vendredi 6 novembre 2020

L'ENTRÉE OUVERTE AU PALAIS FERMÉ DES SANS ROI OU LE CONFINEMENT DES ÂMES

  



 

 

Il y a un hexagramme du Yi King qui s’appelle : L’obscurcissement de la lumière. C’est l’hexagramme 36, Ming Yi. Traduit par Richard Wilhelm, son image est la suivante : « La lumière s’est enfoncée dans la terre : Image de l’obscurcissement de la lumière. C’est ainsi que l’homme noble vit avec la grande multitude. Il voile son éclat et cependant demeure lumineux. » Maud Kristen le traduit ainsi : « Plongé malgré moi dans l’impuissance et l’obscurité, je supporte un sort adverse avec courage. » Et elle explique : « Tyrannisés par une conjoncture injuste et hostile, nous ne pouvons plus agir au grand jour. Plongés malgré nous dans l’obscurité, nous cultivons la résistance pour traverser l’épreuve. Bien que réduits au silence et à la passivité, nous devons faire preuve de courage en attendant un nouveau cycle. » 


Cet hexagramme est le nôtre. C'est l'hexagramme du confinement. Mais il n’est pas seulement accablant, il est également porteur d’une très grande puissance de transformation ; c’est un immense vecteur de métamorphose. Il parle d’un monde qui s’achève, et ce monde devait s’achever. Et il parle du temps que nous devons passer en attendant de voir naître le monde suivant. Le temps que nous devons encore passer pour nous préparer à le construire, le vivre, l’incarner. 

 

Il y a plusieurs manières de questionner la Covid-19, apparue semble-t-il à Wuhan il y a un an en novembre 2019, comme il y a plusieurs manières de questionner le confinement, le déconfinement, le couvre-feu, le reconfinement, le recouvre-feu, etc. Il y a une approche journalistique, scientifique ou rationnelle, qui consiste à essayer de savoir ce que ce virus est, d’où il vient, comment il s’est propagé, sa gravité, et la légitimité des politiques sanitaires décrétées à son sujet. Il y a une approche politique qui consiste à se demander s’il y a une authentique corrélation entre le virus lui-même et la politique sanitaire ou si ces deux éléments doivent être traités indépendamment ; et la politique sanitaire évaluée en tant que politique, c’est-à-dire en tant qu’ensemble de décisions du gouvernement moins dictées par la question de la santé publique que par une idéologie ou un intérêt. Par exemple, si l’on se place d’un point de vue purement rationnel, le discours du petit robot sur les choix envisagés et la solution du reconfinement considérée comme seule bonne ne tient évidemment pas du tout. Le reconfinement n’était pas la seule solution. Il n’était absolument pas fatal. C’est l’engorgement de services d’urgence des hôpitaux cet hiver qui était fatal. Il était extrêmement prévisible, ayant systématiquement eu lieu depuis maintenant plusieurs années ; bien avant l’apparition de la Covid-19. On a supprimé 100000 lits depuis 1993, 7000 depuis l’arrivée de Macron. Le reconfinement est donc le résultat d’une incurie du pouvoir. Le fait qu’on ait encore augmenté le budget des dépenses militaires cette année, alors que nous étions « en guerre » contre un virus, montre bien que derrière le ton inutilement infantilisant du petit robot et ses discours à la « Bonne nuit les petits » (je continue à penser qu’il est forcément très âgé, ou alors ses parents l’obligeaient à regarder des émissions pour enfants des années 1960 pour nous parler comme il le fait), il n’y a pas que du sanitaire, il y a surtout du politique. 


Mais il y a aussi de la métaphysique ; de la métaphysique active. 

 

Ce que nous sommes en train de vivre est le résultat d’une inversion du sens même de la médecine ou de la santé, ou plutôt une inversion de l’inversion (mais comme on le sait, l’inversion d’une inversion n’est jamais le retour à la signification initiale). La médecine, au sens traditionnel, chinois, consiste à rester en bonne santé. Il y a cette vieille histoire – je ne sais plus où on la trouve – qui veut que le jour où l’Empereur chinois tombe malade, son médecin est exécuté. La médecine chinoise est préventive. 

