vendredi 9 avril 2021

PRINCE DES FÊTES BRÛLANTES ET DES AUBES FROIDES



« La musique de Prince parle d’un monde où le sexe et la spiritualité seraient unis, un monde où le sexe et la spiritualité ne feraient qu'un. »

C’est ma troisième plaquette pour les éditions Derrière la salle de bains, après Serpent (2018) et Apocalypse Bertrand Mandico (2020). Et c’est de nouveau un texte inédit, fait sur mesure, comme il se doit quand il s’agit d’une de mes maisons d’édition préférées. Le texte parle de l’artiste que vous avez connu sous le nom de… Vous avez compris, oui, c'est bien lui. Le livre coûte 5 euros et vous ne le trouverez pas en librairie mais uniquement sur le site des éditions :  


mercredi 7 avril 2021

LE LIVRE DE RÛMÎ, 5


Dieu le Très-Haut manifeste des moyens qui, mauvais et répugnants en apparence, sont cependant, en réalité, les instruments de la faveur divine. 

Prenez l’exemple d’un bain chaud. Sa chaleur provient du combustible utilisé dans la chaudière, tels l’herbe sèche, le bois à brûler, les excréments et autres. 

Comme le bain, l’homme enflammé par de tels moyens devient chaud et travaille au bien-être du peuple tout entier. 


Djalâl ad-Dîn Rûmî, Le Livre du Dedans

samedi 3 avril 2021

LE PODCAST DES DIAMANTS ET DES PERLES



Depuis que je suis parti des réseaux sociaux, en dehors de mes quelques émissions suivies presque chaque semaine (Arrêt sur Images, Hors-Série, quelques Interdit d'Interdire, quelques plateaux sur QG) et bien sûr de mes émissions de radio bien-aimées, ma navigation internautique est presque exclusivement composée de podcasts. 

Un de ceux qui me procure la plus grande joie, allant parfois jusqu'à l'hallucination, le bondissement extatique et la terreur sacrée, est Violet, le podcast consacré à l'étude approfondie et l'exégèse maximaliste de chaque album de Prince. Là, pour entrer dans Prince, on entre dans Prince, et par la porte ouverte du palais fermé du Roi (si vous me permettez l'expression hermétique). On y retrouve Raphaël Melki, Frédéric Dumeny, Pierre Jacquet et Nicolas Gabet, les quatre cavaliers de l'Aube. Je ne connais rien d'aussi bon sur Prince, même en anglais. 

https://www.listennotes.com/podcasts/violet-le-podcast-sur-prince-et-le-cGOE5ABFSJk/

Le dernier épisode - d'une durée de 4h10 ! - est consacré à Diamonds and Pearls

Je pense que vous devriez vraiment l'écouter. 

https://www.listennotes.com/podcasts/violet-le-podcast/diamonds-and-pearls-un-_4beCKNh9AO/

BERTRAND MANDICO CHEZ ARNAUD LAPORTE



Magnifique Bertrand Mandico chez Arnaud Laporte. Dans la pastille du matin, A quoi pensez-vous, comme dans Affaires culturelles, l'émission du soir. 

L'émission du soir, avec son entêtante mélodie si cinématographique  : 

https://www.franceculture.fr/emissions/affaires-culturelles/bertrand-mandico-est-linvite-daffaires-culturelles

A la question du matin, A quoi pensez-vous, la réponse de Bertrand : 

https://www.franceculture.fr/emissions/a-quoi-pensez-vous/a-quoi-pensez-vous-bertrand-mandico

LE LIVRE DE RÛMÎ, 4


C’est l’imagination de chaque chose qui pousse l’homme vers cette chose. L’imagination du jardin dirige l’homme vers le jardin, l’image de la boutique vers la boutique. Mais ces imaginations sont trompeuses. Tu vas dans un lieu, puis tu le regrettes. Ces imaginations sont pareilles à des voiles, et derrière le voile quelqu’un est caché. Chaque fois que l’imagination se dissipe et que les vérités se montrent sans voile, c’est la Résurrection. Il ne peut y avoir de regret. Chaque réalité qui t’attire n’est que cette réalité et pas une autre, elle est toujours la même. 

Le Jour où les secrets seront mis à l’épreuve… Nous disons en vérité que la chose qui attire est une, mais elle semble multiple. Ne vois-tu pas que les désirs de l’homme sont divers ? 

Il dit : Je veux manger du Toutmaj, du Bourak, du Halva, du Qelya, des fruits, des dattes.

A l’entendre, ces mets diffèrent mais l’origine est une : sa faim. 

Rassasié, il dit : Je ne désire plus rien. 

Il est évident qu’il n’y avait ni dix, ni cent, mais une seule chose, à l’origine de son désir. 

Djalâl ad-Dîn Rûmî, Le Livre du Dedans

lundi 29 mars 2021

LES SANS ROI MAINTENANT


 

Quand j’ai écrit le livre La Victoire des Sans Roi en 2017, le livre était le résultat de douze ans de lectures et d’interrogations. Tout était parti en été 2005 d’un coup de fil de Philippe Manœuvre, une proposition de collaboration à Rock & Folk pour un hors-série consacré à John Lennon. J’avais voulu étudier les relations entre Lennon et Philip K. Dick, j’étais tombé sur des déclarations de l’un comme de l’autre où ils exprimaient leur proximité aux idées des « gnostiques ». 


« Il me semble, écrit par exemple John Lennon dans Éclats de ciel écrits par ouï-dire, que les seuls Chrétiens dignes de ce nom étaient (sont ?) les gnostiques, qui croient en la connaissance de soi, c’est-à-dire en la nécessité de devenir des Christ, de trouver le Christ qui est en soi. » 


Et Philip K. Dick : « On m’a accusé d’avoir des idées gnostiques, et je pense que l’accusation est fondéeEn faisant des recherches dans l’Encyclopedia Britannica, je suis tombé sur la référence d’un codex gnostique intitulé : Le Dieu irréel et les aspects de son univers inexistant – une idée qui, aussitôt, me fit éclater de rire. Quel étrange individu pourrait être disposé à parler de quelque chose qu’il sait ne pas exister, et comment ce qui n’existe pas pourrait avoir des « aspects » ? C’est alors que je me suis rendu compte que j’écrivais justement ce genre de chose depuis plus de vingt-cinq ans. » 

 



J’ai donc enquêté sur les « gnostiques ». J’ai lu L’Évangile de Thomas, L’Évangile de Philippe, L’Évangile de Marie, les textes retrouvés à Nag-Hammadi en 1945, la Pisti Sofia, le Codex de Berlin, les Homélies clémentines, les réfutations d’Irénée de Lyon, d’Hippolyte et d’Epiphane, les livres de Henri-Charles Puech, de Elaine Pagels, de Simone Pétrement, les Codex manichéens, etc. 


J'ai pu lire des choses extraordinaires. Des choses comme :


« Que celui qui cherche ne cesse pas de chercher jusqu’à ce qu’il trouve, et, quand il trouvera, il sera troublé, et, ayant été troublé, il sera émerveillé, et il régnera sur le Tout. (...) Le Royaume est répandu sur toute la terre et les hommes ne le voient pas. (...) Si ceux qui vous guident affirment : voici, le Royaume est dans le Ciel, alors les oiseaux en sont plus près que vous. Le Royaume est à l’intérieur de vous et il est à l’extérieur de vous. » (L'Evangile de Thomas)


« Je me hâte de les rendre libres, je veux les conduire au-dessus de celui qui veut dominer sur eux. Je ne suis pas un Seigneur, je suis un secours. Je suis le frère en secret. » (La Seconde Apocalypse de Jacques)




Dans ces textes, il n'est pas question d'un mais de deux Dieux. Un vrai Dieu qui n’a pas de pouvoir sur Terre, seulement dans le cœur de l’homme. Et un faux Dieu qui a du pouvoir sur Terre, beaucoup, qui est très con et très méchant et que les hommes adorent : le Démiurge. Le Démiurge n’est pas Dieu, il est ce truc que les hommes adorent quand ils disent qu’ils aiment Dieu. Il faut le distinguer à la fois de Dieu et du diable, diable qu’on peut considérer comme le complice du Démiurge. L’un étant la Loi et l’autre sa transgression, les deux se nourrissent et se légitiment sans cesse l’un l’autre. 


Et puis il est question de Jésus, qui a tenté d’apporter aux hommes une parole d’amour. Jésus qui a tenté de séparer les hommes de leur appétit pour la domination, la vengeance, la hiérarchie, l’orgueil, l'égoïsme. 


« Je suis devenu très petit, afin que, grâce à mon humilité, je puisse t’emmener dans les hauteurs sublimes d’où tu es tombé. » (Une explication de la Gnose)

 

« Ne faites pas du Royaume un désert en vous. Ne soyez pas vaniteux à cause de la lumière qui vous éclaire. » (L'Apocryphe de Jacques)


Bref, j’ai découvert les « gnostiques » et j’ai été fasciné par eux, même si je ne comprenais pas grand-chose. J’étais au début d’une romance personnelle avec les textes sacrés, romance qui est passée par la lecture de La Bible, du Coran, des soufis, des taoïstes, des hindouistes, des bouddhistes, des kabbalistes, des philosophes hermétiques de la Renaissance, René Guénon, Raymond Abellio, Ananda K. Coomaraswamy, Gershom Scholem, etc. Au bout de quelques années passées à lire tout autant La Baghavad Gita que Le Zohar, les Upanishads ou l'Avesta, il m’a semblé de plus en plus évident que ceux qu’on appelait les « gnostiques » étaient ceux qui m’intéressaient le plus, ceux qui me parlaient et vis-à-vis desquels j’avais quelque chose à dire ou à faire. 


Même si Henry Corbin et Sohrawardi ont compté énormément dans ma formation personnelle, en particulier dans l’élaboration des « protocoles » d’écriture exégétique, dans ma vie spirituelle, tout était parti des « gnostiques » et revenait à eux. 


Même les poètes qui m’avaient tant ému dans mes jeunes années, Gérard de Nerval, Alfred Jarry ou Roger Gilbert-Lecomte, avaient élogieusement évoqué les « gnostiques ». En les relisant soigneusement, je m'en rendais compte. Nerval se revendique ouvertement des « doctrines des Gnostiques » dans Les Illuminés. Dans un texte publié dans La Revue Blanche, Jarry fait l’éloge de L’Arbre gnostique de Fabre des Essarts, un livre de synthèse des connaissances que l’on pouvait avoir des gnostiques à la fin de la XIXe siècle, et il conclue ainsi son article : « Le Christ n’est pas venu accomplir l’ancienne loi de Jéhovah le Démiurge, mais l’abolir. Toutes les religions adorent le Démiurge ; la gnostique : Dieu. » Enfin Roger Gilbert-Lecomte explique ainsi le rattachement spirituel de sa revue Le Grand Jeu : « Le Grand Jeu prétend se rattacher à la tradition orientale hindoue gnostique cabalistique pythagoricienne. Développement hérésiarque qui s’est fait parallèlement au développement officiel aristotélicien, thomiste, positiviste, etc. » 


Pour ne rien dire enfin d’André Breton dont je découvrirai tardivement, après l’écriture de La Victoire des Sans Roi, un texte fondamental, Flagrant Délit, consacré au faux Rimbaud, et qui était « coupé » par la dépêche AFP annonçant la découverte du codex de Nag Hammadi. 


