellement, essayiste poète, en ouverture de son Enquête infinie. Il s’agira là, en effet, d’un archicrime, fondateur et initial, d’un crime métaphysique dont la victime est l’essence même du réel, la tremblante chair du monde ; d’un attentat ontologique dont la puissance dévastatrice a laissé l’homme hagard : « Notre vie, écrit-il, est une pièce jouée dans un théâtre en ruines. Nos plus belles répliques sont hurlées alors que l’orage détruit les derniers éléments du décor. » Avec Sisyphe, l’homme roulait son roc, avec Thiellement, il palpe, paniqué, les parois du labyrinthe qui l’incarcère, tentant, mais en vain, de désensabler le sphinx muet de sa détresse. Le délit est à ce point considérable que seul un dieu peut en être l’auteur, un Démiurge noir, héritier de celui des gnostiques, qui, depuis l’ombre où il se terre, scrute ricanant le désarroi de créatures empoissées d’angoisse, et jouit de leur détresse.

 

Une conception agonistique de l’histoire où s’affrontent l’abîme et la lumière, mise en place, dès 2017, avec ce manifeste qu’est La Victoire des sans roi. Révolution gnostique (PUF). A délit inouï, riposte unique et enquêteurs hors norme. On sait que, depuis vingt ans qu’il publie ses méditations, Pacôme Thiellement quête des signes salvateurs, pointe des lueurs initiatiques, les repérant non dans les sciences, humaines ou non, mais au cœur de la création artistique populaire et de la voie mystique, la première étant, en ce monde plombé et déchu, l’asile de nuit de la seconde. Pour lui, « la sous-culture est le lieu de la vérité », que ce soit dans le monde des séries télévisées (Les Mêmes Yeux que Lost, Léo Scheer, 2011 ; Trois essais sur Twin Peaks, PUF, 2018…), parmi les mystiques soufis, les poètes voyants (Shakespeare, Nerval, Artaud, Daumal…), les musiciens chamans comme Frank Zappa (Economie Eskimo, MF, 2005), les plasticiens visionnaires (Mandico, Amandine Urruty) ou les grands intempestifs (Jarry, Choron).

 

L’escouade de profileurs ontologiques qu’il a recrutée au fil des vingt et un essais qui forment cette Enquête infinie témoigne à nouveau de cette vision selon laquelle seul l’artiste est porteur de clés, le mythe ferment de vérité. Aux énigmes posées par Jack l’éventreur, Christine Chubbuck, autrice du premier suicide en direct de l’histoire de la télévision, ou la mort du petit Grégory, répondent des décryptages de figures politiques (Sarkozy) ou des exercices d’admiration consacrant Otis Redding, David Bowie ou Philip K. Dick. Chacune de ces figures, dont l’ensemble est porteur d’une cohérence cachée, est vue comme détentrice d’une part du secret, signes salvateurs, d’un paragraphe du Grand Code, d’un cap possible pour sortir du tunnel.

 

Ce que nous propose Pacôme Thiellement avec les éléments de cette enquête n’a rien d’un musée imaginaire ou d’un credo esthétique. A la suite des surréalistes exégètes de Fantômas, il amorce plutôt une cryptologie générale du monde contemporain où, en dehors de toute hiérarchie des genres et de légitimité des discours, s’affirme une conception ésotérique du monde comme ciel opaque et tragique, constellé de signes salvateurs. 

 

Et qu’on ne prenne pas ce poète solitaire pour le Péladan jovial du macronisme crépusculaire. Il y a en lui le plus grand sérieux. Face à la roulette folle et truquée du monde actuel, c’est au voyant, et non au croupier aveugle, de s’écrier « Rien ne va plus ». Qu’on l’entende ! 


https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/11/19/l-enquete-infinie-de-pacome-thiellement-lueurs-dans-le-ciel-opaque_6102895_3260.html

 

lundi 22 novembre 2021

DU 15 AU 23 DÉCEMBRE AU THÉÂTRE DE L'ATALANTE

LE DÉBAT DU CŒUR 

COLETTE THOMAS ANTONIN ARTAUD




Dramaturgie / Jeu : Virginie di Ricci

Mise en scène : Jean-Marc Musial

Prologue : Pacôme Thiellement


L'ATALANTE 10 place Charles Dullin 75018 Paris


Lundi, mercredi et vendredi à 20h30

Jeudi et samedi à 19h

Dimanche à 17h

Relâche mardi

Tarifs : 12 euros, 16 euros, 22 euros


Réservations : 01 46 06 11 90

latalante.resa@gmail.com 


https://www.theatre-latalante.com/spectacle/le-debat-du-coeur/

vendredi 12 novembre 2021

DIMANCHE 21 NOVEMBRE 2021 À L'ARCHIPEL

CHARM EL-CHEIKH CÉLÈBRE LES GRANDS VISIONNAIRES 



Un ciné-club animé par Pacôme Thiellement  

Invitées : Xanaé Bove et Fabienne Issartel

Dans le dernier cinéma avant l’An 01

17 boulevard de Strasbourg 75010 Paris


Dimanche 21 Novembre à 17h à Charm el-Cheikh, ce sera un programme exceptionnel – une compensation vive, colorée et plastique, à l’enténébrement de cette période préélectorale insupportable. Une célébration de tout ce qui est beau, vrai et bien ici et maintenant. Une invocation de nos immenses artistes visionnaires vivants et une convocation des libraires underground, héros absolus de notre temps. En présence de Xanaé Bove et de Fabienne Issartel. 