 

La médecine au sens occidental consiste à soigner la maladie une fois celle-ci apparue. Elle est guérisseuse. Mais ici, avec ce virus qu’on dit venir de Chine ou qu’on attribue aux chinois, on atteint une impasse de notre fonctionnement médical. On ne peut plus guérir et on ne sait pas prévenir. Alors on essaie de faire de la médecine préventive, mais comme on ferait de la police préventive. Parce qu’il y a un parallélisme entre la médecine, la guerre et la police. Lorsqu’on lit une enquête d’Hercule Poirot, même si le grand détective belge sait qu’un crime va se produire, il s’interdit d’intervenir, et il le dit : « Je ne peux pas intervenir tant qu’un crime n’a pas eu lieu. » Poirot ne fait pas de détection préventive. Il y a un parallélisme mais ce n’est pas une identité. La police préventive est une technique de gouvernement hautement discutable, qui tient de la science-fiction dystopique. Ce sont les fameux flics précognitifs des romans de Philip K. Dick. La guerre préventive est évidemment une immondice. La médecine préventive est un art. 

 

Mais ici, désormais, ce que nous avons, ce sont des techniques policières et militaires utilisées pour empêcher la propagation du virus. Couvre-feu, interdictions de sortie festive pour les jeunes, interdictions de dîner entre amis, contraventions ou amendes pour les rebelles, six mois de prison pour une personne ayant trois fois transgressé le couvre-feu, etc. On interdit donc, non seulement de tomber malade, mais d’être porteur asymptomatique ou porteur sain. On considère que, s’il se promène, le porteur sera responsable de la maladie et de la mort des autres. Évidemment on les laisse aller au boulot et dans les transports en commun. On ne va pas commenter inlassablement ce cynisme absolu du pouvoir. Il prétend protéger ainsi les plus faibles, mais on a vraiment beaucoup, beaucoup de mal à croire que le petit robot en a quelque chose à carrer, des plus faibles. Par contre, il nous met dans une situation inédite de conflit intérieur : il nous oblige à nous positionner entre la défense des plus faibles au niveau sanitaire et des plus faibles économiquement. Si l’on se positionne contre le reconfinement, on devient un darwiniste sanitaire. On accepte de voir mourir les plus faibles : s’ils sont malades, qu’ils crèvent. Si l’on se positionne pour, on devient un darwiniste économique, on tolère de voir basculer une partie importante de la population dans la misère : s’ils sont pauvres, tant pis pour eux, qu'ils crèvent. Un vrai Catch 22. C’est une situation morale totalement inédite, et c’est une véritable horreur à vivre.

 

Tous ces domaines sont évidemment au cœur de nos vies et de nos discussions. J’aimerais envisager les choses autrement. Je ne veux pas commenter ce qui est du domaine du sanitaire ou de l’économique. Je ne suis pas compétent. J’aimerais envisager le confinement comme expérience de pensée, et même comme expérience de l’âme : une expérience collective, non-consentie et évidemment pénible, mais une expérience tout de même. C’est-à-dire une rencontre avec son intérieur, une rencontre avec son ombre, ses souffrances, ses démons. Je me doute que cette idée est désagréable. Je demande votre mansuétude pour cela. Mais je pense qu’il est nécessaire d’en parler. 

 

Les événements extérieurs n’ont lieu que parce qu’ils ont précédemment eu leur miroir avant-coureur dans nos âmes. Les fictions, les rêves, les fantasmes ont toujours un coup d’avance. Ils nous annoncent ce que nous serons amenés à vivre. C’est pourquoi il faut les écouter. Les problèmes écologiques, économiques, sanitaires ou politiques trouvent toujours des échos dans les fictions et les poèmes du passé. C’est une règle étrange, mais elle se répète toujours. On la retrouve toujours à l’œuvre. Elle nous demande d’être particulièrement attentif à des choses qui nous ont surpris ou intrigués autrefois mais par rapport auxquelles nous n’avons pas suffisamment tendu l’oreille. Elle nous demande de relire, réécouter, réévaluer. La compréhension d’une situation est un éternel retour à la case départ. Nous devons nous faire exégètes de nos vies et exégètes de leur exégèse.