« Les Gnostiques sont à l’origine de la tradition ésotérique qui passe pour s’être transmise jusqu’à nous, y écrit Breton. Or, il est remarquable que les poètes dont l’influence se montre aujourd’hui la plus vivace, dont l’action sur la sensibilité moderne se fait le plus sentir (Hugo, Nerval, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Mallarmé, Jarry) ont été plus ou moins marqués par cette tradition. Mieux même, il semble que souvent, sans l’avoir aucunement en vue, alors qu’ils s’abandonnaient en toute solitude à leur voix intérieure, il leur arriva de recouper cette tradition, d’abonder dans son sens par une autre voie. Il y a là un grand mystère sur lequel nous sommes quelques-uns à demeurer penchés. »

 

Les « gnostiques », les manichéens et les cathares me parlaient davantage que les autres courants mystiques ou visionnaires sans doute parce qu’ils étaient plus étranges et mystérieux que les autres. Mais aussi parce qu’ils étaient moins corrompus humainement. Ils avaient des idéaux plus généreux et ils avaient essayé de se hisser à la hauteur de leurs idéaux. Ils étaient profondément pacifiques. Ils n’étaient ni virilistes ni carnistes, ni racistes ni manipulateurs. Ils avaient été détestés par les autres alors qu’ils n’avaient détesté personne et servaient généralement de repoussoir doctrinal ou intellectuel.



Lorsque j’ai écrit ce livre, j’ai d’abord décidé de comparer les « gnostiques » ou les manichéens aux figures du christianisme qui s’étaient attaqués à eux : les saints et les théologiens qui avaient, de façon assez notoire, lutté « contre les hérésies ». Et j’ai évalué leurs divergences à partir d’un critère volontairement très simple, voire simpliste : la parole de Jésus, et les actes qui étaient cohérents vis-à-vis de celle-ci. 


Pour prendre un exemple (je ne vais pas les refaire tous, il me faudrait alors réécrire mot pour mot La Victoire des Sans Roi) : si Jésus a dit explicitement et sans ambiguïté de ne pas répondre à la violence par la violence, ma question n’est pas alors de savoir si Jésus a eu raison de refuser la violence, mais qui a appliqué concrètement cette idée. La question, comme dirait le jeune entrepreneur, « elle est vite répondue ». Les chrétiens ont été violents, et ont cautionné la violence contre les ennemis de leur foi. Si on me répond que c’est la tragédie de l’homme dans l’Histoire, et que nul n’échappe à cette tragédie ou cette contradiction qui consiste à défendre la paix par la guerre, ou l’amour par la haine, il n’est pas difficile de leur opposer l’exemple de ceux que les chrétiens ont appelés « gnostiques », manichéens ou cathares, et qui, eux, n’ont pas répondu à la violence des chrétiens par la violence, quitte à se laisser exterminer par les chrétiens. Toute personne légitimant cette violence, notamment l’extermination des cathares, a sans doute le droit de se dire « chrétienne », mais pour moi elle est l’incarnation de ce que Jésus réprouve et dont il a tenté d’expliquer aux hommes le caractère malheureux, délétère et vain. 


Je pense que vous avez compris. Les premiers chapitres de La Victoire des Sans Roi suivent progressivement le récit et la pensée de Jésus, de Simon le Magicien, de Basilide, de Valentin, de Mani, des cathares… Puis j’y fait le récit de la découverte des manuscrits de Nag Hammadi en 1945, et puis une première approche des grandes révélations propres à ces textes dont notre découverte est récente et les exégèses encore peu nombreuses. En particulier concernant les domaines de l’amour, de l’art et de la politique. 


Après la rédaction de La Victoire des Sans Roi, je pensais développer ou déployer ces trois grands axes dans trois autres livres ultérieurs. Le premier sur l’amour, le deuxième sur l’art, le troisième sur la politique. L’amour est le sujet de Sycomore Sickamour. On m’a demandé ici de revenir sur ce sujet : l’amour chez les Sans Roi. Je peux le faire succinctement mais Sycomore Sickamour le fait très longuement. 


 



Je me contenterai d’évoquer ici la différence du traitement de la personne de Marie de Magdala dans les textes chrétiens et les textes « gnostiques ». Dans le Nouveau Testament, Marie de Magdala est présentée comme une possédée que Jésus délivre de sept démons et devient ensuite une de ses disciples. Elle apparaît également, auprès de Jeanne et de Suzanne, comme l’une des femmes qui « assistaient Jésus de leurs biens ». C’est une mécène, en gros. Elle assiste à la mise en croix comme à la mise au tombeau du Christ et elle est le premier témoin de la Résurrection. C’est à peu près tout. 


Étrangement, elle sera assimilée à la femme pécheresse à partir de Grégoire le Grand en 591 et ensuite couramment considérée comme une prostituée repentie. C’est seulement en 1969 que Paul VI met fin à cette mauvaise blague en exigeant qu’elle ne soit plus fêtée comme « pénitente » mais comme « disciple »


Son rôle est cependant très différent dans les textes des « gnostiques ». Dans la Pisti Sofia, Jésus déclare Marie de Magdala et Jean supérieurs aux autres disciples. Et dans le Dialogue du Sauveur, Jésus emporte Marie de Magdala en compagnie de Thomas et de Matthieu, dans un voyage dans les mondes et à travers les éons d’où elle ressort éblouie. « Tu es terrible et merveilleux, dit alors Marie de Magdala à Jésus. Tu es un feu qui consume ceux qui ne le connaissent pas. » Par trois fois, on montre Pierre jaloux de la relation privilégiée entre Marie de Magdala et Jésus. Dans L’Évangile de Thomas, Pierre dit : « Que Marie de Magdala sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la vie. » Dans la Pisti Sofia, il proteste contre celle qui « nous enlève la place en ne laissant parler aucun de nous, alors qu’elle parle une foule de fois » (Jésus répond : « Celui en qui la puissance de l’Esprit de Marie bouillonnera pour lui faire comprendre ce que je dis, que celui-là s’avance et qu’il parle »). Enfin dans L’Évangile de Marie, la puissance de sa parole l’exaspère ainsi que l’importance que lui donnait Jésus : « Est-il possible qu’il se soit entretenu avec une femme en secret – à notre insu – et non ouvertement si bien que nous devrions, nous, former un cercle et tous l’écouter ? Est-il possible qu’il l’ait choisie de préférence à nous ? » Pierre d’ailleurs ne tarde pas à se faire remonter les bretelles par Lévi : « Depuis toujours, tu es un tempérament bouillonnant. Je te vois maintenant argumenter contre la femme comme un de nos adversaires. Si Jésus l’a décrétée digne, qui es-tu, toi, pour la rejeter ? » 



Mais surtout, dans L’Évangile de Philippe, Marie de Magdala est explicitement présentée comme la compagne de Jésus : « La compagne du Sauveur était Marie de Magdala. Il l’aimait plus que tous les disciples et il avait l’habitude de la baiser tendrement sur la bouche. Les autres disciples s’en scandalisèrent et le désapprouvèrent. » Jésus amoureux, c’est un événement si important qu’il mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il lève une fois pour toutes, en même temps qu’une image malsaine de dieu puceau, la malédiction historiquement attachée à l’amour charnel dans le christianisme. Or, que dit Jésus de l’amour charnel dans L’Évangile de Philippe ? « Faites l’expérience d’une étreinte pure, elle possède une grande puissance. Le mystère qui unit deux êtres est grand, sans cette alliance le monde n’existerait pas. L’étreinte selon le monde est déjà un mystère, combien plus l’étreinte qui incarne l’alliance cachée. Ce n’est pas une réalité seulement charnelle. Il y a du silence dans cette étreinte. Elle n’est pas obscure, elle est lumière. L’étreinte du Bien-aimé et de la Bien-aimée appartient au mystère de l’Alliance et nul ne peut les voir à moins d’être devenu ce qu’ils sont. »


Je pense que je n’ai pas besoin de souligner à quel point cette vision de l’amour diffère de l’habitude prise dans la théologie chrétienne de tout voir sous la lumière du péché originel, de la Loi et de la transgression. Il s’agit ici de la spiritualisation de la sexualité, de l’harmonie entre l’âme et le corps par la puissance de l’« étreinte pure » et de de l’« étreinte qui incarne l’alliance cachée »


Ce que dit également un « gnostique » nommé Ptolémée, qui a suffisamment énervé les chrétiens pour qu'ils le citent, dégoûtés, dans leurs réfutations : « Quiconque est « dans le monde », s’il n’a pas aimé une femme de manière à s’unir à elle, n’est pas « de la Vérité. » ; mais celui qui est « du monde », s’il s’est uni à une femme, ne passera pas davantage dans la Vérité, parce que c’est dans la concupiscence qu’il s’est uni à cette femme. »


L’art est clairement le sujet de L’enquête infinie, qui sera publié aux P.U.F., dans la collection de Laurent de Sutter, en septembre de cette année. La réalité pensée comme un labyrinthe dans laquelle l’âme tombe et dont elle essaie de sortir en comprenant, par l’art, la nature de ce labyrinthe et ainsi trouver la possibilité d’en sortir. 


D’où l’importance de revenir à L’Exégèse de Philip K. Dick, ce texte écrit sur les huit dernières années de sa vie, d’avril 1974 à mars 1982, et dont on ne connaît encore que des extraits à travers une première sélection opérée par Pamela Jackson et Jonathan Lethem en 2011 et que Hélène Collon a traduite entre 2015 et 2016. 


« Mes romans sont des labyrinthes intellectuels, écrit Philip K. Dick dans L’Exégèse. Et moi je suis dans un labyrinthe intellectuel quand je m’efforce de comprendre notre condition (qui nous sommes et comment nous sommes arrivés en ce monde) ainsi que le monde comme illusion, etc. parce que c’est justement cette condition qui est un labyrinthe qui se replie sur lui-même. Il est dans la nature du labyrinthe, qui est quasi vivant, de freiner la connaissance. Le dessein du labyrinthe est d’instaurer et de maintenir le désordre parce que du désordre naît l’aberration, un état qui entraîne chez nous la confusion intellectuelle, phénomène qui, à son tour, contribue à faire échouer nos efforts pour comprendre, posséder la connaissance – le bien essentiel à détenir pour triompher du labyrinthe. Par conséquent, labyrinthe = désordre ou anti-gnose. »

 

Dès qu’une vérité divine devient système, dès qu’elle tend à se substituer à toutes les autres approches possibles de la vérité, elle se transforme, ne serait-ce que dans ses effets, en son contraire. Puisqu’elle cesse d’être un instrument d’émancipation, et devient un mécanisme d’oppression. La révélation de Dick implique que toute vérité obtenue ne l’est que pendant un temps défini, parfois très court, parfois plus long, mais elle n’est jamais pérenne, ou plutôt elle doit toujours être rafraichie par la totalité du parcours qui nous a permis de l’obtenir, et, comme on ne repasse pas deux fois par les mêmes points, elle se sera nécessairement transformée avec le Temps. On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve conceptuel. Il faut toujours reprendre tout, tout le temps, parce que rien n’est établi, et seul le chemin qui a permis d’établir quelque chose pendant un temps donné a pour lui-même valeur de vérité. 

