samedi 17 octobre 2020

FINI, LE MONDE !


Un jour, il ne nous restait plus rien. On nous avait tout pris : la bourse et la vie ; les jours et les nuits ; l’amour la poésie ; les possibilités de transformer le monde et de changer la vie. On nous avait même pris nos yeux pour pleurer, ou plutôt : on les avait crevé, pendant des mois. On s’est réveillé borgnes et pauvres, endettés comme des mules, destitués de nos droits, abrutis par nos devoirs, étouffés par l’air pollué, empoisonnés par une nourriture pleine de pourriture, divisés pour mieux laisser les salauds régner. Un jour, il ne nous restait plus rien.

Et puis confinés avec ça. Dehors, un virus faisait tomber les hommes comme des mouches. Une ministre de la santé, qui ensuite prétendrait avoir averti son gouvernement de la gravité de la pandémie, avait plaqué son rôle pour briguer la place de maire de Paris. Son prédécesseur s’était retrouvé la bite à l’air, en train de s’astiquer joyeusement, une semaine plus tôt sur les réseaux sociaux. La veille de nous confiner, on nous envoyait encore voter comme des porcs, pas pour de la confiture mais pour des glands. Et puis les morts se mirent à tomber. On avait rien, ni masques ni dépistage, les hôpitaux étaient dans un état lamentable, les infirmiers se protégeaient avec des sacs plastique, les Ehpad se transformaient en mouroirs et un petit robot nous bassinait avec des discours de guerre. Nous sommes en guerre contre un ennemi invisible : comme s’il avait perdu ses fiches ou mélangé ses données. La date de fin de confinement fut lancée au hasard, comme un souhait. Enfin, on nous annonça le montant de la sanction pour le défaut d’un masque qui n’avait pas encore été distribué.

Pendant longtemps on nous avait dit : bien sûr ce n’est pas parfait, la situation n’est pas idéale, mais continuons comme ça, on va y arriver quand même, ça le fera quand même, ça s’arrangera, on s’en sortira, et puis sinon ce serait pire. Nous ne sommes pas en dictature ; essayez la dictature, si ça vous chante. Essayez la dictature et vous verrez. Pendant longtemps on nous avait dit : les conditions ne sont pas réunies, de toutes façons, pour un véritable changement, pour une authentique transformation. Il va falloir attendre, attendre encore, attendre toujours. Le monde ne s’est pas fait en un jour. La vie, ce sera demain. Et puis un jour : peau de balle, plus moyen d’avancer, plus moyen de transformer, plus moyen de changer ; c’était hier, la vie ; c’est fini, le monde. Demain ? Mais il n’y a plus de demain, mon vieux. Tout a très mal marché, dès le début. Nés dans un monde où les innocents se sentent coupables, on nous a abruti avec des fadaises et des stupéfiants. On naît dans un monde injuste, où le fort domine le faible. Et tout s’organise autour de ça, on passe d’une force physique à un discours dominant, d’une autorité religieuse à un pouvoir financier, mais le monde reste divisé entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent, ceux qui possèdent et ceux qui sont possédés, ceux qui mangent et ceux qui sont mangés. Nés dans un monde où les innocents se sentent coupables, les faux coupables essayèrent souvent de s’organiser. Sensibles à un éclat de lumière présent dans leur cœur, ils remplacèrent la force par la justice, et tentèrent au mieux d’empêcher la force de se réimposer. Mais ce fut toujours un peu plus dur, toujours un peu moins longtemps, d’autant plus que les hommes de pouvoir, guerriers, prêtres, ministres, juges, propriétaires étaient sensibles à leur jouissance du jour, et s’y soumirent, même si elle entrainait les détresses des autres, le long de vies entières.