 

Le confinement, le reconfinement donnent une forme lisible à une solitude qui a commencé bien avant l’arrivée du virus. Ils lui donnent une forme qui est certes terrible, mais qui ne fait que mettre en lumière une situation qui est en place depuis très longtemps. Et ils nous obligent à l’affronter alors que nous essayions de l’éviter. La pandémie de solitude qui touche les habitants des villes est un phénomène qu’on évoque depuis des décennies. Cette solitude a été atténuée par les activités nocturnes, par les séries télévisées, par les réseaux sociaux. Mais cette solitude est croissante et semble ne pas trouver de terme. Elle touche avant tout les habitants des grandes mégapoles (Paris, New York, Los Angeles, Londres, Buenos Aires, Tokyo) mais elle s’étend, de plus en plus, partout. La solitude et le célibat sont les conditions de l’âme moderne. 

 

Les Sans Roi (ceux que vous connaissez sous le nom de gnostiques) ont montré le monde comme une prison ou comme un hôpital. On peut même dire que leur vision de la naissance était celle d’un confinement de l’âme : l’âme se retrouvait confinée dans cette prison ou cet hôpital : le monde, le corps, les limites de l’existence humaine. Baudelaire aussi parlait de la vie comme d’un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Les Sans Roi et les poètes ont toujours trouvé ce monde trop étroit, ils avaient besoin d’horizons plus vastes, de cieux plus larges. La nourriture de première nécessité de l’homme, c’est l’immensité. Voyez Victor Hugo face à l’Océan. Le confinement rend le monde incroyablement étroit. Et les réseaux sociaux montrent un dehors réduit également à l’étroitesse de l’intensification des passions sociales et des durcissements de positions. 

 

Se confronter alors au confinement, mais comme événement de l’âme, change la donne du tout au tout. Même si nous n’en avons pas voulu, même si nous le vivons exactement comme ce qu’il est : un truc qui nous est imposé d’en haut, avec, de plus, une sorte de chantage moral (si tu sors, tu vas infecter les autres ; si tu demandes aux autres de rentrer, tu vas les ruiner), le confinement est un événement, de l’ordre d’un nigredo collectif et d’un Œuvre au Noir affectif. Le confinement est le nigredo alchimique de nos émotions. C’est l’entrée ouverte au palais fermé des Sans Roi. 

 

Ainsi, le confinement peut être l’occasion de transformer le danger en épreuve, comme il est dit dans les textes anciens. Si la souffrance vient du dehors, la façon dont nous l’utilisons nous revient. Utilisons cette souffrance ou cette solitude comme instruments d’éveil. Si nous nous transformons suffisamment, nous transformerons les autres, et nous transformerons le monde. D’où la nécessité d’un temps d’arrêt et de l’éloignement de l’actualité dite brûlante. D’où la nécessité d’un pas de côté. Arrêtons de nous brûler à l’actualité, essayons de mettre fin à notre addiction au commentaire de la folie du jour, pour nous concentrer sur l’immémorial ou l’inactuel. Parce que l’inactuel va reprendre ses droits. 

