vendredi 23 octobre 2020

LES HOMMES PORTAIENT DES COUVRE-FEUX

 



Je me souviens des journées passées à réaliser ce clip, avec Thomas Bertay, pour une amie commune. C’était dans les locaux de Sycomore Films de la rue des Apennins, en août 2002. Le temps était ralenti comme un travelling au milieu d’un film noir. Notre amie avait le cœur brisé ; elle mettait fin à une histoire d’amour qui avait duré vingt ans. Et les images de son clip étaient des souvenirs de cet amour. Lorsque nous finissions nos séances de travail, elle allait au coin de la rue chercher des victuailles qu’une mystérieuse voiture lui apportait : des sacs remplis de pates, de tomates, de courgettes, de persil, d’huile d’olive, de fromages, de vins. Et Thomas se mettait à cuisiner pendant que notre amie faisait des imitations pour nous faire rire. Par moments, lorsque la soirée laissait place à la nuit, nous nous tenions la main comme des cousins qui vivaient ensemble leur dernière soirée de vacances et regardions ensemble toutes les images qui s’animaient face à nous. Devant des films amateurs datant de des années quatre-vingt, Thomas faisait remarquer l’extrême tristesse de son regard et son sourire mélancolique. Et notre amie répondait : « C’est normal. Je venais de la rencontrer. Et je savais que notre histoire était sans avenir. »

 

Je savais que mon histoire avec les réseaux sociaux était sans avenir. Mais ce sont les histoires sans avenir qui durent le plus longtemps. Les histoires sans avenir durent même beaucoup plus longtemps que celles qui sont destinées à durer. Tout d’abord, parce qu’on en attend quelque chose qui n’arrive pas. Ensuite, parce qu’on a investi trop de temps et d’énergie en elles pour partir tout de suite. Enfin, parce qu’on pense qu’on a vécu tellement longtemps ensemble qu’on n’arrivera jamais à vivre seul. Deux semaines après avoir décroché « cold turkey » de Facebook, je ne me demande pas si j’ai bien fait de quitter les réseaux sociaux. Là, comme dirait l’autre : la question, elle est vite répondue. Ce que je me demande, c’est si je les ai vraiment quittés. Et la réponse est non. Non, je n’ai pas encore quitté les réseaux sociaux. 

 

Dans mon cœur, je veux dire.

 

Je n’ai pas encore quitté les réseaux sociaux, puisque je vis encore avec leur empreinte, leur réflexes, leur esprit. Je m’en doutais. On ne quitte jamais complètement Facebook. On commence simplement à mettre des pouces bleus sur des cartes de resto, des photos de magazines, des génériques de fin d’épisodes de série ou des pages de romans en cours de lecture. On fait un cœur en courbant nos doigts à la jeune fille qui nous sourit de l’autre côté de la rue. On met des hashtags dans les phrases qu’on prononce à la caissière du supermarché. 

 

Il me faudra beaucoup plus que deux semaines pour me débarrasser de tous les tics que j'y ai contractés. En particulier, la pire addiction pour un essayiste : l’addiction au buzz. La recherche de l’effet à tout prix, la volonté de viralité, le désir que « tout le monde en parle ». Cette recherche de l’intensité dans la réaction produite, cette quête de l’effet, du buzz, peut apparaître chez à peu près tout le monde, mais elle se fait toujours au prix de l’honnêteté dans la réflexion ou de la nuance dans l’exposition. 