 

En première partie, un film court mais fort sur les dessinateurs et peintres Muzo et Placid de 1987 : Placid et Muzo, à rire et à pleurer, de Fabienne Issartel et Eric Roussel. On y retrouve bien des figures artistiques merveilleuses qui ont traversé les quarante dernières années (Elli Medeiros, Daniel Mallerin, Berroyer, Michel Giroud, Kiki Picasso, Pierre-François Moreau, le regretté André Igwal…). Ils sont filmés à l’occasion d’une exposition des deux artistes géniaux à la Galerie Guy Mondineux. Ils sont drôles, ils sont vrais, ils sont vivants.  

 

En film principal, un documentaire de très haut niveau et de première importance, dense et lyrique, de 2021 : Une Vie Parallèle(s) de Xanaé Bove, une épopée sur la librairie Parallèles mais aussi toute l’histoire et la légende des librairies underground parisiennes, d’Un Regard Moderne et Actualités jusqu’au Monte-en-l’air et Libertalia en passant par Thé Troc. Un documentaire très important, très complet, très drôle, très émouvant. Avec (entre autres) David Dufresne, Patrice Van Eersel, Henri-Jean Enu, Géant Vert, Philippe Thyière, Ferid, Guillaume Dumora… Si vous ne l’avez pas vu, venez le voir, vous saurez pourquoi aucune époque n’est aussi riche que la nôtre : tout simplement. Si vous l’avez vu, revenez le voir, vous le saurez encore mieux. 



Cinéma l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg 7501? Paris

Accès : Métro Strasbourg Saint-Denis (ligne 4, 8 et 9), Bus 20, 32, 38, 39.

Billetterie : 8 € / Plein : 6,5 € / Réduit (étudiants, demandeurs d’emplois, plus de 60 ans sur justificatif) : 5 € pour les - de 15 ans, Cartes CIP et UGC illimité acceptées 



mardi 9 novembre 2021

OLIVIA CLAVEL : TOUT EST VIVANT

Nouvelle exposition à la Galerie Frédéric Roulette, 1 avenue de Messine 75008 Paris, du 9 novembre 2021 au 13 janvier 2022.

 


La vie est étrange mais elle ne devrait pas nous être étrangère. La vie est mystérieuse mais ce mystère trouve des correspondances dans le voyage symbolique de nos âmes. La peinture d’Olivia Clavel, c’est la vie. Où commence la vie ? Où s’arrête-t-elle ? On regarde un arbre et c’est un visage qui apparaît : avec des yeux, un nez, une bouche, des lèvres comme un serpent rouge et un serpent rose enlacés. On regarde un brin d’herbe et c’est encore un visage qui nous sourit. On regarde des fleurs et on voit des esprits. Mais lorsqu’on regarde un visage humain, également, on voit des arbres, des herbes, des fleurs, des lèvres comme un serpent rouge et un serpent rose enlacés ou des esprits. La vie est partout, la vie est en tout et tout est plein d’âme. Et si on regarde longtemps la nature, on voit sans cesse que ce qui la compose est rempli de personnalités, de puissances, d’esprits.



La peinture d’Olivia Clavel, c’est la vie. C’est parce que nous ne sommes pas assez vivants que nous ne percevons pas aussi sensiblement que dans la peinture d’Olivia Clavel toutes les métamorphoses, toute la puissance de régénération, de manifestation et de spiritualisation qu’il y a dans la vie. Parce que la vie n’a ni commencement ni fin. Du plus petit brin d’herbe à la plus haute montagne, elle n’est que métamorphose. Les arbres nous le montrent, nous le murmurent. Les arbres sont nos grands enseigneurs. Nous ne les regardons pas assez longtemps, ou pas assez vite : sinon nous verrions ce que la peinture d’OIivia Clavel nous apprend à voir. Les grands artistes sont là pour nous montrer ce que nous ne voyons pas encore ; ce que, sans eux, nous ne savons pas et pourtant devrions voir. Grâce à eux, avec eux, nous le voyons. 



