samedi 17 octobre 2020

MAIS OU EST PASSE VALERIE CRAVAN ?

 

Elle s’appelait Valérie. Elle était la conseillère d’orientation dans l’école de cinéma où j’étais étudiant au milieu des années 1990. Elle avait vraiment une allure inhabituelle : une sorte de provocation naturelle, une indifférence royale aux conventions, un détachement plein de zigzags et d’humour totalement déconcertant. Elle n’est pas restée longtemps - un mois, deux mois ? - mais avant de partir, entre deux bouffées de son fume-cigarette et me lançant un regard perçant sous ses lunettes noires, elle m’a confié un énorme dossier : « Colossus », un scénario-fleuve qu’elle avait écrit sur la vie d’Arthur Cravan. J’aimerai me tromper mais je ne crois pas que le film ait abouti. Je connaissais mal Cravan, et j’avais des préventions légères contre lui : il avait dit du mal d’Apollinaire et je suis rancunier quand on attaque mes poètes bien-aimés. La « conseillère d’orientation » en elle avait dû deviner que, tôt ou tard, Cravan ferait son chemin en moi. J’ai progressivement été emporté par son lyrisme, son byronisme absolu : un poète dont le nombre de qualificatifs (poète aux cheveux les plus courts du monde et déserteur de plusieurs pays mais aussi « chevalier d’industrie, marin sur le Pacifique, muletier, cueilleur d’oranges en Californie, charmeur de serpents, rat d’hôtel, neveu d’Oscar Wilde, bûcheron dans les forêts géantes, ex-champion de France de boxe, petit-fils du chancelier de la reine, chauffeur mobile à Berlin, cambrioleur, etc. ») était aussi important que son corpus littéraire était bref. Il y a des textes de Cravan - comme sa rencontre avec Gide - qui me font littéralement pleurer de rire. Il y a des vers que je me répète comme une comptine (« J’aime tellement la danse / Et les folies physiques / Que je sens avec évidence / Que, si j’avais été jeune fille / J’eusse mal tourné. ») et des phrases que je trouve sans appel : « Pour moi donc un homme fin ou subtil n’est presque toujours qu’un idiot. » Et il y a des passages qui m’emportent dans leur mystère. Un mystère comme celui de sa disparition en mer, en novembre 1918, au milieu d’une tempête de plusieurs jours, dans l’isthme de Tehuantepec. Il laissait derrière lui son grand amour, Mina Loy, et leur fille Fabienne. Elles l’ont cherché des années, en vain. Dans les années 1970, Brion Gysin était persuadé qu’Arthur Cravan était encore vivant. 


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