 

Nous devons refaire de la métaphysique expérimentale, comme disaient les membres du Grand Jeu. C’est-à-dire comprendre spirituellement les événements de nos vies, sans les lunettes des orthodoxies ou des grands systèmes théologiques, mais avec la flamme des hérétiques et la fougue des anarchistes. Nous pouvons reprendre cette aventure mystique et politique qui a fini par stagner dans des formes réactives, liées à la recherche d’un passé fantasmé où nous étions plus heureux. Ce n’est pas vrai. Nous n’avons jamais été tellement heureux. Nous étions heureux sur certains points, malheureux sur d’autres. Toute période a ses hauts et ses bas, et c’est aussi vrai de cette période, dans toute sa dureté, son âpreté, son inhumanité apparente. Ce dont nous avons besoin, c’est de retrouver une relation libre avec la divinité, avec ce qui est « nourriture essentielle » de l’âme, et qui a été gâchée par des millénaires d’institutions religieuses. C’est possible parce que de nombreux documents sacrés sont désormais à notre portée, des documents ou révélations récentes sur un passé immémorial ou sur des séquences historiques importantes. 

 

Trois codex sont apparus les quinze dernières années en français : La Bibliothèque de Nag Hammadi, découverte en 1945, publiée en France pour la première fois en intégralité en 2007. Le Livre Rouge de Carl Gustav Jung, écrit en secret de 1913 à 1916, publié en fac-similé en 2009 et traduit en français en 2010. L’Exégèse de Philip K. Dick, rédigée de 1974 à sa mort en 1982. Publiée en 2011 et traduite en français entre 2015 et 2016. Ce sont trois Sommes qu’il faut commencer à interroger parce que l’immémorial y rencontre la modernité et même la science-fiction.

 

Et puis il y a les bandes dessinées de Gébé, qui n’ont jamais été aussi actuelles. En particulier « Lettre aux survivants », un roman dessiné publié pour la première fois en 1982. C’est un livre où l’humanité est confinée dans des abris anti-atomiques souterrains, et des facteurs passent d’un abri à l’autre pour raconter des histoires aux gens. Ces gens, c’est nous, pendant le premier confinement, à demander aux réseaux sociaux qu’ils nous divertissent avec leurs débats interminables et leurs absurdités alors que nous attendions le moment de remonter à la surface. Le facteur de « Lettre aux survivants » raconte à une famille confinée six histoires : une histoire de synesthésie instantanée, très belle mais extrêmement culpabilisatrice : la synesthésie était celle de la rencontre de deux odeurs (le kiosque repeint, le buis mouillé) et celle-ci est impossible parce que le monde est désormais réduit à l’odeur des gravats et du caoutchouc. Il y a une histoire où un garçon regarde des voyageurs monter dans un train et décide de ne pas devenir comme eux (comme dans « L’An 01 »). Il devient « peintre du dedans mystérieux ». Il y a une enquête policière sans chute, basculant dans la rêverie érotique. Il y a une histoire de précognition instantanée et une histoire de lanterne magique. La sixième histoire fait tout basculer : c’est celle d’un peintre qui gagne sa vie en noircissant un Modigliani avec des petits carrés noirs pour le compte d’un milliardaire pervers. Cette rêverie scandalise la famille et celle-ci explose : « Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on étouffe. Ce n’est pas depuis qu’on est sous terre. Avant la catastrophe, on vivait en couche, enchevêtrés les uns dans les autres, sans jamais pouvoir respirer à fond. Une couche de gens qui recouvrait la Terre. Une couche vivante avec des labyrinthes où les malins circulaient à l’aise. » Le facteur rejoint ensuite les autres facteurs et leur leader résume : « Nous avons touché toutes les catégories d’âge. Nous avons fait le tour, en une douzaine de lettres, de tous les points sensibles. D’après nos rapports, le désir d’agir différemment se fait pressant, dans l’attente de la sortie. » On ne sait pas si la sortie est différée pour des raisons sanitaires ou éthiques. Mais on sait que les facteurs travaillent à la conversion de leur regard et à la transformation de leurs actes. Les hommes sont bientôt prêts à remonter. 