Tout l’œuvre peint d’Olivia Clavel est un voyage entre ce monde et les autres, tous les autres. Elle se situe à la fois sur cette Terre et au-delà et elle en perçoit toutes les correspondances. Chaque toile est comme un point d’étape de ce voyage : sa palette de couleurs se modifie, les formes de son trait se modifient, les espaces entre les motifs se modifient, et, enfin, les sujets se modifient. Lentement et sûrement, comme une mélodie qui se transforme ligne après ligne, mais compose un seul grand chant, la peinture d’Olivia Clavel évolue : elle passe d’un voyage spatial à l’exploration d’une planète nouvelle. Elle part dans l’autre monde et revient dans celui-ci – accompagnée de tous ses esprits. La peinture d’Olivia Clavel est la projection de tout ce que nous avons vécu, vivons, vivrons. Nous sommes passés par l’espace des covids comme Télé dans son Bus Magique et désormais nous nous confrontons à une couche plus profonde de ce qu’est la vie. Et nos esprits se connectent aux puissances de la nature qui nous embrasse et ne cesse jamais de nous porter. 



Et Olivia Clavel peint l’Arbre de Vie. L’Arbre de Vie, c’est l’arbre cosmique qui relie le haut et le bas, des couches les plus profondes du cosmos jusqu’à la surface sensible de nos peaux. Jadis les poètes visionnaires nous avaient averti la nécessité d’entrer en intelligence avec la nature : Victor Hugo (« Tout parle, l’air qui passe et l’alcyon qui vogue / Le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément »), Gérard de Nerval (« Respecte dans la bête un esprit agissant / Chaque fleur est une âme à la Nature éclose »), Charles Baudelaire (« La Nature est un temple où de vivants piliers / Laissent parfois sortir de confuses paroles »). La Nature a besoin de nous pour s’exprimer, et nous sentons, désormais, que nous ne pourrons survivre à sa destruction, dans ce monde comme dans les autres. La peinture d’Olivia Clavel rejoint à la fois l’écologie profonde, l’hypothèse Gaïa, et le voyage dans le caractère transitoire de cette manifestation, Maya. La peinture d’Olivia Clavel, c’est la vie infinie.



Texte pour accompagner l'exposition d'Olivia Clavel : «Tout est vivant » 

Galerie Frédéric Roulette 1 avenue de Messine 75008 Paris

Du 9 novembre 2021 au 13 janvier 2022. 

http://www.galeriefredericroulette.com/olivia-clavel-tout-est-vivant-du-lundi-25-octobre-au-11-decembre-2021/

STÉPHANE LEGRAND SUR ARTE

Stéphane Legrand - dont nous ne dirons jamais assez de bien du magnifique et terrible Ayn Rand, femme capital (éditions Nova) - apparaît dans ce sujet de Gymnastique, sur Arte. Même si c'est trop court, c'est toujours quelques minutes de Stéphane Legrand et nous nous en réjouissons. 



https://www.youtube.com/watch?v=xFJ0go1EOBg

EXPOSITION LAGAUTRIÈRE

 


JACQUES PYON À PARAÎTRE


Un livre de très grand format (84 sur 29,7 cm) de Jacques Pyon est en préparation chez Serious Publishing. Préface de Jean-Pierre Dionnet, postface de Xavier-Gilles Néret, le livre existera en tirage limité à 500 exemplaires (c'est pas beaucoup) et la souscription est en ligne sur ulule ici-même. On vous recommande de vous y prendre dès maintenant, si vous ne voulez pas passer à côté d'une très grande (certes) et (surtout) très belle chose. 

https://fr.ulule.com/jacques-pyon-grand-format/


jeudi 28 octobre 2021

FUCKBOOK

 


Les réseaux sociaux sont le monde né de notre impuissance à créer un monde. Ils sont le monde de notre absence de monde. Leur monde est, littéralement, le dernier de nos mondes. Le monde des réseaux sociaux est le dernier de nos mondes dans le sens du plus mauvais : le plus pauvre en humanité, le plus pauvre en intelligence et en bonté. Mais leur monde est aussi le dernier de nos mondes dans le sens où nous n’en sortirons jamais. Le monde des réseaux sociaux est le dernier monde que nous connaîtrons. Nous mourrons pendant son règne. 

 

C’est un peu comme le sucre ou l’alcool : les bénéfices immédiats sont beaucoup trop grands pour qu’on pense au coût futur de ceux-ci. Les réseaux sociaux répondent bien trop exactement à l’algèbre du besoin. L’homme est plongé dans le réseau social comme l’alcoolique dans une rivière de vin rouge. 

 

C’est peu dire que, sans une destruction qui viendrait de l’extérieur, sans une catastrophe technologique ou numérique, nous n’en sortirons jamais. Nous nous en sommes rendus compte lentement, progressivement, mais tout cela était foutu avant même d’avoir commencé. Il n’y a rien à sauver des réseaux sociaux parce que tous les bénéfices que nous en avons obtenu n’étaient que les préludes, les prolégomènes, les avant-goûts de leurs maléfices. Et maintenant que ces maléfices sont visibles à l’œil nu, c’est trop tard. Nous avons désormais besoin des réseaux sociaux pour vivre. Comme quelqu’un me l’a dit un jour : « Si tu n’existes pas sur Facebook, tu n’existes pas. » Du moins, c’est l’idée qui s’est finalement imposée. Une idée fausse, une idée bête et destructrice, mais une idée puissante. Une idée qui a remplacé l’adage fameux : « Si tu n’existes pas dans les médias, tu n’existes pas. » Et même si elles entraînent une conclusion fausse, les prémisses de ces idées sont justes : Nous avons terriblement besoin d’être aimés. 