 

C’est quelque chose qui préexistait à Facebook, puisque c’est le noyau de la polémique littéraire et journalistique depuis au moins un siècle et demi : à l’époque où les hommes portaient des lorgnons. Mais c’est quelque chose que les réseaux sociaux ont amplifié, au point de rendre impossible toute nuance intellectuelle dans le débat public. Le recul, le refus de réagir ou de donner son avis trop vite, le refus de prendre parti à tout prix et d’attendre de bien peser le pour et le contre, la volonté de reconnaître les qualités d’un adversaire intellectuel, y sont toujours assimilés à de la lâcheté. Au point qu’on peut dire, encore une fois, que nous n’avons jamais quitté la cour d’école, avec le petit qui se fait maltraiter par la grande gueule méchante. Le pamphlet est le terrain de jeu des brimeurs et des harceleurs. Les plateaux télés sont les rings de boxe des brimeurs et des harceleurs. Et finalement les réseaux sociaux, qu’on croyait la terre promise des timides, sont devenus un lieu d’occupation supplémentaire pour les brimeurs et les harceleurs. Brimade partout, justice nulle part. 

 

On peut repenser à l’opposition des Shit et des Johnson chez William Burroughs. Le Johnson est celui qui s’occupe de ses affaires, le Shit est celui qui se mêle sans cesse de ce qui ne le regarde pas. Le Johnson est digne et droit et demande simplement qu’on lui fiche la paix : « Ce n’est pas une personne malveillante, fouineuse, querelleuse, qui créé des problèmes. » Le Shit est un faiseur d’histoires. Il a le nez dans vos oignons et une main dans chacune de vos poches. Il n’y a pas besoin d’être Prix Nobel de physique pour comprendre que le Shit est comme un poisson dans l’eau des réseaux sociaux. Il intervient sur le mur de tout le monde. Il vient faire sa crotte dans les commentaires des posts du Johnson. Il vient faire sa crotte sous les photos du Johnson. Il tague le Johnson dans son texte tout pourri jusqu’à ce que le Johnson, épuisé par son harcèlement intellectuel, le bloque. Après quoi le Shit hurle à la censure, l’accuse de tous les maux, l’associe plus ou moins adroitement aux combats politiques en cours et tente d’en faire, bon an mal an, la victime collatérale d’une future « shit storm » ou d’une guerre médiatique en cours. 

 

La triste vérité dont les réseaux sociaux sont une des multiples expressions, c’est que ce monde n’appartient pas aux Johnson. Il appartient aux Shit. Le Shit est un milliard de fois plus efficace que le Johnson dans à peu près tous les domaines. Sa vulgarité, son indiscrétion, son opiniâtreté lui rapportent un maximum tandis que la droiture du Johnson est un constant handicap dans son parcours professionnel et social. Regardez autour de vous. Regardez qui obtient de vous ce qu’il veut : à part si votre exigence est très haute, et votre psychologie très subtile, c’est presque toujours celui qui insiste le plus. La classe est un luxe qu’on se donne. Ce qui marche, c’est la vulgarité. L'élégance, c’était bon pour avant-hier, à l'époque où les hommes portaient des montres à gousset.

 

Quand j’ai annoncé que je quittais les réseaux sociaux, je n’ai pas pris le temps de lire toutes les réactions. Je me suis dit que si je commençais à réfléchir à ce qu’on m’y disait, j’y serai encore douze ans plus tard : comme Ulysse qui mit autant de temps à rentrer à Ithaque qu’à combattre à Troie. Mon but n’était pas de ralentir le moment de mon départ, mais au contraire de l’annoncer le plus clairement possible, puis de me casser très vite aussitôt après. Cependant, j’ai quand même, par « mystique de l’esprit critique », essayé de prendre avec moi quelques retours négatifs qui pourraient me servir de matière à réflexion. 

 

Si je mets de côté les habituelles petites saletés de nuit des trolls et autres cafards internautiques, j’ai quand même repéré deux commentaires qui avaient, sinon une réelle valeur, du moins un authentique contenu. 