 

Ce reconfinement devrait être vécu comme la « Lettre aux survivants » de Gébé : nous devons nous préparer à remonter, nourris d’une indigestion totale à l’injustice, à la destruction du monde et à la perversité. Nous devons vivre ce reconfinement comme une rencontre ultime avec nos démons, mais pas pour les laisser nous dévorer. Pour les dompter, enfin. Nous devons écouter les facteurs qui nous racontent ce qui apparaît comme nos fictions essentielles. Et quand nous serons prêts, alors les pouvoirs lamentables qui triomphent encore aujourd’hui seront obligés de s’incliner. Ils devront disparaître et laisser place à un autre monde. Si nous nous y prenons bien, si nous réalisons cette opération intérieure et si nous réalisons notre nigredo collectif, ils n’auront pas le choix. Nous ne devons pas leur laisser le choix. 

17 commentaires:

  1. Bien vu ; la guerre de l'ême a bien commençé
    mais souvenons nous sommes des guerriers de LuMière
    au delà de le dualité
    les loups vont manger les loups
    nous nous tenons au bord de l'eau et regarderons passer leurs fantômes
    FIAT LUX

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    1. En effet, laissons les loups-pour-l'homme s'entredévorer. Dans cette Guerre de l'âme, comme dans la stratégie chinoise, le premier qui sort les armes a perdu.

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  2. Magnifique ! J'ai acheté les écrits gnostiques à la Pleiade... Se déconnecter à jamais des réseaux sociaux est sans doute le seul moyen que je vois possible pour lire ces écrits. J'en ai pas encore le courage. Par pure peur ou pure bêtise ou les deux. Je t'ai lu. Je te lis. j'ai toujours ton sourire et nos rencontres au cinéma lors de la projection de ton Zappa... et quand en plein marais tu courrais à un rendez-vous où tu étais en retard. Remonter de ces sous-terrains qui nous étouffent semblent toujours un peu plus facile lorsque je te lis. Mais j'ai l'impression que de la terre meuble s'est collé à mes bottes, à mes mains, m'empêchant toute progression vers la surface. En te lisant, pourtant, c'est comme si c'était à ma portée, à notre portée à tous. Merci d'éclairer les vendredis matin.

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    1. De rien, c'est vraiment à notre portée ! Comme tu me décris, j'ai l'air du lapin blanc d'Alice (mais ceci dit je suis souvent comme ça, à marcher très vite dans les rues parce que je suis déjà en retard).

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    2. C'est un peu répondre à la place du maître de ce lieu. J'en suis bien désolé cher Pacôme
      Mais pour Les écrits gnostiques de la Pléiade, l'Introduction m'a semblé être une excellente introduction au sujet. Bien sûr, l'Évangile de Thomas est incontournable.

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  3. J'ai lu dans un de vos articles que l'apocalypse était individuelle (se vivait dans sa propre conscience). Cela me paraît exact et j'en fais l'expérience depuis un certain temps, à travers observations personnelles, interactions et lectures. C'est pour ça que cet événement est demeuré caché bien que la "fin de notre monde" est déjà actée, a bien eu lieu sans qu'on s'en soit même encore aperçu.

    Nous sommes morts et nous ne l'avons pas encore réalisé.

    En un sens cette fin a curieusement déjà eu lieu, mais nul ne s'en est encore avisé publiquement car elle ne peut être perçue de façon collective, tant que les âmes ne se mettent pas en connexion réciproque.

    Chacun risque donc bien de faire l'expérience et l'épreuve de son propre enfermement, de la "confination" terminale de son esprit et de la difficulté à reprendre souffle au propre comme au figuré.

    Un moment peut être le jour où les humains daigneront se parler et se (ré) adresser la parole, pratiquer le "dire" qui surpasse le silence, ils verront avec stupeur qu'ils sont tous sans exception logés à la même enseigne, embarqués dans la même barque, voguant sur le Titanic des âmes en errance depuis toujours.

    Par un incroyable paradoxe, le masque est bien aujourd'hui l'expression non équivoque de la vérité et non son voilement analogique. Le subterfuge est découvert. La vérité du masque matérialise la situation de non-discours, le refus de l'autre et du dialogue qui s'inscrit de plus en plus dans les coeurs comme norme de conduite ordinaire.