 

Nous avons terriblement besoin d’être aimés et assez peu envie d’aimer en retour. Être aimé est un luxe, aimer est une souffrance. Être aimé est un excitant, aimer est un effort. Nous avons terriblement besoin d’être aimés et nous savons que nous devons aimer beaucoup pour être aimés un peu en retour, mais nous cherchons tous les moyens, toutes les malices qui nous permettraient de nous passer de l’effort pour obtenir l’excitation, d’obtenir le luxe et d’éviter la souffrance. Et c’est bien la promesse que procure la célébrité : l’amour de tous pour une seule personne. Un amour collectif donné à un individu unique. La starlette est ce modèle que tous essaient d’atteindre, que les médias ont permis à celle-ci d'obtenir, et dont les réseaux sociaux ont développé l'offre pour chacun. Mais ce modèle est un leurre, et les starlettes le savent, qui se savent si peu aimées. 

 

Les starlettes savent qu’elles ne sont pas aimées. Ce que leurs fans aiment, c’est leur image, pas elles. Et c’est ce qu’offrent les réseaux sociaux : le substitut pour chacun d’une image de lui-même qui officie comme support de fantasmes collectifs. Une offre extrêmement excitante et un résultat absolument déprimant. Ce qui n’empêche pas l’individu leurré de vouloir continuer à se leurrer encore. L’addiction à son image publique était le triste privilège d’une minorité d’individus, il est devenu le pain de tous les jours de la population mondiale.

 

De l’éditorialiste amateur attaché aux pouces bleus à l’ado accro aux selfies, en passant par l’enfant sur tiktok et le vieux penseur transformé en facebooker, tout individu du XXIe siècle est une starlette. Et il rejoue à travers son voyage dans les réseaux sociaux le récit terrifiant des stars du XXe siècle. Il essaie de rencontrer l’amour par la production d’une image de lui-même qui le vide et le laisse idiot. C’est un cercle vicieux : plus on obtient de pouces bleus, et plus on manque de pouces bleus. Plus on accumule les followers, et plus on a besoin de followers. C’est un récit circulaire, comme « Mr. Toad’s Wild Ride ». C’est le « Voyage du Facebooker pour Nulle Part ».

 

Nous ne rencontrerons jamais l’amour par les réseaux sociaux. Nous n’en rencontrerons que la représentation. D’abord parce que nous y sommes nous-mêmes incapables d’y donner de l’amour, d’y ressentir de l’amour, d’y aimer autre chose que des images, des représentations, des êtres humains en spectacle. Ensuite parce que nous sommes voués, par la nature même de la machine, à nous y transformer en doubles, en avatars, en répliques de nous-mêmes. Nous n’aimons personne, et nous ne détestons personne dans les réseaux sociaux. Nous n’y connaissons personne et donc nous n’y méconnaissons personne. Nous envoyons nos doubles s’en charger pour nous. Et ensuite, quelle surprise, lorsque nous nous rendons compte du malentendu. Même lorsqu’il ne s’agit pas d’histoires de « Catfish » comme disent les anglo-saxons (des personnes se faisant passer pour quelqu’un qu’ils ne sont pas), nos photos y sont des améliorations de nous-mêmes, nos déclarations des améliorations de nos propos ordinaires, et toute prise de parole ou mise en scène de soi répond à des codes qui ne sont pas sociaux – et encore moins esthétiques – mais, pour le dire sèchement, professionnels. Notre vie quotidienne y est devenue un métier. Et notre intimité y est une valeur ajoutée de notre position sociale. Ce n’est pas du tout la vie comme œuvre d’art, c’est la vie comme téléréalité. C’est la recherche de soi comme opération publicitaire. L’écriture de soi sur les réseaux sociaux est à la confidence ce que la propagande est à la politique. Toute histoire d’une âme s’y résume à une somme de likes. 