 

Un premier gars m’a dit : « Quand on quitte les réseaux sociaux, on s’en va sans rien dire. Si on veut en parler, c’est qu’on cherche l’attention. Tu veux encore des pouces bleus. » 

 

Un second gars a dit : « Ce qui se passe est exactement l’inverse de ce que tu prétends. Tu penses que les réseaux sociaux ont cessé d’être opérants. En réalité, ils ne commencent vraiment que maintenant. Maintenant, quelque chose est en train d’avoir lieu, et c’est symptomatique de ta part de te casser juste au moment où c’est en train de bouger. Hier, tu aurais sans doute pu t’en passer. Plus maintenant. Maintenant, plus rien n’aura lieu sans. »

 

Ce sont deux idées intéressantes, qu’elles soient vraies ou fausses. 

 

Le premier gars exprime l’idée que de vouloir publiquement expliquer son geste revient toujours à chercher de l’attention. Il est dans une image du monde qui a été nourrie intégralement par les réseaux sociaux et la télévision : l’idée que les hommes n’agissent ou ne pensent que pour qu’on parle d’eux. Il présuppose donc que c’est l’alpha et l’oméga de toute expérience humaine, et qu’on peut vraiment passer une semaine à écrire un texte uniquement pour qu’on « parle de nous » pendant une heure. Je n’ai aucunement l’envie ici de justifier le fait d’avoir écrit « pourquoi je quitte les réseaux sociaux », mais j’ai très envie d’interroger l’idée que tout puisse être réduit à la question du buzz. Ca fait vraiment partie du mal, ou de la merde, que transmettent les réseaux sociaux. 

 

Le deuxième gars pense que « tout » désormais va se jouer dans les réseaux sociaux, et que, dès lors, c’est nécessairement l’endroit où il faut être. C’est un peu comme ces personnes qui disent : il est impossible de faire de la politique sans être membre d’un parti politique. Le gars ne semble pas pouvoir imaginer qu’on puisse avoir une lutte à mener « en dehors » des réseaux sociaux parce que, en réalité et en profondeur, on pense que les réseaux sociaux font partie du problème, et non de la solution. 

 

Car oui, je pense que les réseaux sociaux font partie du problème. Je pense qu’ils sont une loupe grossissante du problème. Je pense qu’ils sont un symptôme du problème et je pense qu’ils sont une allégorie du problème. Avoir quitté les réseaux sociaux n'était pour moi qu'une étape préalable pour commencer à réfléchir sur ce qu’ils sont. Exactement comme je n’ai pas pu écrire sur le sickamour sans avoir aimé, et sans avoir quitté, et sans avoir passé de longues années à en être encore malade, je ne pourrais écrire réellement sur les réseaux sociaux que lorsque je m’en serai vraiment détaché. Lorsque je serai enfin loin d’eux, mais aussi loin de là où je suis désormais. On ne commence à penser vraiment que lorsqu’on est loin de quelque chose, mais loin également de là où on est allé se réfugier quand on en est parti. Ce n’est jamais l’amour qui suit le sickamour qui nous guérit du sickamour, c’est l’amour d’encore après. Quand on aime, il faut partir deux fois. 



 

 

10 commentaires:

  1. Monsieur Thiellement,

    D abord, permettez moi de vous dire mon admiration et ma gratitude: votre "travail", "oeuvre", "systeme", ou "exégèse" plutôt, est non seulement passionnant, il est crucial. Ne vous souciez pas du buzz, le vrai silence du temps travaille pour "vous", ou plutôt, pour ce dont vous êtes le remarquable passeur, pour "ce qui parle par votre bouche", vous qui tentez d'habiter le temps en poète. Trop important.