    Faut-il s'en réjouir ou en pleurer ? L'Esprit est la contraction maximum de la Nature non encore déployée et la Nature est l'Esprit manifesté. L'apparition phénoménique du masque matérialise par un bout de tissu ce refus viscéral du dialogue sous le visage de la lutte contre un ennemi invisible, mystérieux et insaisissable, partout et nulle part à la fois, image de la négativité absolue qui refuse de s'incarner et de se donner forme et limite, couronne menaçant de se poser à égalité sur tout museau pointant le nez dehors.

    Le jour où chaque renard sera descendu au fonds de lui même, aura contemplé sa misère et sa solitude sans se complaire dans une plainte auto-centrée sur lui, alors l'universalité de la condition humaine apparaîtra, celle de l'orphelin, du "sans roi" (avec ou sans dents) et éclatera à l'air libre.

    Alors le sens du partage pourra renaître enfin. Ceci est peut être le rêve et une fiction intime et personnelle, mais peut être est elle partagée par une multiplicité d'âmes semblables qui feignent de l'ignorer...

    Le "jeu des masques" est également une figure du divin éternel, du Danseur étoilé qui préside aux infinies transformations du monde et nous permettra peut être de nous en sortir.

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  4. Salut,


    Suite du préambule en commentaire de : JEAN CARTERET NOUS PARLE.


    Il y a Pacôme. Et puis il y a Pacôme.
    Il y a Pacôme, dans la file d’attente d’un magasin franprix, avec ses trois petits paquets de lentilles bio, derrière une petite fille au regard inquiet qui tire doucement la main de sa mère en lui demandant : « Maman, pourquoi certains mots ils meurent » ? Et Pacôme qui soupire. Tandis que certaines voix dans le chœur, murmurent qu’un ange passe. Que d’autres parlent d’un instant magique. Ou que le numineux éclate. Dans le magasin. Le temps de cette respiration. Le monde guéri. D’un petit amas de poussière. Et c’est déjà tellement bien. La caissière. Le gars au fond du magasin qui lève des cartons. L’autre gars qui lave les chiottes. Le directeur devant ses écrans. La femme. La petite fille. Tout le reste de l’humanité. Le monde sans Pacôme. Le monde allégé. Le temps d’un soupire.
    Et puis il y a Pacôme qui revient. Qui traverse le trottoir. En sortant du magasin. Qui constate sans surprise que les missiles volent toujours aussi bas. Tous les missiles. Les nôtres. Ceux du monde physique. Ceux des autres mondes, plus subtils mais tout aussi concrets. Avec leurs shrapnels maudits. Susceptibles de te trouer le cul à tous les coins rue. Et il le sait, Pacôme : C’est difficile : Être spirituel. Et en même temps. Exister. Avec un morceau de métal acéré qui te déchire la muqueuse anale. Combien même l’éclat viendrait d’un autre monde et qu’il labourerait nos chairs astrales. Et Pacôme. Docteur en médecine de guerre. Sans se poser de question. Endosse sa blouse blanche. Qu’il ne quittera pas pour un certain temps.
    Même chez lui. Dans son appartement. Car le monde est aussi chez lui. Le monde à porté de Pacôme. A porté de sa tribune. Puisque dans son appartement, c’est là qu’il se tient. Et qu’il faut faire avec.
    Il nous parle. A nous. A nous tous. Qui l’écoutons. Et qui sommes, sans la moindre exception des artistes prodiges. Tous musiciens. Tous jouant du même instrument. Tous, les mains occupées à faire sonner les touches d’un piano. Tous géni de la musique à l’oreille absolue. Et tous accablé par la malédiction qui frappe le piano ainsi que celui qui en joue. Le piano. Instrument faux. Et nous, instrumentistes malheureux, qui exécutons la partition pour violon qui s’écrit dans nos têtes.
    Nous l’écoutons ce Pacôme-là, qui psalmodie à notre oreille attentive un chant qui évoque cette vision où nous laisserions venir le son du piano une fois, rien qu’une fois, un seul son, sans éprouver la tension générée par le fait qu’il émane d’un instrument qui joue faux. Un son sans le juger. Une seule fausse note. Sans se sentir obliger de lui cracher à la gueule. Une magnifique note tordue. Vécue comme on coule un bronze le matin, tranquille, en écoutant un de nos morceaux de saoul favori. Elle vient là, la litanie de ce Pacôme pour absorber le mal. Afin que nous puissions nous mettre en condition. Afin que nous nous disposions. A sortir du jeu. Le temps d’une note.