 

Le monde des réseaux sociaux est le dernier de nos mondes. Si le monde tel que nous l’avons connu était la création ratée d’un démiurge incapable, et nos pays, nos nations, nos empires étaient ses émanations dirigées par les archontes et aspirants-démiurges que furent les rois, les empereurs ou les chefs d’état, le monde virtuel né des réseaux sociaux est la création collective ratée de notre appétence à nous faire nous-mêmes archontes, à nous faire nous-mêmes aspirants-démiurges. Nous n’avons pas créé une utopie, nous avons généralisé une technique de gouvernement. « Ne suscitez pas un Général en vous » disait un slogan de Mai 68. « Ne suscitez pas un démiurge en vous » aurait pu être un slogan de Sans Roi au moment du grand déclin du christianisme, à partir du XVIIIe siècle. Nous savons que ce n’est pas ce qui a eu lieu. Nous avons individualisé et intériorisé un mal qui venait du dehors. Et l’incapacité à ne pas susciter un démiurge en nous est la cause intime de tous nos échecs successifs : échec de la révolution de 1789 à être autre chose qu’un hold-up de la bourgeoisie sur les attentes des classes populaires, échec de la commune à être autre chose que le terrain de chasse expérimental des exterminateurs de Versailles, échec de Mai 68 à être autre chose d’une fête momentanée des enfants de la petite-bourgeoisie d’après-guerre, vite dégrisés et ramenés à la raison, c’est-à-dire au capitalisme, échec de toutes les luttes des dernières décennies à être autre chose que des « propositions de lutte », balayés d’une main méprisante par les politiques et les ténors des médias, qui ne s’intéressent qu’à la tarte à la crème de l’identité. 

 

Il n’y a plus lieu d’espérer quoi que ce soit de positif du monde des réseaux sociaux. Mais il y a malheureusement bien peu de chance qu’on en sorte également. Il y a bien peu de chance que qui que ce soit réussisse à enrayer son emprise, et il n’y a aucune chance que celle-ci s’arrête par elle-même. Les réseaux sociaux répondaient à quelque chose de très profond, de très intense et depuis longtemps intériorisé en l’homme : le besoin d’être aimé – mais il le déplaçait dans ce besoin d’être aimé spectaculaire, quantitatif, qui est la façon d’être aimées qu’ont les starlettes. Les réseaux sociaux ne répondent pas seulement au besoin d’être une starlette, ils imposent cette addiction à toute personne s’y inscrivant. Toute tentative d’être écouté dans l’espace public se paie alors d’un tribut très malsain, qui consiste à échanger un peu d’espace de parole contre un peu de participation à cette expérience profondément addictive et délétère. Si le monde des réseaux sociaux est le dernier de nos mondes, c’est encore parce qu’on peut dire que toute personne s’y inscrivant entre dans l’espace circulaire de l’addiction – un monde dont on ne peut pas sortir. Un Enfer dont, a priori, on n’a pas les clés. 

 

On a longtemps cru ou espéré que les réseaux sociaux officieraient comme un antidote contre le mal fait par les médias. On peut désormais être sûr que ça n’a pas été le cas. Si ça avait été le cas, si les réseaux sociaux avaient pu être, non pas une alternative, mais ne serait-ce qu’un petit instrument de déplacement contre le mal fait par les médias, il n’y aurait pas eu de phénomène Macron. Et il n’y aurait pas de phénomène Zemmour. Or, il y a eu un phénomène Macron. Et il y a un phénomène Zemmour. Et le petit robot et le petit blaireau sont des phénomènes médiatiques, comme l’ont été, en leur temps, mais en des temps purement médiatiques, en des temps pré-réseaux sociaux, les phénomènes Sarkozy et Ségolène Royal. C’est bien que les réseaux sociaux, loin d’être une alternative à l’ensorcellement journalistique, sont une extension des pratiques médiatiques, un accroissement du mal et une intériorisation de celui-ci. 

 

Tant que nous regarderons la télévision, et même par le biais filtré de Youtube et des réseaux sociaux, il y aura des phénomènes ridicules et insultants de ce genre. Il faudrait un boycott total et définitif de la télévision et des réseaux sociaux par une majorité de la population pour que cesse ce type d’ensorcellement. Parce que la nature profonde, et commune, de la télévision et des réseaux sociaux, naît du besoin d’être aimé, et du déplacement de ce besoin dans l’addiction à la célébrité des starlettes. Et, non seulement il n’y a pas d’autre possibilité d’existence à travers eux, mais il n’y a pas de possibilité de politique émancipatrice par eux non plus. Les réseaux sociaux ne permettent vraiment rien d’autre que l’intériorisation du mal dont le monde médiatique n’avait été que l’expression extérieure. 

 

Le petit robot en tant que candidat auto-institué, président ready-made au destin auto-inventé, créature de réseautage et d’apparitions médiatiques, le petit blaireau en tant que starlette de la pseudo-histoire, Nosferatu du roman national et showman itinérant d’un racisme tapageur, Nyarlathotep du destin français, sont des figures dont l’artificialité intégrale est inimaginable hors du monde des réseaux sociaux. Ils ne sont pas en représentation, ils sont leurs représentations. Ils ne sont pas des porte-paroles d’une idéologie, les idéologies sont les effets d’ambiance colorant le selfie qu’est leur programme politique ou existentiel. 