    Le dilemme qui vous taraude, je l ai péniblement affronté il y a de cela quelques années, pour ma part sidéré par l ampleur de la cannibalisation qu engendrait la fréquentation des réseaux sociaux en général, et du pandemonium en particulier, sa suffisance Facebook lui-même, grande gare centrale des passions vaines. Ma terreur? Le constat d un asservissement general du réel a l ordre du micro-spectaculaire, chaque alea quotidien se faisant célébration du dérisoire, chaque rencontre, événement dans l ordre du faux mondain, chaque actualité marquante, appel au faux bon sens et a une bienveillance collective malsaine, oedemateuse, toute gonflée d impensé et de reflexes moraux trop habiles pour être propres. Oui, un sentiment pregnant de possession, au sens premier du terme, une expérience dickienne de clôture dans un infra-monde rutilant, car tout entier recouvert d un vernis toxique mais puissamment addictif. On s en rendra compte un jour: quitter ce type d application est en réalité un sevrage de bonne et due forme, physiologiquement. Une fois accroché, s ouvre une porte qu on peut refermer, mais qui ne disparaitra plus de la cabane plus ou moins brinquebalante qu on bâtit pour soi-même quand on ferme les yeux. Et je suis prêt a démontrer que ceux de mes amis qui se consacrent avec le plus d assiduité a leur commerce numérique, souvent brillamment d ailleurs, ont vu leur existence matérielle se contracter, se dessecher et simplement se reagencer autour de leurs vies numériques, balayant de leur champ de vision l'au-delà du cosmos facebookien, c est a dire juste le reste de la réalité. Et ce jusque dans la structure de leur pensée.
    Alors bien sûr, hors de question de juger qui que ce soit. Je crois que la vraie guerre fait rage - pas celles qu on déclare une fois par mois au tragique quand il déchire l époque, comme depuis toujours et pour toujours, du moins avant qu on ne l oublie- et que chacun se bat comme il le peut. Vous concernant, quitte a me répéter, c est "trop tard": ceux qui vous écoutent ont les nerfs assez solides et leur appétit de lecture est trop aiguisé pour vous abandonner. Vous avez vos supporters. Pour le reste, cela ne regarde que vous, et le secret de vos mots.
    Bref, pardon pour mes longueurs, mais sachez que votre réflexion, et même sa publicité, compte beaucoup pour beaucoup.

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    1. Merci beaucoup pour votre message, Alex. J'y suis très sensible. Le questionnement que j'ai aujourd'hui n'a pas pour objectif de dire aux autres ce qu'ils doivent faire, mais je l'ai amorcé dans l'objectif de comprendre ce que "la machine" exerçait sur moi. Sur la façon dont elle me transformait.

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  2. Certes, aucun contresens la-dessus. C est bien la générosité de votre expérience qui importe a votre audience. Belle aventure a vous.

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  3. Bonsoir Pacôme,
    Je tenais également à vous remercier sincèrement pour la matière spirituelle que vous nous donnez. Personnellement, grâce à vos ouvrages et à vos réflexions vous m'aidez à considérer le réel avec plus d'acuité et ainsi à voir d'un autre oeil ma vie. Il est essentiel et même vital "de continuer à aimer ce que l'on aime." Concernant les réseaux sociaux, je n'en ai jamais fait partie, aussi votre point de vue est très édifiant sur ses aspects ambivalents.
    Tel Dale Cooper, vous êtes à présent Richard. C'est tout un nouveau rapport au monde à reconstruire.
    Bonne quête à vous et au plaisir de vous lire prochainement.
    Cordialement

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    1. Merci pour votre message, agent Doggett. En effet, tout un nouveau rapport au monde à reconstruire, ou à découvrir. Très cordialement.

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  4. Très beau texte Pacôme, j'ai hâte de lire ton essai sur les réseaux sociaux comme exégèse d'une partie du côté obscur de la force

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    1. Je pense que je prendrais un peu temps avant de l'écrire, comme le sickamour, mais j'écrirai d'autres choses d'ici là. Merci Daniel. A bientôt j'espère.

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  5. Joli texte Pacôme ! – ce blog dans lequel nous parlons est aussi un réseau social, plus "soft", sans les pouces bleus et moins d'algorithmes (?)

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    1. Merci beaucoup Placid. Ca me fait plaisir de te lire. En effet, c'est un réseau social soft. La vie est faite de maillages plus ou moins étroits. On cherche les moins étroits.

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