Il y eu un homme appelé Jésus. Par sa parole, il essaya de libérer les hommes des fausses lois qu’ils observaient, et des faux prêtres qui les promulguaient et qui n’intercédaient en réalité qu’à leur servitude. Il leur expliqua la véritable nature de la divinité, et essaya de la séparer de toute particularité locale, de toute distinction sociale, de toute hiérarchie entre les hommes. Il expliqua qu’il fallait rejeter l’esprit de revanche parce qu’il rendait méchant, l’orgueil parce qu’il rendait malheureux, les richesses parce qu’elles rendaient bête. Il proposa aux hommes un mode de vie qui était probablement le seul qui ne soit pas susceptible de leur faire honte. Il opposa aux accommodements des hommes un regard clair et simple sur la réalité, un combat clair et une tactique unique : le refus de l’injustice ; le combat contre l’injustice ; et le refus de la violence pour combattre l’injustice. Il demandait que tout soit évalué en fonction des actes, parce que ce sont les actes qui nous informent de la réalité des paroles et de la sincérité des intentions. Il demandait qu’on juge un arbre par ses fruits.

Les hommes le fétichisèrent et prétendirent l’adorer pour mieux contredire par leurs actes toutes ses paroles. Ils mirent en avant ses miracles pour mieux enterrer sa parole. Ils firent des gorges chaudes de sa crucifixion pour mieux éteindre le feu qu’il avait allumé parmi les hommes. Jésus enseignait la non-violence, et c’est par des actes violents qu’on essaya de l’imposer comme dieu aux autres hommes. Jésus enseignait le refus de l’injustice, et c’est par des actions injustes qu’on tenta d’imposer son culte. Il refusa les richesses, et c’est en son nom que des prêtres lâches, des juges cauteleux et des guerriers hypocrites agirent afin de s’enrichir. Les hommes qui prétendirent aimer Jésus se donnaient comme des arbres de vie mais, sur leurs branches, on ne pouvait cueillir que des fruits pourris. La preuve qu’ils ne devaient pas l’aimer tant que ça, c’est qu’ils mettaient des représentations de son corps crucifié dans les temples qu’ils consacraient à son culte : un peu comme si un amoureux affichait dans sa chambre, au-dessus de son lit, des photos de sa bien-aimée tabassée, violée ou écrasée par une voiture. Il y avait quelque chose d’abominable, de contraire à toute intuition et de toute sensibilité, de contraire même à toute sensibilité authentique et tout amour sincère, dans l’adoration de Jésus crucifié, même si pendant les millénaires qui suivraient, son exemple influencerait de nombreux hommes, et leur inspirèrent des actes de grande beauté, des pensées merveilleuses, des vies magnifiques.

Aujourd’hui, nous n’avons plus le choix. Ce sera Jésus ou rien. Incertain de la nature de nos prochaines avanies, mais certains qu’elles se produiront, nous savons qu’elles nous concernerons tous, ou presque. Même si nous ne sommes pas tous égaux devant les conséquences de l’incurie des hommes d’état, le nombre de ceux qu’elles ne concernent pas est de plus en plus réduit. La misère croît plus vite que le désert. Ceux qui profitent de nos malheurs, ceux qui profiteront de nos désolations, s’ils ne se réveillent pas, s’ils ne changent pas et partagent avec nous ce qu’ils nous ont volé, s’ils ne mettent pas l’intérêt général au-dessus de leur petite bite, de leur gros cul et de leur grande bouche, alors nous leur ferons honte. Nous leur ferons honte parce que, pire encore que les haïr, nous les mépriserons. Nous nous organiserons sans eux, même si c’est pour une poignée de jours et de nuits. Nous vivrons sans eux, même si c’est avec des pierres et du sable. Les milliardaires seront nos tschandallas.


Texte initialement écrit pour "Le monde en ruines", un recueil collectif coordonné par Quentin Rouchet pendant et au sortir du confinement

2 commentaires:

  1. Bonjour Pacôme, encore un texte lumineux, qui m'est compréhensible jusqu'aux trois quarts du tout dernier paragraphe. Je ne sais pas comment interprêter "Nous nous organiserons sans eux, même si c’est pour une poignée de jours et de nuits. Nous vivrons sans eux, même si c’est avec des pierres et du sable." J'ai l'impression que même les pierres et le sable leur appartiennent...

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    1. Tu as sans doute raison. Tout leur appartient désormais, même le vent, même l'eau. Le monde n'est même plus prison, il est escamotage.

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