 

En tant que bêtes narcissiques intégrales, le petit robot et le petit blaireau sont les starlettes parfaites d’une élection qui va occuper les six mois qui viennent et où va s’accroître l’écart entre riches et pauvres, où va s’accentuer la paupérisation des classes moyennes, où l’augmentation du coût de la vie va littéralement étrangler la majorité de la population, pendant que les médias complaisants vont continuer à bavasser sur l’Islam, l’immigration, le « wokisme » et l’identité nationale. Et les réseaux sociaux ne pourront rien faire contre ça. Ils ne pourront que se désoler de cet état de fait. Ils ne pourront que pleurnicher. 

 

Pourquoi les réseaux sociaux ne peuvent rien contre le petit robot et le petit blaireau ? Cela a été expliqué maintes fois. Tout d’abord par la fonction « algorythmique » qui privilégie les clashs, les bad buzzs, les posts polémiques. Le petit blaireau aura toujours le dessus sur les réseaux sociaux, comme il a les coudées franches à la télévision. Ensuite, parce que, même en nourrissant des comptes meilleurs, en y tenant des propos plus exigeants, en y mettant en avant des figures honnêtes ou complexes, nous les transformons insidieusement en petits robots ou en petits blaireaux, parce que nous leur injectons le type d’addiction qui transforme les humains en starlettes. 

 

Si nous ne voulons plus de petits robots ou de petits blaireaux, nous n'avons d’autres choix que d’éteindre nos télévisions et de fermer nos comptes. Tant que la télévision sera regardée, tant que les réseaux sociaux existeront, nous n’aurons d’autres postulants au titre de chefs d'état que des petits robots et des petits blaireaux. Parce que nous continuerons à vivre dans leur monde, tout simplement. On ne réforme pas l’Enfer. On ne le subvertit pas de l’intérieur. Si on ne veut pas être transformé par lui, on le déserte, on le ridiculise, on l’invisibilise.  Si on ne veut pas qu’il règne, on ne s’y installe pas. On le met en pièces.  

vendredi 22 octobre 2021

« ON NE SAIT PAS BIEN COMMENT L’ENSEMBLE TIENT, MAIS IL TIENT. »

L'enquête infinie, toujours pas finie



On est au milieu de la petite tournée de L’enquête infinie, voire même au troisième tiers. Hier, j’étais à Aix et c’était une vraie fête. Avant, je suis allé à Lyon, à Nîmes, à Clermont-Ferrand, je serai dans une semaine à Mulhouse (28 octobre), et dans deux à Toulouse (5 novembre). Depuis un mois, j’ai retrouvé des amis très chers, revu des visages familiers et aimés, rencontré de nouvelles personnes magnifiques. Et j’ai parlé des heures et des heures du sphinx, de Nadja, d’Edgar Poe, de Jack l'Eventreur, du petit Grégory, d’Otis Redding, du labyrinthe, de Philip K. Dick, des Sans Roi. Le livre m’appartient de moins en moins. C’est ce qui est le plus important, je suppose : que le livre cesse de m’appartenir, qu’il commence à vivre, enfin. Quand est-ce qu’un livre commence à vivre ? 



Quand est-ce qu’un livre commence à vivre ? Un livre, n’importe quel livre, peut potentiellement être modifié, corrigé, transformé à l’infini. Un livre est potentiellement impossible à finir, comme l’enquête qui est le sujet de celui-ci. N’importe quel sujet pouvant faire l’objet d’une enquête ou d’une exégèse, que ce soit le sphinx ou un épisode dans la vie de votre voisin de train, celui-ci peut occuper une vie entière de réflexions et de spéculations, d’approfondissements et de développements. Un événement qui a duré une minute peut nécessiter plusieurs décennies pour révéler toutes ses richesses, toutes ses dimensions. A la limite, une vie même ne suffirait pas. J’ai une nature obsessionnelle, mais ce qui m’empêche de m’abandonner à une seule obsession, c’est que j’en ai plusieurs. Du coup, finir un livre, c’est m’autoriser à passer d’une obsession à une autre. C’est me laisser obséder par autre chose. Même si, de livre en livre, les mêmes artistes, les mêmes oeuvres et les mêmes sujets reviennent, encore et encore. Twin Peaks, Zappa, les Beatles, Nerval, Rivette, le Carnaval, les Freaks, Jarry, le Grand Jeu, Artaud, Hara-Kiri, Lost, Philip K. Dick, Sohrawardi, les Sans Roi. Ils reviennent inlassablement, et inlassablement transformés par la métamorphose du prisme. Ils reviennent inlassablement, et inlassablement transformés par les métamorphoses du temps. Ils reviennent inlassablement et inlassablement transformés par les métamorphoses conjointes de mon labyrinthe personnel et du labyrinthe collectif. 