    A suivre.

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  5. Suite


    Et puis nous l’écoutons ce Pacôme. Dans l’urgence. Dans la tension qui à force de nous accabler a fini par ne plus être une simple saveur. Dans la tension qui, à force de ne pas être comprise, a fini par perdre son caractère qualitatif. Dans la tension qui prend corps. Qui a fini par devenir un objet. Qui n’est plus maintenant qu’un être. Tension durcie. Tension qui adhère à nos chairs. Qui finit par se mêler à elles. Car c’est là qu’il intervient, ce Pacôme-là : Séparer la dure tension de nos chaires sanguinolentes et à moitié infectées. Opération délicates dont il est passé maitre.
    Il parle à une femme. Ce Pacôme-là. Et une femme l’écoute. Une femme qui porte sur elle, depuis six mois maintenant, une autre femme. Venue d’ailleurs celle-là. Venue de loin. Avec son regard agonisant. Qui tente de survivre à son pauvre enfant qu’elle tient encore dans ses bras et qui vient de mourir de faim et de soif. Une femme du Yémen immobile. Figée dans la lave toujours incandescente d’un souvenir qui n’en finit pas de suinter.
    Il parle aussi à cet homme qui est resté un enfant, un enfant blessé, car, il y a bien longtemps, il n’a pu détacher son regard de l’écran de télévision qui montrait alors une petite fille qui était en train de se noyer en direct, très doucement, dans un lac de boue, avec en en bande son ses sanglots qui ne faisaient qu’un avec ceux de la speakerine de l’époque. La pauvre Denise Fabre.
    Il me parle à moi. Ce Pacôme-là. Et je l’écoute. Moi. Aussi. Qui fut traumatisé par ce j’appelais hier le triptyque maudit de la « période » post 2015. Traumatisme causé non pas par un évènement cohérent. Un bloc phénoménal. D’un seul tenant. Mais par un événement éclaté. Scindé en trois. Un évènement disloqué et venu me broyer la gueule trois fois. Un évènement qu’encore aujourd’hui je garde secret. Qu’il m’est impossible de dévoiler. Qu’il m’est simplement permis de nommer. Trois blocs. Et aujourd’hui trois jeunes merles. Qui nomment trois blocs. Et dont Pacôme me dit qu’il ne serait pas si mal que je les considère avec toute mon attention. Venus ce matin, ce mois de novembre. Sous la fenêtre de mon appartement. Trois merles qui sautillent dans tous les sens en me chantant à trois, une fois, rien que pour moi : « Merci d’être paisible». Trois jeunes merles bien vivants venus me confirmer, en s’alliant aux trois blocs du triptyque maudit de la « période » post 2015, que mon silence exauce à merveille toutes les interrogations qui me taraudent maintenant depuis six ans et que je n’ai pas à le subir. Trois jeunes mâles bien gras. Incroyable. Quand on sait ce qui se passe en ce moment dans le monde des merles.


    A suivre.

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  6. Suite.