 

En outre, Dick compare à plusieurs reprises le Démiurge au Minotaure. Ce qui implique un élément nouveau par rapport aux textes de Nag Hammadi. Non seulement le Démiurge n’est pas le créateur de l’homme, mais il est sa création. L’homme a créé le Démiurge et ce dernier s’est autonomisé, et il a fini par dominer l’homme et le faire vivre cette vie de prison ou d’hôpital dont nous ne sortons pas. Si nous arrivons à nous défaire cette habitude de confondre Dieu et le Démiurge, peut-être arriverons-nous à nous défaire de cette servilité que nous avons envers tous les salopards qui nous dirigent et nous font une vie épouvantable. Tous ces salopards que nous acceptons pour maîtres. 

 



Je n’ai pas encore écrit le livre sur la politique découlant de cette vision du monde et je ne sais pas si je serai capable de le faire, mais je le souhaite. Et j’ai quelques idées assez précises le concernant. 

 



Parmi les choix un peu radicaux que j’ai fait à l’époque de La Victoire des Sans Roi et que j’ai conservé par la suite, il y a celui de ne plus utiliser ce terme de « gnostique ». 


Tout d’abord, le terme lui-même vient des chrétiens, pas des « gnostiques » eux-mêmes, à la différence de Sans Roi, abasileus genea, qui est le nom que Jésus donne à ses amis dans plusieurs textes de Nag Hammadi. L’ambiguïté est redoublée par le fait que certains chrétiens, comme Clément d’Alexandrie, utilisent le terme de « gnose » dans un sens non-péjoratif, se revendiquant d’une véritable « gnose » dont les « gnostiques » feraient un mauvais usage. Puis, il y a l’utilisation de « gnostique » au XIXe et au XXe siècle, et le récit complexe de ses usages, dans un monde dominé par l’ésotérisme et l’occultisme (L’Église Gnostique de Jules Doinel mériterait un travail en soi, je compte m’y atteler un jour). 


« Gnostique », comme beaucoup de termes, est devenu un enjeu de pouvoir : qui est le véritable gnostique, je suis le véritable gnostique, tu es ou n’es pas un vrai gnostique, etc. etc. Rasoir. 

 

Parmi mes choix, il y avait aussi celui de ne pas essayer de résumer ou de faire la synthèse des différents systèmes métaphysiques et cosmiques exposés dans les réfutations chrétiennes ou dans les textes de Nag Hammadi. De ne pas m’étendre sur les syzygies, les éons, le nom des Archontes, les formes de la Sofia, etc. La raison principale est que, dans un premier temps, ils ne me semblaient pas aussi essentiels qu’ils en ont l’air. Je suis conscient que c’est un point sur lequel on peut facilement me contredire, et j’admets que cela relève peut-être d’une limite personnelle. Aujourd’hui, j’ai tendance à le comprendre ainsi : chaque Sans Roi a fait « son » voyage, a perçu son « espace imaginal », et a rencontré « ses » formes de la divinité qui correspondent à la structure même de son âme, à « son » image du labyrinthe. Le « cosmos » de Basilide n’a pas plus de réalité que celui de Twin Peaks, par exemple ; mais pas moins non plus. Tous les grands visionnaires des derniers siècles, qu’ils aient été des mystiques comme Jacob Boehme ou Swedenborg ou des poètes comme Blake ou Nerval ont fait des voyages qui se rapprochent de ceux des Sans Roi. Chaque voyage a du sens si on veut comprendre l’homme qui l’a fait, parce qu’il décrit son propre labyrinthe, mais ce qui compte vraiment, à mon sens, c’est ce qu’il a trouvé pour s’en libérer. Je suis moins intéressé par le descriptif des enfers de Swedenborg par exemple que par l’idée que les damnés s’y infligent eux-mêmes un désir insatiable, un appétit qui semble ne pas pouvoir être rassasié. 

 

Bien entendu, le labyrinthe de Swedenborg, comme le labyrinthe de Valentin, ou le labyrinthe de Blake, doit être retraversé si on veut saisir l’homme. Mais ce qui m’intéresse, c’est le moment où il réussit à faire exploser son labyrinthe, parce que mon but est de faire exploser le nôtre. Nous devons sortir du labyrinthe avant que ses murs se resserrent tant que nous étoufferons. Il y a urgence et nous le savons. 






dimanche 28 mars 2021

LE LIVRE DE RÛMÎ, 3



Un derviche se rendit chez un roi. 

Le roi lui dit : O ascète. 

Il lui répondit : C’est toi qui es l’ascète.

Le roi demanda : Comment puis-je être un ascète quand le monde entier m’appartient ? 

Non, tu vois les choses à l’envers, répondit le derviche : ce bas monde, l’autre monde, et la propriété de toutes choses, tout cela m’appartient. J’ai choisi le monde entier, et toi, tu te contentes d’une seule bouchée et d’un seul froc. 

Djalâl ad-Dîn Rûmî, Le Livre du Dedans


AMANDINE URRUTY CHEZ MAUVAIS GENRES

 



Amandine Urruty chez Mauvais Genres, ou plutôt l'inverse : Mauvais Genres chez Amandine Urruty, dans son appartement, pour parler de la monographie Amandine Urruty, je veux dire le fantôme publiée aux Editions de l'Eclisse. Avec François Angelier et Antoine Guillot. La rencontre est précédée par l'Encyclopédie pratique des Mauvais Genres de Céline de Chéné, encyclopédie ouverte à la lettre B comme Big Bertha, et suivie d'une série de chroniques de Sixtine Audebert, Antoine Guillot et, bien sûr, Maître Bier. Ce cher Christophe. 

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/le-gouter-des-spectres-rencontre-avec-amandine-urruty


En plus de participer à la rencontre chez Amandine, je chronique un de mes livres préférés des six derniers mois : Le mont Fuji n'existe pas de Hélène Frappat (Actes Sud). D'ailleurs, je vous donne le texte de la chronique ici même. Histoire de vous encourager, non pas à le lire (vous n'avez pas besoin de moi pour ça) mais à le relire. 




Le mont Fuji n’existe pas est « un bien étrange petit monstre. » C’est un livre que j’ai lu plusieurs fois et que je suis encore incapable de résumer. Et c’est une très grande qualité. 


Il tient de l’autobiographie labyrinthique, du roman polyphonique, de l’art poétique et du recueil de nouvelles. La plupart des chapitres commence par la rencontre de la narratrice avec une personne qui va lui raconter un morceau de sa vie et se déroule presque comme un conte, un récit dans lequel il y a une énigme, des drames, des exils, des éléments laissés en suspens. Chaque chapitre est comme la trajectoire déviée d’un individu qui fait un arc-de-cercle et le permet de déboucher sur quelque chose de complètement autre. 

 

Qui dit labyrinthe dit Minotaure. C’est le personnage principal du premier chapitre : un homme qui a eu beaucoup de pouvoir et qu’il l’a perdu. Et que la narratrice découvre dans sa villa de Marrakech, qu’elle décrit comme une propriété d’aristocrate en miniature. Et cet homme qui a été tout et ne l’est plus, est généralement éteint, sauf quand il se met à parler de son voyage au Japon dont il se plaint que tout soit beaucoup trop petit. Et voilà : on est entré dans les relations mystérieuses que les hommes entretiennent avec les pays, ou avec l’espace. 

 

Et on aura des enquêtes sur l’identité, sur le deuil, sur les prénoms qui passent d’une personne à une autre, et sur ces noms qu’on ne prononce pas et qu’on remplace par une initiale. Les chapitres se répondent entre eux, certains personnages reviennent, certains thèmes se rejouent plusieurs fois : il y a des fantômes, des chats, des voyages au Japon. « Tout ça se chevauche, des lignes parallèles, le même thème diffracté, repris. » 

 

Les différents récits de vie finissent par apparaître comme les morceaux d’un puzzle infini, les allers-retours que fait l’humanité entre la réalité et la fiction, avec une attention particulière à la naissance de l’état amoureux comme au moment où s’impose, pour l’écrivain, un nouveau roman : « la première palpitation, ce frisson avant-coureur. » 

 

Il y a de la musique, en particulier un disque d’Art Pepper. Il y a beaucoup de références à Henry James. Il y a aussi un comptable et ancien chauffeur de taxi new yorkais dont le voisin est Thomas Pynchon. Je ne vous en dis pas plus. Je pense qu’après l’avoir lu une première fois, vous voudrez le relire, et le relire encore une troisième fois. C’est bon signe. Il faut se méfier des livres qu’on ne lit qu’une fois. 


https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/le-mont-fuji-nexiste-pas



mercredi 24 mars 2021

DIALOGUES SUR TWIN PEAKS

Épisode 1 : Judy


Voici le premier épisode d'une série de dialogues avec Briac Picart-Hellec sur des points particulièrement énigmatiques ou mystérieux de la série Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost. Ces dialogues sont de nature exégétique et s'adressent aux personnes qui ont déjà vu la série (ce ne sont pas des critiques de série TV ; ils ne vous conseillent ni de voir ni de ne pas voir). Le principe de ces dialogues est d'être précis et détaillé et de suivre un protocole assez rigoureux pour évoquer des choses notoirement "glissantes". 

Le premier dialogue est sur Judy. Briac et moi y faisons d'intenses efforts pour saisir ce qu'est Judy. Il est très long. On l'a coupé en deux parties. Voici les deux parties, l'une après l'autre. 

Sit back, relax & enjoy : Judy






dimanche 21 mars 2021

LE DÉSATTESTÉ

 

Il est fini, le temps des attestations. Oh, well. Ce n'est pas la première fois que l’avenir m’a donné tort. Mais là, il a fait très fort. En moins de 48 heures, le temps présent m’a fait un pied-de-nez mastoc et les attestations ont tout simplement disparu ! Il ne reviendra plus, le temps des attestations. J’en étais presque choqué. Preuve que je m'étais fait à la pataphysique de cette pornographie sanitaire, j’en avais déjà imprimé vingt-cinq exemplaires. 