« Le passé dicte le futur » dit l’agent Cooper dans l’avant-dernier épisode de la Saison 3 de Twin Peaks. Mais le futur modifie le passé également. Et ce n’est pas la même chose de regarder Twin Peaks à dix-sept ans, vierge (ou presque) de toute référence intellectuelle, à trente, quasiment « formé » à l’exégèse par la lecture d’Henry Corbin, ou à quarante, à la fois déniaisé politiquement par vingt années mondialement abominables, chamboulé spirituellement par le compagnonnage des Sans Roi, nourri historiquement par l’étude des serial killers et la lecture des autobiographies des profilers… Est-ce encore le même « objet » ? Oui et non. Du coup, est-ce légitime de publier le résultat d’une traversée qu’on sait forcément transitoire ? Non et oui. Tout d’abord, il y a l’urgence de vivre ; ensuite, la certitude de mourir.



Je m’explique. Et sur le deuxième point d’abord : à chaque fois que je termine un livre, j’ai la certitude de me rapprocher de l’instant de ma mort. C’est une évidence, mais, lorsque le livre sort, cette évidence, je la ressens concrètement, physiquement, dramatiquement. Je respire un tout petit peu plus mal, je marche un tout petit peu moins bien, je digère encore un petit peu moins de choses. Ce qui est simple spéculation devient évidence tangible. La vie est courte et écrire des livres prend beaucoup de temps. Et puis ce que la publication d’un livre m’apporte, c’est l’urgence de vivre et de faire les deux ou trois choses que je me suis promis de faire avant de mourir : premier point, voilà. 


 

L’Enquête infinie est une étape un peu étrange dans ma vie, à plusieurs niveaux. Au niveau purement « personnel » (mais cet élément est aussi celui de tous, comme Nerval excusait sa propension à écrire des textes autobiographiques en disant que la vie de chacun est aussi celle de tout le monde), l’écriture de ce livre correspond au moment du confinement et se déroule du printemps 2020 à l’été 2021. Je n’oublierai jamais, nous n’oublierons jamais cet arrêt quasi-total de la vie sociale. Au moment où le confinement s’annonçait de plus en plus certain, j’ai fait deux choses : je suis allé m’acheter de la mousse à raser et des rasoirs jetables et j’ai commencé à rassembler toutes mes notes éparses et constitué un dossier aussitôt appelé « L’enquête infinie ». 

 

Et puis je me suis rasé la barbe. C’était un geste m’interdisant, plus fort encore que les remontrances possibles du gouvernement, plus encore que la maladie ou les amendes, toute vie sociale. J’ai toujours détesté qu’on voit mon visage glabre. 

 

Et puis j’ai commencé à relire toutes ces notes éparses, bribes de conférences, espèces d’articles, fragments d’ouvrages, que je trainais avec moi depuis cinq ans, dans le but de tout reprendre, et de vraiment écrire le livre qui correspondrait à l’ensemble de ces spéculations concernant la place du mystère dans nos vies et la notion même d’enquête – qui transforme le mystère en énigme. La façon dont « l’enquête policière » avait modifié notre rapport au monde. 




Du coup, je repartais du sphinx. Les sphinx. Celui d’Égypte et celui de Grèce. Et puis celui d’Œdipe. Et puis celui de Nadja et d’André Breton. Et ensuite – presque parallèlement – je reprenais à zéro ma lecture d’Edgar Poe et une réflexion que j’avais entamé, mais pas du tout approfondi, sur le personnage du détective et la forme même de l’enquête policière, avec meurtre, enquête, suspects, coupable, résolution, qui serait ensuite approfondie par (entre autres) Conan Doyle et Agatha Christie. Ce qui m’a amené à la question du « genre », comme prisme à travers lequel on essaie d’attraper cette chose insaisissable qu’est la réalité, ou la vie. Et tout ce que ce « genre » a pu connaître de déviations ou de déviances pour s’approcher au plus près de notre vie psychique : l’enquête sans résolution, par exemple, ou l’enquête sur le sens de la vie (des films de Fellini à ceux de Charlie Kaufman). Des multitudes de pistes et des comptes rendus personnels de lectures faits ces premières semaines de confinement, il ne reste que quelques bribes dans le livre achevé. Le monde n’a pas besoin de savoir ce que j’ai trouvé de pertinent ou de non-pertinent dans le livre indispensable de Régis Messac sur la fiction de détection ou dans les spéculations diverses et variées sur Poe de ses innombrables commentateurs… Sans compter toutes les enquêtes abandonnées. 

 



Oui, bon, bon, OK, c’est tout ce que tu as à nous raconter, me direz-vous. Des histoires de cuisine interne, ta petite popote d’exégète. Pardon, les amis, je note tout ça tant que c’est chaud, avant que j’oublie, comme j’ai pu oublier quasiment toutes les circonstances d’écriture de tous les précédents livres. C’est le lieu où faire ça, un blog. Et puis ça répond à l’idée de tenir le « journal d’un exégète ». Mais je vois que vous êtes dubitatifs, alors je vous la fais courte. Voilà où on est, concrètement : interviews, articles et rencontres. C’est l’avant-dernier post sur L’enquête infinie. On vous en fera un dernier pour la route et on passera à autre chose. Du reste on ne nous laissera pas le choix, avec les élections, hein. 