    C’est comme ça que ce Pacôme-là la prend, la base. Nous. La base. Avec amour. Il la soigne. Avec ses livres. Avec ses vidéos. Avec ses textes. Et je ne vois pas au nom de qui ou de quoi on pourrait l’en empêcher. Par contre, en ce qui me concerne, j’aime autant faire sans. Et je suis certain de ne pas me tromper si je vous dis que la base elle-même, de temps en temps, elle aimerait bien faire sans elle. Demandez à un livreur ce qu’il pense du fait que le monde repose sur lui. Qu’il en est la base. Ou qu’il est la base tout simplement. Il vous répondra : « Retire ton cul de sur mon nez et laisse moi conduire ». Et pour les sages ? On peut bien se raconter des tas d’histoires à leur sujet. Et faire avec. Mais moi, perso, je n’ai jamais pu trancher si quelqu’un l’était ou pas. Quant à leurs villes ? Parce que c’est bien de ça dont il est question. Quelle ville le fut ? Athènes le fut-elle ? On sait qui l’a cru. Et ces funestes conséquences. Alors autant vous dire que je fais plutôt sans. Après, bien sûr, je me demande : « que reste-t-il ? » Une fois que j’ai retiré la base et les sages.
    Et bien il y a Pacôme. Pacôme, sur l’étagère où je pose tous les parchemins, toutes les fioles, toutes les boites, multiples et variées, huiles, infusions, herbes, poudres et notifications, médicaments, hypnotiques et psychotropes de toutes sortes, de ce monde et des autres, qui me servent de baume, oui, Pacôme, encore lui, qui occupe une place de choix.
    Et puis il y a Pacôme aussi. Libre de tenir. Au centre de la rose des vents. D’être ce bourdon rond et velu, assoupi parmi les pétales d’une fleur de sang. Ce bourdon absent. En dépit du nord. Du sud. De l’ouest. De l’est.

    A plus tard,
    Stéphane.

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  7. Merci Pacome pour ce beau texte intelligent qui fait du bien à l'âme. Comme dit le Yi-king "il est avantageux d'avoir où aller",.C'est le cas avec ton blog, cher Pacome***

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  8. Putain je trouve pas le bouton "like" !?
    Héhéhé.
    Je sors. Mais je reviendrai.

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  9. Dans la traduction de Lieou Yi-ming et Thomas Clearly, adaptée en français par Zéno Bianu (c'est ici que les amateurs avertis de traductions font la tronche : depuis la langue originelle, il y a au moins deux mutations - au reste il en est de même quant à celle de Wilhelm, passée pour nous parvenir en français par Etienne Perrot), on lui attribue "dissimulation" et "blessure", en lieu et place d'"obscurcissement", et sa concentration se tient dans "Bénéfique est la justesse dans la difficulté" ; chez Philastre, le premier en français je crois, c'était devenu "avantage de la défiance, perfection" ; chez Harlez, "l'enténèbrement de la lumière" se décompose et se contient, passant par "lumière blessée, faiblissante, entrant sous la terre" et "lumière sortant de l'orient, bourgeonner", dans le sobre et stoïcien "Profiter des difficultés pour se parfaire, être droit et juste" ; ailleurs on trouve "diminution de la lumière", etc. etc. Comme dirait l'autre, "Les limites de mon langage signifient les limites de mon monde", et plusieurs langages au sein d'une même langue, surtout lorsqu'icelle nous manque, ce n'est jamais de trop. Sinon, la traduction de Zhou Jing Hing et Carmen Folguera jouit d'une réputation très correcte (à mon sens, justifiée), ainsi que celle, autant entière sinon plus que la version Wilhelm, de Javary et Pierre Faure. Il y a un incertain Jean-Marc Baudat qui paraît assez utile pour les ceusses qui souhaiteraient, suivant l'exemple de la méthode de Sung Nien-hsu, se risquer au littéral : http://www.saolim.net/yi-king/hexagramme_36.htm .
    Existe-t-il une version accessible/publiée de l'interprétation de Maud Kristen ?

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    1. Oui, l'interprétation de Maud Kristen se trouve dans son livre "Découvrez votre sixième sens par le Yi-King" aux Presses du Châtelet.

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