 

Tant pis pour ma gueule. Je n’avais qu’à pas commenter l’actualité, encore une fois. Je n’avais qu’à pas faire le mariolle en me foutant de Castex & Macron. Je n’avais qu’à faire ce que je m'étais promis de commencer ici depuis des mois : mon journal d’un exégète. J'avais même pensé l'appeler Les lieux communs de l'exégète mais je me méfie des bons mots comme de la peste, même si ça aurait sans doute amusé mon ami François Angelier. Sans doute, l’époque est trop sombre pour que je trouve, en moi, le calme nécessaire pour rédiger ce blog comme je le voudrais. Cela demanderait beaucoup d’efforts de pouvoir commencer à tenir, simplement, un journal rempli de questions de méthode, de protocoles d’interprétations et d’hypothèses de travail. Et puis ces derniers mois, j’étais occupé, aux Amandiers, pour ce spectacle que Bertrand Mandico préparait à partir de son film Conan la Barbare et qui s’est transformé en tournage. Oui, le spectacle du film est devenu le film du spectacle du film : Conan la Déviante. Sacré Bertrand. 


https://www.franceculture.fr/emissions/plan-large/sur-le-tournage-de-conan-la-deviante-de-bertrand-mandico

 



Alors, pour commencer, je vais faire le point sur ce blog lui-même. Je l’ai commencé en automne dernier par dégoût pour ce qui fût ma relation aux réseaux sociaux. Mais aussi par souci de cohérence personnelle dans la façon dont je désirais vivre. Ma recherche est celle d’une relation plus apaisée au quotidien, réintégrée au temps long, une relation qui était déjà totalement perturbée par la façon dont les médias et, à leur suite, les réseaux sociaux, nous ont impitoyablement attachés au temps court et à la réaction à tout et à n’importe quoi. Notre addiction à l’information nous empêche de penser et même de vivre. Je suis très loin d’être le premier à me méfier des réseaux sociaux, et même très loin d’être le premier à y avoir été extrêmement actif et à en être brutalement parti. Mais cette auto-expulsion doit pouvoir m’aider à trouver une autre façon de vivre dans le Temps. C’est à ce titre que j’ai voulu mettre en place ce blog : pour ne pas me perdre moi-même dans le non-Temps. Surtout à une époque où la fréquentation des amis est devenue plus rare, plus difficile, presque impossible. Une époque où la fraternité est devenue illégale. 

 

Il y a un an, lorsque le premier confinement a commencé, je sortais successivement d’une déception amoureuse et de la promo de Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or. Tout en restant connecté, et juste après avoir rédigé coup sur coup trois textes sur des contemporains aimés et admirés (la préface à la réédition de La Nuit je suis Buffy Summers de Chloé Delaume aux éditions Jou, Apocalypse Bertrand Mandico chez Marie-Laure Dagoit, Amandine Urruty je veux dire le fantôme aux Editions de l'Eclisse), j’ai commencé à écrire un très gros livre pour la collection de Laurent de Sutter. Mon essai le plus difficile et le plus complet à ce jour. C’est un livre qui s’appelle L’Enquête infinie et il doit sortir aux PUF cet automne. L’Enquête infinie est une exégèse des problématiques contemporaines, en particulier la place de l’énigme et du labyrinthe dans le monde moderne, les résurgences de l’image du Sphinx, la « scène de crime » et la naissance du personnage de l’enquêteur chez Edgar Allan Poe, l'apparition du serial killer, la place du fait divers dans notre mythologie actuelle, mais aussi – entre autres – la redéfinition du masculin dans la musique soul, la notion d'amour-vertige ou la façon dont C.G. Jung a réintroduit la vision des Sans Roi chez des artistes modernes et populaires comme Federico Fellini, David Bowie ou Philip K. Dick. Une histoire alternative du XXe siècle, en somme. 



Ensuite, l'hiver dernier, Thomas Bertay et moi avons monté un quatrième film, qui s’ajoutera à Stupor Mundi 3 (La plus dangereuse rencontre) sur le DVD qui rejoindra le DVD des épisodes 1 et 2 (Rituel de décapitation du pape et Les hommes qui mangèrent la montagne) et complètera le mini-coffret sur lequel nous travaillons depuis plusieurs années. C’est un film-anniversaire, revenant sur nos vingt-et-un ans de collaboration filmique (1999-2020). Il s’appelle Trois ou quatre cavaliers. Je n’ai pas trop envie d’en parler pour l’instant. Je préfère vous laisser la surprise. Je ne veux pas trop pré-interpréter ce qui doit être de l’ordre de l’expérience non dirigée, non « orientée », du spectateur. 

 

Par contre, je me rends bien compte que le tour particulier qu’a pris nos vies depuis un an nécessite une nouvelle façon d’être au monde. Parce que c’est devenu difficile de vivre, au jour le jour, dans ce monde qui ressemble à un Dimanche permanent, comme dans la chanson de Morrissey. Beaucoup de gens que je connais craquent. Quand je me balade dans la rue, je vois des personnes hagardes, un peu folles, perdues. Ce monde est tout simplement dévasté. C’est très lourd. Il faut tenir. Pour cela, il faut s’inscrire dans le Temps. Mais pas le présent immédiat, cette espèce de démangeaison permanente qui ne peut raisonnablement engendrer que de la colère et du désespoir. Il faut essayer de s’inscrire dans la continuité même de nos vies passées, repasser par le tissage de ses cohérences et de ses incohérences, réinterroger nos attentes, nos déceptions mais aussi nos découvertes, nos illuminations. Voir les vieilles failles, les vieux traumas. Redécouvrir les victoires, les merveilles. Interroger nos rêves. Mieux comprendre notre humanité. Apaiser les morts. Réveiller les vivants. 

 

Je vous indique ici un entretien donné tout récemment à Antonio Dominguez Leiva pour le podcast canadien « Pop en Stock ». On y parle à la fois de mes livres passés et de mes exégèses à venir. On y passe autant de temps sur Poppermost, sur Trois essais sur Twin Peaks ou sur Sycomore Sickamour que sur les interprétations de Jung, de Bowie ou de Dick qui nourriront L’enquête infinie. Vous pouvez l’écouter, si vous le voulez. Il fait deux heures et on a dû s’arrêter parce qu’on était fatigué mais on aurait pu continuer. Et on continuera. 

 

https://player.fm/series/les-balados-oic/ep-4-pacome-thiellement-entretiens-pop-en-stock

 


Je voulais aussi vous proposer quelque chose. Une chose toute simple. Si vous estimez que les sujets que j’ai abordé par le passé (de l’exégèse de la pop à la métaphysique des Sans Roi en passant par l’exploration de la poésie visionnaire) ont besoin d’explications supplémentaires ou contiennent des zones d’opacité qui devraient être levées, j’aimerais que vous m’en parliez. J’aimerais que vous me disiez ce dont vous avez besoin ou envie. Je prendrais le temps d’y répondre, ici, parallèlement à l’élaboration de nouvelles pistes ou l’articulation de nouvelles explorations. J’aimerais bien que vous m’écriviez, sans pudeur inutile, à propos de tout ce que vous estimez que je devrais traiter davantage, que ce soit dans les champs historiques, politiques, philosophiques, amoureux ou spirituels. Et, dans la mesure de mes capacités, je le ferai. Ce n’est pas parce que j’ai quitté les réseaux sociaux que je ne veux plus de relation à autrui, ou même de relation à ceux que je ne connais pas, que je n'ai jamais vu et ne rencontrerai sans doute jamais. C’est parce que je voulais une relation plus constructive, plus profonde, plus rigoureuse ; moins polémique et agressive. 


Idéalement, j’aurais proposé cela dans le cadre de conférences ou de rencontres, de façon spontanée, humaine et directe, mais nous savons que cette possibilité est aujourd’hui, pour un temps indéfini, ajournée. Alors, on peut faire ça ici. Comme ça. Par écrit. Sans façon, mais avec soin. Si vous le voulez. Et, si vous le voulez, on commence maintenant. Comme disaient les personnages d'une série qui m'a marqué à jamais : Let's do this. 




vendredi 19 mars 2021

CONFINEMENT PORN

Les hommes portaient des attestations

 


 

Il est revenu, le temps des attestations. A croire que c’est un acte magique, une solution mystérieuse, pour ce petit président qui l’est si peu (magique, mystérieux et président). Ça pourrait avoir une vague coloration médiévale, si le Révérend Père Castex poussait un peu le trait : « A chaque fois que sortir tu vouldras, attestation tu signeras. » Si seulement nous n’étions pas fatigués du Macron Circus, ça pourrait presque être drôle. A chaque fois que notre admirable « plateau » passe de « alarmant » à « très alarmant », on fait revenir le principe de l’attestation à imprimer et à signer. Si j’étais complotiste, je dirais que le lobby du papier n’est pas étranger à tout ça. 

 

Il n’est pas fini, le temps des attestations. On pourrait aller beaucoup plus loin. On pourrait faire des attestations pour se déplacer dans nos appartements, histoire d’éviter les clusters. Je change de pièce, j’imprime une attestation. Je vais pisser, j’imprime une attestation. Je vais me faire cuire un œuf, j’imprime une attestation. On pourrait aussi remplir une attestation qui nous autorise à remplir une attestation. Ce ne serait pas tellement plus absurde que cette insulte à l’intelligence quotidienne consistant à nous auto-autoriser à sortir dans un périmètre de 10 km sur une durée d’une journée. Pour une heure, je trouvais ça déjà con. Mais bon, je comprenais l’idée, vaguement. Mais là ? Puisqu’on peut faire le zouave avec son papier toute la foutue journée ? Je me suis longtemps creusé la tête pour comprendre quelle infraction elle était supposée empêcher, cette attestation. Se déplacer au-delà de 10 km ? Mais dans ce cas, pourquoi en faire une nouvelle chaque jour ? Si nos lecteurs ont la solution, qu’ils nous écrivent, ils ont gagné. 

 

Il n’en finira jamais, le temps des attestations. « En attendant le vaccin » est la pièce de théâtre qu’on nous rejoue en boucle, pendant que les théâtres sont fermés. « Tu te confines, mais est-ce que je peux venir aussi ? » est la comédie française pourrie qu’on nous rediffuse jusqu’à la réouverture, toujours reportée, des salles de cinéma. « Covide-moi » est le porno qui tourne en boucle sur les sites gouvernementaux pendant que la distanciation sociale et la fermeture des bars et des restos ont créé une nouvelle époque de détresse affective et sexuelle pour les célibataires du monde entier. Le tube dans la narine est le dernier geste érotique encore vaguement légal à notre époque de pornographie sanitaire. Je ne m’intéresse pas tellement au porno mais je serais curieux de savoir si les masques ont été intégrés dans les dernières réalisations. Désormais, quand on regarde des films des années 2010 où les acteurs ne portent pas de masque, on a du mal à en croire nos yeux. On a même peur pour eux. Tout le passé de l’humanité appartient désormais au genre de la science-fiction. 