Alors, les interviews. Tout d’abord, en podcast, une discussion fleuve, mais alors vraiment fleuve, avec Peio Cachenaud dans l’émission Tumaxta sur la radio basque Xiberokobotza. Quatre heures, vous y croyez, vous ? Oui, quatre heures sur L’enquête infinie. Lancez-le quand vous avez l’après-midi pour vous ou une grosse soirée tout seul. 

https://xiberokobotza.org/emankizuenak/tumatxa


 

Et puis un entretien dans Marianne avec Matthieu Giroux :

https://www.marianne.net/agora/entretiens-et-debats/pacome-thiellement-pourquoi-jack-leventreur-a-invente-le-xxe-siecle

 

Et puis, rien à voir avec L’enquête infinie, mais il y a une conversation d'une heure sur Out 1 avec Samir Ardjoum, pour son webzine Microciné. C’était beau, fou, super, de parler de Out 1 et Jacques Rivette au milieu d’une tournée qui n’avait rien à voir. Parce que Jacques Rivette, c’est comme Twin Peaks, ou comme Nerval, ou comme Zappa, ou comme Hara-Kiri… Pour moi, ça n’a jamais rien à voir. Tout a toujours à voir avec eux. 



https://www.youtube.com/watch?v=BaXszpqMPpM

 

Les articles. Il y en a un dans L’Obs, pas sur internet. Un article fort sympathique d’Arnaud Gonzague, à qui j’ai outrancièrement piqué le titre de ce post. 

 

Et puis, Babélio, pour leur page instagram, « la table de l’écrivain ». Oui, c’est ma table, ne rigolez pas. Comme je n’ai plus de compte instagram (fermé avec le Facebook et le Twitter il y a plus d’un an), Babelio m’a envoyé des captures d’écran du résultat. Je vous pose ça là. Vous remarquerez que la barbe a, sans surprise, repoussé. 






Pendant ce temps, la vie continue, ailleurs et ici, et bien sûr la vie des bons livres, d’abord. Il y en a plusieurs, des bons livres, dont je n’ai pas eu le temps de parler à force de parler, bon ou pas, du mien, encore et encore, ici et ailleurs, comme le premier nombriliste narcissique venu. Toute séquence de promotion vous rend soudain indiscernable du premier nombriliste narcissique venu. Toute sortie de livre vous transforme en premier nombriliste narcissique venu. Mais quand même, heureusement, je ne le suis pas devenu au point de n’être pas capable de lire les bons livres des autres.

 

Pour moi, c’est un « marqueur », notre capacité, ou notre incapacité à lire les bons livres des autres, à écouter les bons disques des autres, à voir les bons dessins ou les bons films des autres. C’est facile de se croire supérieur aux autres quand on ne les lit pas, quand on ne les écoute pas, quand on ne regarde pas leurs dessins ou leurs films. C’est plus difficile, c’est même impossible, quand on se plonge dans ce qu’ils font. Mais c’est aussi comme ça qu’on s’améliore et qu’on apprend des trucs. C’est fondamental de lire les classiques, évidemment. Mais c’est crucial de lire les contemporains. 

 

Alors, des bons livres, en voilà. Il y avait eu les « Politiques de la mémoire » de Pierre Tévanian, magnifique, sorti cet été, il y a eu le « Cérémonies, au cœur de l’empire des sens » de Stéphane du Mesnildot, magnétique, sorti cette fin août, et puis il y a le « Georges Bernanos, la colère et la grâce » de mon cher François Angelier, ogresque, qui sort maintenant. Trois beaux et bons livres contemporains lus ce mois-ci, c’est pas rien. 






Et puis la très belle revue « L’amour » dirigée par Frédéric Pajak où Delfeil de Ton publie deux textes, un « Palomar et Zigomar » et un « Qu’est-ce que tu lis ? ». C’est passionnant de voir comment Delfeil déplace son univers avec lui lorsqu’il change de support. Au fond, un nouveau journal, ou une nouvelle revue, pour le petit cirque de Delfeil, c’est comme une nouvelle salle de spectacle. L’acoustique sera différente, la scène sera différente, le public sera différent, mais le spectacle garde son identité, fortement. Où que Delfeil publie, j’y vais. Je vais voir le nouveau spectacle de sa troupe. Pour moi, c'est toujours un émerveillement. 





Les prochaines rencontres, enfin. 

 

Jeudi 28 Octobre à 20h à la Librairie 47 Degrés Nord, 8 bis Rue du Moulin, 68100 Mulhouse.

Et Vendredi 5 Novembre à 19 chez Floury Frères, 36 rue de la Colombette, 31000 Toulouse. 

 

A bientôt, donc, toulousains et mulhousiens. 

 

 

 

 

DIMANCHE 9 JANVIER 2021 À L'ARCHIPEL

  CHARM EL-CHEIKH À FOND DANS TOPOR Un ciné-c lub animé par Pacôme Thiellement   Avec le documentaire idéal pour un début d'année pas co...