 

Il a bon dos, le virus. Il a le cuir épais, le pangolin (qui n’y est pour rien, d’ailleurs). Elle fait ce qu’elle peut, la chauve-souris (qui n’a peut-être aucun rapport avec l’épidémie non plus). Il ne peut pas être partout, le vison (puisque c’est lui, le dernier suspect en date dans l’enquête policière la plus chiante du monde). On lui fait porter la responsabilité de tout ce qui cloche ici, mais tous les masques du monde ne suffiraient pas à recouvrir la destruction de la planète, la casse des emplois et la pandémie de solitude que la politique sanitaire n’a pas inventé, mais n’a fait que mettre en lumière. 

 

En exacerbant les inégalités jusqu’à qu’elles soient insupportables, la pandémie a posé un flingue sur la tempe de l’ensemble de l’humanité. Chacun pour soi et le virus contre tous. C’est pour ça que le virus est apocalyptique : au moment de mettre son masque, la mariée a relevé son voile et on a vu sourire le visage hideux du capitalisme. 

 

Alors maintenant, quelque chose doit craquer. Tout le monde est à bout. Les étudiants n’en peuvent plus, les restaurateurs sont au bord du suicide, ceux qui ont perdu leur emploi s’attendent à perdre aussi leur chômage, la pauvreté augmente à une vitesse accélérée et les libertés publiques se réduisent comme une peau de chagrin alors que les employés des entreprises prennent des métros bondés tous les matins pour aller travailler dans des clusters pendant que leurs enfants masqués vont à l’école voir des hommes masqués leur faire des cours dans des salles pleines d’enfants masqués. Nous avons rarement senti autant les murs de la réalité se rapprocher et les possibilités de cette vie se restreindre. Et ce phénomène, nous sentons instinctivement qu’il ne sort pas de nulle part. Ce récit, nous sommes nombreux à avoir le sentiment qu’on savait confusément qu’il allait nous tomber dessus. Il ressemble à un récit déjà écrit, déjà lu, déjà vécu. Et c’est bien ça, le plus dingue. « No Future » : c’était déjà le constat des écologistes collapsologues, des économistes atterrés, des lanceurs d’alerte, des personnes pour qui le bien commun, le bien collectif, était, bien avant le début des années 2020, dans un état qui se situait déjà au-delà du danger. L’idée la plus courante est qu’il aurait fallu commencer à se soucier du sort de la planète ou de l’économie avant-hier, voire avant-avant-hier. L’idée la plus courante est qu’hier, c’était sans doute déjà trop tard. On n’avait déjà plus de futur avant même que notre vie ne nous soit retirée comme on retire un tapis sous nos pieds. C’est comme ça que le monde meurt : pas dans un murmure, pas dans un bang, dans une longue et lente pandémie sous contrôle sanitaire. Quelque chose doit craquer. Quelque chose ne craque pas. 

 

Ce qui est important, c’est que cette situation dans laquelle nous vivons depuis maintenant une année, plus qu’une crise, est une épreuve. Épreuve dans laquelle tout ce qui faisait problème ou symptôme depuis trente ans est désormais une pensée oppressante de chaque instant. Ce qui est important, c’est nous savons désormais que nous vivons un monde réduit à sa plus simple expression, une vie de prisonnier ou de bête d’hôpital, sortant pour bosser et rentrant avec les courses. Et dans ce monde et cette vie, toutes les antinomies explosent, toutes les contradictions de la société comme celles de nos caractères individuels prennent une forme extrême. Ceux qui sont durs avec eux-mêmes décompensent. Les mélancoliques ne sortent plus de leur mélancolie. Les solitaires sont encore plus seuls et ceux qui se sentent en prison dans leur famille sont encore plus emprisonnés. Ce qui nous préserve de la folie est de voir que tout le monde commence à déconner autour de nous.

 

Oui, la situation présente est tout bonnement invivable. Et elle l’est pour tout le monde, chacun à sa manière. Même le salaud de riche ne jubile pas tellement quand il se planque pour aller dîner avec ses potes dans un resto clandestin. Même le people ne se la raconte pas quand il se fait sa fiesta en catimini. Nous sommes très inégaux devant la politique sanitaire mais nous sommes, malgré tout, tous malheureux. Vous avez vu la gueule des politiques ? Ils ne jouissent pas tant que ça de nous faire tant de mal pour rien. Ils savent qu’ils n’en ont plus pour longtemps, eux non plus. Ils sont devenus la Mort, Shiva, le destructeur des mondes. Ils sont devenus la Mort et ils le savent. 

 

Mais même si on se libérait demain de cette crise sanitaire, ce serait tout aussi invivable. Si on était enfin vacciné et déconfiné, si même on relançait la culture et la restauration, ce serait l’épouvante. Même si tout revenait à la normale, notre blessure intime, qu’elle soit politique ou psychologique, ne se cicatriserait pas. Le monde d’après n’est pas pour demain. Il n’est même pas pour après-après-demain.

 

Même si tout revenait à la normale, la blessure des mouvement sociaux tués dans l’œuf ne se cicatriserait pas. Même si tout revenait à la normale, la blessure des promesses non-tenues d’un pacte écologique collectif ne se cicatriserait pas. Même si tout revenait à la normale, la blessure de toutes les souffrances passées, qu’elles soient la conséquence des politiques racistes ou des pratiques sexistes, des inégalités économiques ou des injustices liées à notre situation familiale, ne se cicatriserait pas. Enfin la blessure de l’inceste, ce « secret bien gardé » des familles, ne se cicatriserait pas. Est-ce un hasard de calendrier que l’année 2020 ait vu à la fois le coronavirus et les destructions des statues du mouvement BlackLivesMatter ? Est-ce un hasard si 2021 a commencé avec le #MeTooInceste par lequel la France a rattrapé son retard lors du mouvement #MeToo ? Est-ce un hasard si la tentative de diversion gouvernementale sur l’« islamogauchisme » qui gangrénerait les universités n’a stimulé que quelques salopards d’extrême-droite mais a surtout entraîné un tollé dans le champ universitaire lui-même ? Sans doute pas. Sans doute que l’apparence de normalité des vies d’avant n’auraient pas donné à ces mouvements une telle caisse de résonnance. Sans doute qu’il est plus difficile de ressentir de l’empathie pour les souffrances des autres quand nos vies de tous les jours sont pleines de rencontres et d’activités. Là, nous sommes à bout, mais nous sommes également tout ouïe. Nous entendons enfin, et peut-être pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les souffrances de toutes et tous, comme un gigantesque Égrégore. Et même les souffrances des morts. 

 

Alors ? Alors il faut traverser ce long tunnel maintenant. Il faut le traverser, d’autant plus que nous sommes seuls, seuls comme si nous étions déjà morts. Mais nous ne sommes pas seuls à être seuls. Nous sommes tous seuls. Et nous sommes tous dans le tunnel, donc nous sommes tous vivants. Nous sommes tous vivants, même les morts. Bien entendu, notre souffrance individuelle n’est comparable à aucune. Mais désormais nous souffrons tous de notre individuelle souffrance, amplifiée par la pornographie sanitaire mondiale. Et non seulement ça, mais nous souffrons tous collectivement de toutes les souffrances individuelles dont nous ne souffrions pas auparavant. Même individuellement mauvaise, c’est collectivement une bonne nouvelle. Même individuellement insupportable, elle est supportable parce qu’elle est collective. Tout cela commence à peine. Le tunnel ne fait que commencer. Notre traversée de la mort vers la vie ne fait que commencer. C’est un chemin difficile, mais c’est le bon chemin. C’est le bon chemin parce que nous ne pouvons pas partir de plus loin. Parce que nous partons du bout du tunnel. C’est le chemin qui redonne à notre aventure collective la beauté de la nuit la plus noire. Et c’est dans la nuit la plus noire, et lorsque l’homme est le plus désespéré, que peut apparaître le scintillement de l’étoile. 

 

mardi 23 février 2021

LA VIE DE L'AUTRE CÔTÉ DU MIROIR

  




https://soundcloud.com/mehdi-benallal-195054850/simple-question-cest-quoi-le-bonheur-avec-pacome-thiellement

 

Tenir un blog, c’est passer son temps à répondre à des questions qu’on ne vous a pas posé. Est-ce que vous m’avez demandé si ma grand-mère faisait du vélo ? 

 

Quand Mehdi Benallal m’a renvoyé ce podcast ce matin, j’avais complètement oublié qu’on l’avait enregistré. Il n’était pas si ancien pourtant, à peine quelques semaines. Alors j’ai décidé de l’écouter, parce que je n’avais pas la moindre idée de ce que j’avais pu y dire. Et j’ai été très surpris. Si surpris que j’ai carrément eu besoin de le retranscrire. Parfois, j’ai enlevé des choses anecdotiques. Parfois modifié un mot ici ou un mot là. Mais, en gros, je l’ai laissé à peu près tel quel. Vous pourrez vérifier. Ce qui me surprenait, c’est que c’était comme si c’était un autre qui parlait. Un autre qui me ressemblait mais qui n’était pas vraiment « moi » aujourd’hui. Pas un « moi » passé. Plutôt un « moi » à venir. Depuis un an, entre confinement et couvre-feu, notre être social est quasiment en arrêt, mais notre âme ne cesse de se projeter. Elle trie et sélectionne sans cesse dans le passé ce qui est digne de sens et essaie de filtrer notre psyché pour produire le « moi d’après ». Comme on parle du « monde d’après », cette notion qui fait bien rigoler tout le monde. Il n'y a pas d'après, pas d'avant. Juste maintenant. Et maintenant l’âme s’envole, chute, remonte. Le problème, c’est qu’elle a souvent du mal à s’ancrer. 

 

Mehdi et moi, on revient sur un livre qui a déjà un an, Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or, aux éditions Florent Massot. Tu m’étonnes que le monde nous a donné de la crasse. Et j’enchaîne partiellement avec des thématiques qui appartiennent à mon prochain livre, que j’ai déjà fini et qui sera publié en automne aux PUF. Mais il y a aussi d’autres pistes, d’autres idées que, j’espère, j’aurais un jour le temps d’explorer, de développer, d’approfondir. Je me sens en retard de trois ou quatre livres, au moins. Les couvre-feux sont trop courts, ou alors c’est moi qui suis trop lent. Une des choses qui me fait le plus flipper, c’est de n’avoir pas le temps d’aller au bout de toutes ces fichues idées qui s’engendrent et se complètent les unes les autres. Ça m’a déjà coûté le déconfinement de l’année dernière, où, plongé dans mon livre, j’ai mis tellement de temps à sortir qu’on était déjà reconfiné quand je commençais enfin à me balader. Est-ce que ça va être pareil avec le couvre-feu permanent ? Est-ce que, lorsqu’il sera enfin levé, je serai tellement plongé dans un nouveau livre que je n’aurais pas le temps de voir la nuit parisienne ? Va savoir. 

 

Bref, c’est un intermezzo. Je n’ai pas trop le temps d’être ici, en ce moment. Depuis que j’ai lâché les réseaux sociaux, j’ai l’impression que le temps présent s’éloigne. Je vois l’actualité de loin. Ce n’est pas désagréable, parce que ce nouveau débat sur l’islamo-gauchisme, franchement. On se croirait dans Le meilleur des mondes, pas le roman d’Huxley mais la revue des néoconservateurs français qui voulaient qu’on bombarde l’Irak. J’ai l’impression d’être à nouveau en 2002, quand les Américains nous bassinaient avec leurs armes de destruction fictive. Le débat sur l’islamo-gauchisme est une arme de distraction massive. Aujourd’hui ma libraire m’a parlé de la séparation des Daft Punk. Elle m’a dit avec humour : maintenant que tout le monde porte un masque, ils sont devenus superflus. J’avais oublié l’existence de Daft Punk. Peut-être que lorsque le couvre-feu s’arrêtera, j’aurais oublié Castex et Véran. Mais je n’aurais pas oublié George Bush, l’homme politique du XXe siècle qui aura eu le plus d’influence sur le style de nos dirigeants. Sarkozy, Hollande, Macron et leurs ministres : mais quelle bande de fils de Bush. 

 

Allez, ce n’est pas important. Ce qui est important, c’est vivre. Vivre « sans regard pour son fruit ». Ni heureux ni malheureux, bien au contraire. Cette façon de vivre nous est totalement étrangère, et pourtant c’est probablement la seule solution. Faire les choses sans savoir si elles auront une répercussion, une conséquence, un avenir. Vivre comme des « morts dans la vie ». Pas au sens négatif, pas dans la déprime, mais comme des boddhisattvas, comme des « libérés-vivants ». Jamais je n’ai senti aussi essentielles les activités des personnages des films de Jacques Rivette : répéter une pièce de théâtre qu’on ne jouera pas en public, comme dans Out 1. Ou peindre une peinture qu’on cachera ensuite dans un mur, comme dans La belle noiseuse. D’ailleurs, pour pousser plus loin l’analogie entre la distanciation sociale et la « mort dans la vie », on devrait inscrire Noli me tangere sur nos masques. Le coronavirus a fait de nous des espèces de Christ. Mais des Christ ressuscités. Il faut ressusciter avant de mourir, dit L'évangile de Philippe. On y est. On est au-delà de la mort, presque. C'est une bonne nouvelle non ? Presque. 

 

Je n’ai pas fait exactement comme les personnages des films de Rivette. J’ai retranscrit l’interview de Mehdi Benallal. Elle pose la question du bonheur. C'est quoi, le bonheur. Et je l’ai postée ici pour le plaisir de vous faire un signe, avant de retourner dans cet espace-temps étrange où les jours se ressemblent et s’envolent, où les semaines se mélangent et disparaissent, où les mois se perdent dans le temps, où la nuit n'existe plus. 


Au plaisir de vous revoir, de l’autre côté du miroir. 


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Intermède qui a un peu (beaucoup) à voir : Les éditions Florent Massot, qui ont publié Tu m'as donné de la crasse et j'en ai fait de l'or, font un appel au don sur kisskissbankbank. Il est essentiel de les soutenir, pas seulement si vous m'aimez bien, mais parce que c'est une maison d'édition de très grande qualité, exigeante et honnête. Vous pouvez le faire sur cette page :


https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/massot-editions-la-campagne

 

Et maintenant, l'interviou. 


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Quelle est ta définition du bonheur ?

C’est celle qui est dans le titre du livre : Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or. C’est la transformation qu’on est capable de faire soi-même de quelque chose de mauvais en quelque chose de bon. Je pense qu’il n’existe pas de bonheur qui n’implique pas un obstacle qu’on ait surmonté dans notre vie. Je pense que tout ce qui est de l’ordre des « hasards heureux de l’existence » ne sont pas producteurs de bonheur. C’est juste des « bonus », mais ça ne permet pas d’évoluer intellectuellement et ça ne permet pas de réfléchir. Du coup, pour moi, ils sont très secondaires. Dans ma vie de tous les jours, évidemment, je suis très content d’avoir des événements heureux qui m’arrivent. Mais je suis plus attentif à la façon dont un événement malheureux aura pu me permettre de me transformer. Et ça, pour le coup, c’est un vieux moteur. C’était déjà le sous-thème de plusieurs de mes livres, dont le deuxième, Économie Eskimo, qui tournait autour de Zappa. Parce que ça prenait en compte la façon dont Zappa avait transmuté des choses qui apparaissent comme les échecs d’une vie d’artiste pour produire autre chose. Il y avait quasiment une éthique qui pouvait être tiré de ça. On peut dire que Sycomore Sickamour, c’était aussi un livre sur ce thème. C’étaient des choses qui m’intéressaient chez les autres. Quand Ariane, l’éditrice, m’a demandé de le faire sur moi-même, à partir du moment où j’ai commencé à l’écrire, ça m’a vraiment passionné. 

 

Il y a une notion que tu utilises, c’est celle du « labyrinthe de malheurs ». Est-ce que ça veut dire qu’on est programmé pour être malheureux et que le bonheur est contre-nature, presque une anomalie ?

C’est une manière intéressante de l’interpréter. Le « labyrinthe de malheurs », cette expression n’est pas de moi. Elle vient d’un poème Sans Roi. Un de leurs plus anciens, cité dans un livre de réfutations écrit par Hippolyte. Hippolyte cite un long poème, très ancien, sur le voyage de l’âme, dans lequel il est écrit que l’âme tombe perpétuellement dans un labyrinthe de malheurs, dont elle essaie de s’extraire. Quand j’avais lu ce poème, j’en avais été extrêmement frappé. Ça ressemblait au sentiment que j’avais eu, à plusieurs reprises, de me retrouver à chaque fois au même endroit dans une relation ou dans une situation. J’essayais d’échapper à un type de situation et je m’y retrouvais à chaque fois, à nouveau, et je n’arrivais pas à trouver le bon twist. Dans la perspective Sans Roi, l’homme arrive sur terre pas du tout dans un milieu naturel mais dans un milieu hostile. Toute la création est sur terre dans un milieu hostile. Ça ira très loin, parce qu’on verra une des plus éminentes figures, Mani, un prophète perse qui sera vraiment détesté par les chrétiens et dont ils feront un adjectif péjoratif, parler de ce combat de la lumière et des ténèbres dans le cœur de tous les humains, de tous les animaux et dans toute la nature. Toute la nature est composée d’éléments lumineux et d’éléments ténébreux qui combattent. Dans ce combat, rien n’y est intégralement ténébreux et rien n’est intégralement lumineux, à la différence de l’adjectif manichéen qui ne correspond à aucune réalité expérimentable du manichéisme… 

 

… Qui est juste l’inverse !

Oui. C’est juste l’inverse. Les disciples de Mani sont dans un rapport de fraternité avec la nature. C’est l’idée de voir la beauté de la nature combattant contre les éléments de mort et de ténèbres. C’est l’idée de privilégier la beauté, la vie, la bonté. Pas du tout dans une répartition entre les bons et les méchants, qui nous permettrait à nous, en retour, d’être méchants avec les « méchants ». Mais d’être dans une recherche permanente de la bonté et de la beauté partout. Dans cette perspective, qui fait des manichéens et des Sans Roi eux-mêmes des chevaliers, des guerriers de la bonté ou de la beauté, ce n’est pas une guerre contre des personnes mais contre des principes inscrits à la fois dans leur cœur et dans le monde. Quand on arrive sur Terre, tout est programmé pour notre malheur. Le Démiurge lui-même évidemment y tire un intérêt. Notre adoration et notre obéissance tiennent à ce malheur. Mais aussi : toute forme de pouvoir se nourrit de notre malheur. Là, on peut faire un saut jusqu’à Wilhelm Reich. Évidemment le malheur en amour (ou en sexe) produit des gens extrêmement obéissants en matière de dictature ou de fascisme. C’est très intéressant d’évaluer le coût émotionnel de chaque chose. Est-ce que le malheur individuel est capable de produire un bonheur collectif ? Pas sûr, hein. Mais qu’est-ce que c’est que le bonheur individuel ? Est-ce que c’est de tout prendre pour soi et de ne rien laisser aux autres ? Ou est-ce que le bonheur individuel se mesure à notre capacité à participer au bonheur collectif ? Ce sont des questions qui se posent dans à peu près tous les systèmes politiques, économiques mais aussi amoureux. 

 

Si tu considères le bonheur comme une ressource illimitée, a priori il ne se fait pas au détriment d’un autre. 

Exactement. Et si on considère le bonheur comme le résultat d’une transmutation, alors ça a aussi des échos dans le domaine politique. L’acte de justice, indépendamment de sa réussite politique en termes de résultats, est producteur de bonheur pour celui qui agit avec justice. 

 

Si je résume, tu dis que le monde nous est hostile. Et même plus que ça : le pouvoir se nourri du malheur, c’est un instrument pour nous dominer. Ce monde est fait de rapports de pouvoir. Des puissants, des faibles, des riches, des pauvres…

Le monde profite aux prédateurs. Il faut à chaque fois d’infinies ressources collectives pour éviter la mainmise des prédateurs sur les autres hommes. C’est peut-être pour ça que se construit de l’intelligence collective : elle n’a pas d’autre sens que celui d’éviter la perpétuelle victoire des prédateurs sur les autres hommes.

 

Être heureux, tu dis que c’est un projet politique. Tu dis plus que ça : tu dis que c’est un art de la guerre et que le bonheur a besoin d’une stratégie. Si le bonheur est une guerre, c’est une guerre contre qui ?

Ce n’est pas contre des personnes. Bien sûr, il y a des personnes qui bénéficient du malheur des autres. Et, en tant qu’être humain, je peux être en colère contre ces personnes. Je peux leur en vouloir et je peux les détester. Je peux même m’énerver contre des figures publiques ou politiques. Mais si je dois réfléchir de façon plus spirituelle, je sais que c’est une erreur de penser comme ça. On ne peut pas tout simplifier à des « gueules ». Parce que tout humain n’est jamais que le suppôt de quelque chose qui le dépasse. On a pu le voir à travers l’Histoire. On a pu étudier la psychologie des dominants, et on voit que c’est des gens incroyablement malheureux. Ils ont tout fait pour leur bonheur. Ils ont réduit des peuples à leur merci pour leur bonheur personnel. Mais ils n’ont jamais obtenu de tout ça qu’une amertume énorme. Et surtout ils sont assoiffés. C’est là où ces questions de bonheur sont incroyablement complexes. Le bonheur ne naît pas de l’accumulation. Ce n’est pas parce qu’on obtient plus qu’on est plus heureux. C’est parce qu’on a besoin de moins. C’est très différent. Le bonheur naît d’une forme de sobriété. Au fond, le principal obstacle du bonheur, à un niveau individuel comme collectif, pourrait se résumer à la question de la boulimie. Ou à la question de la dépendance. 

 

Pace que ça créé du manque ?

Oui, et c’est très intéressant à observer sur soi-même comme sur les autres. C’est souvent les mieux lotis qui se plaignent d’en avoir moins. Et la question n’est pas de leur en vouloir individuellement. Ce n’est pas eux qui décident. C’est la « chose » qui décide pour eux. Le boulimique, on ne peut pas dire qu’il est gonflé de vouloir notre part de gâteau, puisqu’il ne peut pas faire autrement. Le gâteau le possède. C’est tout le problème en économie, et le fait que l’économie mondiale soit aujourd’hui à un degré d’inégalité jamais vue à aucun moment de l’Histoire. La différence de richesse entre un seigneur et un paysan au Moyen Age est infiniment plus petite que celle d’aujourd’hui entre un multimilliardaire et le suivant. C’est incomparable. On est dans des ordres de grandeur inimaginables. Le problème, c’est que, évidemment, le multimilliardaire ne pourra jamais partager. Jamais. C’est impossible. Mais pas parce que c’est un méchant. C’est impossible parce qu’il ne possède pas l’argent, c’est l’argent qui le possède. Il devrait être mis sous curatelle. Passé un certain degré de richesse, on doit considérer que la personne n’a plus les moyens psychiques de gérer cette question. Il faudrait qu’elle soit gérée pour lui, parce que l’argent le possède, comme la drogue ou l’alcool. Ça ne devrait pas être à leur main. Il y a des choses qui sont beaucoup trop grandes pour les laisser aux mains des individus. Si le passé peut nous apprendre de grandes choses, les sagesses anciennes ont toujours dit que le malheur des hommes venait de leurs passions. Du fait qu’ils se soumettaient à quelque chose qui ne dépendaient pas d’eux. Et ils ont toujours encouragé l’apprentissage des privations et un certain degré de détachement. En fait, c’est précisément l’inverse à quoi on est confronté aujourd’hui. C’est ce qui peut partiellement expliquer le désastre individuel et collectif. Le bonheur est un projet politique, mais le bonheur se fait au prix d’une grande sobriété. 

 

Notre recours, donc, c’est la sobriété, parce que ça nous empêche de devenir boulimique.

Moi j’ai un caractère boulimique, que ce soit au niveau de la nourriture, ou de l’accumulation d’objets. Je me connais assez bien pour savoir que c’est sans fin. Dans ma vie, j’ai eu des problèmes d’alcool, par exemple, et puis de dépendance amoureuse. Je pense que ces questions ont leurs équivalents dans les questions collectives. Rien de tout ça n’est séparé. C’est juste une question d’échelle. 

 

Je me demande, du coup, dans un contexte où on accuse le monde, quelle est la place de la responsabilité de nous, humains, à la fois dans les malheurs que l’on fait aux autres et aussi dans les choix qu’on fait consciemment. Est-ce qu’accuser le monde, ce n’est pas se déresponsabiliser, soi ?

C’est une question intéressante et assez complexe parce que, immédiatement, ça implique la notion du temps. Le problème principal du sentiment de culpabilité, c’est que c’est toujours lié au passé. Oui, le passé est important, mais dans la mesure où l’on peut s’en délester. Or, si on a une responsabilité, elle est toujours spécifiquement dans le présent. Si on comprend que la plupart des choses qui nous mobilisent ne nous appartiennent pas, et qu’on est toujours le jouet d’un certain nombre de conditionnements ou d’histoires qui nous dépassent, c’est absurde de se demander ce qu’on aurait pu ou du faire. Ce qu’on doit se demander c’est ce qu’on peut ou doit faire à l’instant même. A l’instant même, il y a toujours la possibilité d’être dans une action conforme à nos principes. On va dire ça comme ça. Il y a d’un côté la somme de nos actes et de l’autre les principes qui nous mobilisent, ou ce l’on sait être juste et bon.  L’exemple que je prends souvent, qui va avec l’idée de l’hommage que l’humanité rend à la vertu lorsqu’elle érige en héros Jésus, Shakespeare, Tolstoï ou Leonard de Vinci, tout en n’agissant pas comme eux et même la plupart du temps en agissant de façon complètement opposée, c’est celui-ci. La grande majorité des gens regardent des fictions. Et, quand ils les regardent, en particulier les mélodrames, ils prennent parti pour les bons. Ils ne se disent pas : le salaud a bien fait de faire tomber la gentille héroïne. Ils ne se disent pas : le chef a bien fait de la brimer. Ou le frère félon a bien fait de trahir son frère. Ils sont pris, dans la fiction, dans les émotions d’une personne dont ils perçoivent les actions comme justes et bonnes. Dans leur vie, ça ne se passe pas exactement comme ça, mais les principes que partagent les êtres humains sont assez comparables. Dans Zorro, par exemple, les gens prennent parti pour Zorro.

 

Je vais être chiant mais y a un contre-exemple récent, c’est Joker.

Tu as raison d’être chiant, parce que Joker renverse la donne, par rapport à la question de : « en quoi nous nous regardons. » Mais par contre, là où ça va dans mon sens, c’est que toute personne regardant Joker prend parti pour Joker, alors que, dans Batman, ils prenaient parti pour Batman. Mais c’est parce que Batman et Joker ne sont plus montrés de la même façon. L’intelligence du film Joker, c’est d’avoir pris une fiction classique et d’avoir renversé les coordonnées à un niveau psychologique, et d’avoir dit : « Votre Batman que vous aimez tant, dans lequel vous voyez le plus grand homme du monde, c’est juste un hériter qui veut conserver ses privilèges. Et le Joker, que vous avez représenté comme le mal, c’est simplement un type qui en a tellement bavé dans sa vie que, à un moment, il craque et il veut faire craquer l’ordre de ce monde. » Mais au fond, et c’est là où c’est complexe, il y aura probablement plus de points communs entre la psychologie du Batman de Tim Burton et celle du Joker récent qu’entre celle du Batman de Tim Burton et celle du Batman du Joker récent. Il y a une concordance éthique, mais peut-être pas les mêmes conséquences politiques. Il y a une part de tout ça qui est liée au conformisme. Il faut distinguer conformisme et conformité aux principes. Le conformisme, c’est lié aux valeurs d’une société. La conformité aux principes, c’est la conformation aux principes éthiques qui sont supposés diriger l’action. 

 

Dans le livre, tu parles de la défense des idéaux et l’absence de compromis. A notre échelle, on a tous des valeurs qu’on a envie de défendre. J’ai tendance à être d’accord, mais ce que j’observe aussi, c’est que beaucoup de gens que je connais, qui sont des idéalistes, qui luttent pour un autre monde, eh bien ça se fait au détriment de leur propre bonheur. Je vais prendre un exemple facile, mais qui est connu de tous, c’est Julian Assange. 

Le cas d’Assange est assez emblématique. J’ai presque honte d’en parler. On ne peut pas imaginer la violence du martyr qui lui est infligé. On est dans un cas précis de quelqu’un qui a lutté pour un idéal et s’est retrouvé à devoir payer le prix cher pour ça. Il parait difficile que des grandes figures de martyrs puissent être associées à l’image du bonheur, et je ne me permettrai jamais de parler à leur place. Mais à un niveau plus profane, c’est-à-dire au niveau de gens qui ne sont pas des héros, et on est nombreux à ne pas être des héros, c’est un peu différent. On ne parle pas du même type de compromis à faire ou à ne pas faire. Dans un trajet aussi singulier que celui d’Assange, toutes les étapes parcourues, ce qui a été choisi ou n’a pas été choisi… Il est certain que sa situation actuelle n’a pas été choisie par lui. Il y a un certain nombre de choix qui l’ont amené là. Mais la plupart des choix qui l’ont amené là où il est aujourd’hui ne sont pas ses choix. Ce sont les choix de la société. Prenons l’exemple d’un pays bombardé. La personne qui est sous la bombe n’a pas choisie d’être là. Ce serait déplacé de lui dire : Pourquoi t’as pas choisi d’habiter un autre quartier. Je suppose, à ma petite échelle, que Assange, lorsqu’il a fait les choix qui l’ont amené à sa situation actuelle, n’imaginait probablement pas que le prix à payer serait aussi grand. Du coup, c’est très difficile d’en tirer une morale. Prenons un autre exemple : les Gilets Jaunes. Un certain nombre de Gilets Jaunes se sont pris des tirs de LBD dans les yeux, dans les mains ou dans les pieds, parce qu’ils ont manifesté pour plus de justice sociale. Peut-on vraiment parler d’un choix ? Non, parce que sinon ça voudrait dire : ils n’avaient qu’à rester chez eux. C’est déplacé. Ils n’avaient pas le choix. 

 

Ce qui m’intéresse, c’est cette tension entre changer le monde et être heureux. J’entends ta réponse sur les héros. Mais à notre échelle, j’ai l’impression que, si tu veux avoir un impact, tu te confrontes au risque que ça ne marche pas. Et si ça ne marche pas, ce qui est le cas la plupart du temps, qu’est-ce que tu fais de cet échec ? 

C’est une question difficile à répondre, je suis bien d’accord. Revenons au précédent exemple. Oui, l’année des Gilets Jaunes, des personnes ont reçu des tirs de LBD dans les yeux et dans les mains, mais, pour une grande partie de ceux qui ont vécu cette année des Gilets Jaunes, tout cela a été la sortie d’une forme de solitude. Et ça a été le moment d’incroyables rencontres, d’incroyables discussions. Il y avait un côté L’an 01 de Gébé. Les gens sur les ronds-points qui commencent à discuter. Les discussions sur la constitution, ce que serait un pouvoir vraiment démocratique, etc. Ça, c’est quand même facteur de bonheur : parce que c’est facteur de nouvelles possibilités offertes à l’esprit humain qui, à ce moment-là, cesse de fonctionner simplement sur ses acquis et sur un schéma qui serait « obtenir quelque chose contre quelque chose ». On est là dans quelque chose qui dépasse l’intérêt personnel. Mais il y a besoin d’une stratégie. Encore une fois, je ne vais pas prétendre donner des leçons aux héros. Je n’en ai aucune à leur donner. Je dirais juste, malgré tout, qu’une stratégie est nécessaire. Il ne s’agit certainement pas, pour changer le monde, de prendre une petite épée en bois et d’aller devant l’Élysée et de menacer Macron afin qu’il change les choses. Parce que ça ne marchera pas. Il ne faut pas opposer le fait de ne pas faire de compromis avec le fait d’avoir une stratégie. Il faut les articuler ensemble. Parce qu’on a quelque chose à défendre, une stratégie doit être envisagée. Celle-ci doit vraiment être évaluée jusqu’à l’éventualité de l’échec, de la prison, de la mort. Et pourquoi on paiera éventuellement ce prix en échange de l’acte qu’on va faire. Est-ce que ce qu’il va produire est suffisamment énorme pour que cela rende légitimes ces possibilités. Et c’est rarement le cas. Il faut admettre que c’est rarement le cas. Mais ça ne veut pas dire que ce n’est jamais le cas. On a l’exemple de Gandhi, immense apôtre de la non-violence. Pour la non-violence il a fallu qu’un certain nombre de ses « soldats » se sacrifient face à l’occupant anglais, mais enfin il a libéré l’Inde. Le jeu en valait la chandelle. Il est évident que Gandhi était un immense stratège. Ce n’était pas seulement un très grand idéaliste. C’était aussi un très grand politique. Ça va ensemble. Dans les grandes figures révolutionnaires, ça va ensemble, alors que chez les autres, il y a un déficit d’un côté ou de l’autre. 

 

Comme on disait au début de cette discussion, rien n’est blanc ou noir. Je me demande : est-ce que cette ambivalence du monde n’est pas une chance pour nous de décider de voir ce qu’on a envie de voir, et d’ajuster notre perception plutôt que d’ajuster le monde ?

Au fond, ce dont tu parles renvoie à la distinction traditionnelle des Brahmanes et des Ksatriyas, des prêtres et des guerriers. Prêtres, pas au sens négatif du terme, mais au sens qu’on a dans la Baghavad Gita, le Mahabarata ou les Upanishad. Le Brahmane c’est celui qui travaille sur la perception du monde, et le Ksatriya c’est celui qui travaille à la modification du monde. Ce que nous disent les textes indiens, c’est que ce n’est pas le même type d’êtres. Dans la réalité historique, ça dégringolé dans le régime des castes et, à partir du moment on a biologisé le principe, et on est passé aux castes familiales, ça a produit une décadence des êtres. Mais au départ c’était une distinction sur la qualification des êtres. On a cette distinction, mais pas seulement en Inde, même en Grèce et ailleurs. On trouvera très souvent ce type de distinction. On peut dire qu’il y a des personnes considérées comme plus aptes à la prêtrise, et prêtrise, ça peut vouloir dire l’étude, le savoir, la connaissance, le professorat, l’enseignement, la transmission. Ça peut aller du prêtre au journaliste. Au fond, c’est le même type d’êtres. Journaliste, c’est devenu presque péjoratif, mais un très bon journaliste, c’est quelqu’un qui travaille sur la perception du monde. Les guerriers, c’est ceux qui travaillent à la transformation du monde. Ça peut aller du guerrier au politique ou au militant. Le militant, c’est un Ksatriya. On va retrouver un certain nombre d’artistes dans une catégorie ou l’autre. Les artistes engagés vont être plutôt dans la deuxième catégorie tandis que les artistes qui ont une dimension plus contemplative vont se retrouver dans la première catégorie. Troisième catégorie d’êtres : les commerçants, les Vaisya, ceux qui travaillent les échanges. On pourrait dire les économistes, aussi.  Tout ce qui est chez l’homme de l’ordre de la compréhension des mécanismes propres à la distribution des choses. « Commerçant » est souvent un qualificatif péjoratif, ça n’a pas forcément à l’être. Typiquement l’esprit de la Renaissance, qui était lié à l’essor du capitalisme, induit un caractère commerçant. Et Shakespeare appartient aussi au monde des commerçants. C’est un fils de commerçant, un fils de gantier-bonnetier. C’est lui-même un très bon homme d’affaire. Il a très bien gagné sa vie en tant qu’homme de théâtre. Et dans son théâtre magnifique, il y a une qualité propre aux commerçants, qui est de penser à la place de son interlocuteur, à des raisons qui lui sont propres. C’est se mettre à la place de son interlocuteur, ce que ne font ni les prêtres ni les guerriers. Et la quatrième caste, c’est celle des Sûdra, les exécutants, les techniciens. Là, on peut dire qu’ils sont particulièrement présents aujourd’hui. Les Sûdra, ce sont les geeks, mais aussi les technocrates qui en représentent le mauvais côté. Y a tout un tas de fictions, tout un tas d’artistes geeks : la plupart des mecs des séries télévisées ont une mentalité de Sûdra. On a tous un peu de chaque qualité, mais on a généralement une dominante. Pour revenir à ta question, la perception du monde et la transformation du monde viennent d’un partage entre les qualifications des prêtres et les qualifications des guerriers. La contemplation, la guerre, l’échange et la technologie sont les quatre qualifications des êtres qui, dans le temps, étaient situés hiérarchiquement. On va retrouver très souvent dans les vieux textes : Les premiers doivent être les prêtres, les deuxièmes les guerriers, etc. On peut considérer que ce partage-là était là pour assurer une hiérarchie traditionnelle. Mais on peut le voir tout à fait autrement, comme quatre voies possibles. Percevoir ce monde, transformer ce monde, faire circuler les choses dans ce monde ou améliorer les conditions techniques de la vie sur terre : quatre manières d’influencer la réalité. 

 

Évidemment un autre thème récurrent de tes livres, c’est l’amour. Quelle relation tu fais entre amour et bonheur. Est-ce que l’amour rend heureux, malheureux ou les deux ?

Les deux, mon général. Ce que je dirais plutôt, c’est que l’exploration classique, synthétisé – je crois – au XXe siècle sous l’idée des procédures de connaissance, fait qu’il y a une connaissance qui s’obtient par l’amour, comme il y en a une par la politique et une par l’art. L’amour est un mode de connaissance. Il peut nous apporter le bonheur, si on cherche un bonheur qui dépende de la connaissance. Le bonheur que peut nous apporter l’amour est lié à la façon dont on transmute le malheur que nous apporte l’amour. Pour avoir privilégié dans ma vie différents types d’amour, je ne pense pas qu’il y ait un type d’amour plus apte qu’un autre à produire la connaissance, le malheur ou le bonheur. Avec ma manie de tout catégoriser, ça doit faire partie des réflexes propres à l’exégète, je me suis aperçu récemment que la subdivision des jeux qu’avait proposé Roger Caillois était également particulièrement efficace pour effectuer un classement et une catégorisation des différents types d’amour. Les jeux chez Roger Caillois sont subdivisés en quatre types : Mimicry, les jeux de masques et de métamorphoses ; Agon, les jeux de combats, les joutes ; Aléa, les jeux de hasard ; et Ilynx, les jeux de vertige. Dans ma vie, à ce jour, j’ai eu trois grandes relations amoureuses qui ont ressemblé à trois de ces types de jeux, le sickamour étant évidemment Agon, le jeu de combat. Son essence même est d’être un combat avec la personne aimée, c’est pourquoi on retrouve beaucoup de dialogues amoureux qui ressemblent à des joutes oratoires dans les dialogues de Shakespeare, mais aussi dans les comédies de Howard Hawks, dans la série Clair de Lune, etc. C’est donc le sickamour que j’ai le plus exploré. Mais ensuite j’ai vécu un autre type d’amour, qu’on pourrait dire être un amour-vertige, Ilynx. Et j’ai trouvé des traits similaires à celui-ci dans certaines fictions comme Vertigo d’Hitchcock ou dans les livres de Nerval, les contes de Poe. Ce ne sont pas des sickamours même s’ils ont une dimension dangereuse ; leur danger n’est pas du même type. 

 

Effectivement, celui dont tu parles énormément, c’est le sickamour. Ça vient de Shakespeare, tu l’as appelé l’amour malade. On peut le définir comme un amour combat, mais aussi un amour toxique. 

S’il y a vraiment de l’amour, oui. Mais dans les relations toxiques, si c’est une relation d’emprise, ce n’est pas de l’amour. Pour qu’il y ait de l’amour, il faut qu’il y ait réciprocité. Même si personne n’est « égal » sur cette terre, pour qu’il y ait de l’amour, il faut que l’horizon soit l’égalité. Le fait qu’il n’y en ait jamais, et que l’égalité reste toujours un horizon, fait que, dans le cadre du sickamour, les résultats sont d’autant plus malheureux et graves. 

 

Au sujet du sickamour, de la même manière que tu parles du « labyrinthe de malheurs », tu dis que les amoureux rejouent à l’infini le théâtre des mauvaises amours, alors qu’il suffirait de « savoir ce qu’on sait ». On savait ce qui allait foirer et on l’a quand même fait. Et pire que ça : on le recommence à l’infini. Comment on sort de ce cercle vicieux ? 

On a des indices, qui sont ce que nous donne la première rencontre. Je ne connais aucune première rencontre qui n’ait indiqué tout ce que je devais savoir et que je n’ai pas voulu voir. C’est assez mystérieux. Je connais beaucoup de gens à qui s’est arrivé aussi. J’en ai parlé dans mes bouquins et ensuite beaucoup de gens m’ont dit que ça leur était arrivé. C’est peut-être ce que les anciens décrivaient comme l’action de Cupidon, la « flèche », tout ça. Dans la rencontre amoureuse, il y a quelque chose qui se passe qui dépasse complètement les humains. Il y a quelque chose qui est plus fort qu’eux, qui parle, un peu comme quand un homme est sous l’emprise de l’alcool. On ne peut pas s’empêcher de tout révéler, en mal comme en bien. Une forme de vérité sort à ce moment-là. Le problème c’est que, comme le phénomène est par essence réciproque, on est tous les deux ivres, et donc, sur le moment, on ne fait pas gaffe. Mais normalement, on devrait avoir tous les éléments en main. En gros, j’ai raconté dans Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or que le jour de la rencontre avec la femme qui a été mon sickamour, elle m’avait dit à peu près tous les problèmes qui allaient se poser, tous, d’un bloc, et pour autant, j’y suis allé. J’y suis allé quand même. Mais j’avais les outils, si je voulais, pour dire non. A ce moment-là, on décide si le jeu en vaut quand même la chandelle ou non. Ce qui ne nous est pas donné de savoir, c’est si ça va durer jusqu’à notre mort ou pas. Si l’amour dure un jour, ou toute une vie. Mais finalement c’est la même chose. A partir du moment où il y a une histoire d’amour, le temps… Le temps, ce n’est que le cycle qu’on a parcouru. Ça ne peut pas être considéré comme un défaut de l’amour que de ne pas avoir duré toute une vie. C’est la perspective quantitative, fausse, qui nous fait évaluer l’amour à partir de la question de sa durée. C’est comme si on reprochait à un homme de ne pas avoir vécu au-delà de 27 ans. Il est mort, c’est tout. On ne pas peut juger les hommes en disant : Celui-là il a vécu jusqu’à 120 ans, il est formidable. Pour l’amour, c’est pareil.


https://soundcloud.com/mehdi-benallal-195054850/simple-question-cest-quoi-le-bonheur-avec-pacome-thiellement




Photographie : Arnaud Baumann



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