vendredi 27 novembre 2020

INTERPRÉTATION D'UNE PROPHÉTIE CONTEMPORAINE

Revoir Watchmen

 


 

Regarder la série Watchmen de Damon Lindelof en 2019 était intéressant. Regarder la série Watchmen de Damon Lindelof en 2020 est totalement flippant. Non seulement la série apparaît comme une prophétie lisible de ce qui s’est passé immédiatement après, mais également comme la prophétie de sa prophétie, enfin comme une prophétie supplémentaire, en excès et très importante, et qui n’a peut-être pas encore été vue ou lue. Il m’est donc apparu comme absolument nécessaire de revoir Watchmen de Damon Lindelof et de redéplier ici ce qu’il contient.

 

Watchmen de Damon Lindelof est, donc, d’abord, une adaptation libre de la bande dessinée scénarisée par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons entre 1986 et 1987 et publiée par DC Comics. 

 

Watchmen de Alan Moore et Dave Gibbons se déroule, sous la forme d’une « uchronie », en 1985, dans un univers proche du nôtre, mais où il y a eu, dans les années cinquante, des « super-héros ». La plupart d’entre eux était des hommes sombres, aux psychologies compliquées, mais c’était des hommes. Un seul d’entre eux, Dr. Manhattan, était, à la suite d’un accident, doté de « super pouvoirs » : étant capable de vivre à toutes les époques de sa vie en même temps, de se dédoubler, de se télétransporter, de grandir ou de rétrécir à volonté, et étant également insensible aux armes ordinaires, donc « un dieu ». 

 

C’est son intervention au Vietnam qui permet la victoire des Américains, et entraîne la réélection de Nixon, et sa réélection ensuite, jusqu’en 1985, date du récit raconté dans la bande dessinée. Pour les relations entre le personnage du Dr. Manhattan et le fonctionnement même de la bande dessinée, qu’on est capable de traverser à la fois chronologiquement et comme une totalité, dont la dernière case coexiste toujours avec la première comme les épisodes de la vie du Dr. Manhattan, il faut lire le très bel essai de Aurélien Lemant, Watchmen Now, qui fait de la bande dessinée de Moore et Gibbons une bande dessinée au carré, une bande dessinée explorant les implications métaphysiques de son propre médium. Une bande dessinée fonctionnant comme un double de son personnage, un double du Dr. Manhattan. 

 

Watchmen de Damon Lindelof est une adaptation qui tire partie, de façon à la fois ostentatoire et mystérieuse, de la détestation professée par Moore au sujet de toutes les adaptations de ses œuvres. C’est donc une série écrite malgré, voire même écrite contre. Mais c’est aussi un détournement qui s’autorise des détournements initiaux du scénariste. Moore a toujours chié sur les films qui se donnèrent comme des adaptations de ses bandes dessinées. Mais Moore a toujours lui-même détourné des fictions qui existaient déjà pour faire ses scénarios. La Ligue des Gentlemen extraordinaires en est un parfait exemple, puisque Moore y met en scène Allan Quatermain, le capitaine Nemo, le docteur Jekyll ou L’homme invisible. 

 

Lindelof fait avec les Watchmen de Moore ce que Moore a fait avec ses Gentlemen extraordinaires. Il raconte une autre histoire à partir de son histoire. Il la considère comme une mythologie avec laquelle il peut travailler. 

 

Watchmen de Moore et Gibbons se terminait sur une fausse intervention extraterrestre, fomentée par un ancien « super-héros » et collègue du Dr. Manhattan, Ozymandias. Son objectif était de mettre fin à une « montée aux extrêmes » qui allait déboucher sur une guerre nucléaire entre les USA et l’URSS. 

 

Watchmen de Lindelof se déroule en 2019 dans le monde qui a succédé à cette fausse intervention. Celle-ci a signé la fin de la présidence Nixon et Robert Redford est le chef d’état depuis presque trente ans. Celui-ci a mis en place un système de rétributions financières pour les familles des victimes de l’esclavage et de la ségrégation. Une bourgeoisie noire-américaine a pu se constituer. La police s’est attachée à la défendre, et, de rage, les « exclus de la nouvelle société », soit des petits blancs pauvres, ont été ralliés à projet suprémaciste blanc qui avait continué à perdurer en secret : dans le secret des placards des vieilles familles ségrégationnistes blanches. C’est la « Septième Cavalerie » : des terroristes tous déguisés avec des masques de Rorschach, qui ont perpétré un attentat contre les policiers de Tulsa, les identifiant un à un, les pistant et les exécutant une nuit connue sous le nom de la « nuit blanche ». A la suite de la « nuit blanche », le sénateur Joe Keene décide de masquer tous les policiers, pour leur « sécurité », afin qu’ils ne puissent plus être identifiés, pistés, exécutés. 

 

Dès lors, on se retrouve dans une série où terroristes, policiers et super-héros sont tous trois masqués, et où chaque épisode contient sa part de réflexion douce-amère sur le sens du port du masque. 

 

De façon générale, les « hommes masqués » sont un problème complexe, parce que leurs masques indiquent des choses très différentes. Ils peuvent pointer vers un surcroît de force (quand un individu porte un masque, il devient plus courageux, téméraire même, sans doute moins entravé par sa conscience réflexive, mais aussi plus indifférent aux conséquences de ses actes ; c'est ce qu'on trouve chez les Minutemen et Hooded Justice, dont le masque peut aussi renvoyer à la difficulté à assumer publiquement son homosexualité dans une société qui ne la tolère pas). Ou alors le masque devient l'expression d'une insécurité personnelle et un besoin de protection (Looking Glass). Il y a un peu de tout ça qui passe, en vrac, dans les réflexions de la série sur le masque. 

 

Revoir aujourd’hui la série, avec tous ces hommes masqués qui discutent de la signification du port du masque, semble anormalement post-2020, mais surtout parce que ce détail esthétique (qui n’est pas un détail) apparaît dans le contexte d’une guerre civile raciale. Des blancs qui estiment s’être assez excusés comme ça. Des blancs à la Pascal Bruckner, à la Geoffroy Lejeune ou à la Jean Castex, qui refusent la « repentance ». Des blancs qui considèrent qu’ils sont désormais les victimes et ont décidé de « reprendre les choses en main ». Ils le font de façon à la fois très sournoise (par des agents infiltrés chez des politiciens « progressistes ») et très grossière (on repère quand même toujours assez vite leurs enjeux). Et en 2020, nous avons eu les deux : les masques et la guerre, ou presque. La population masquée, l’assassinat de George Floyd, le retour en force de #BlackLivesMatter. Tout ça résonne fortement avec Watchmen

 

Watchmen de Lindelof, rappelons-le, s’ouvrait sur un véritable événement historique, un de ceux qui a été le plus longtemps enterré dans l’Histoire américaine, le massacre des populations noires de la ville de Tulsa en 1921. 

 

Et la série annonce bien une tentative de reprise en main fasciste du pouvoir, par des blancs mécontents, mais qui avancent masqués derrière leur champion. Un golden boy à l’air gentil, une espèce de Olivier Véran américain aux bonnes joues de winner : le sénateur Joe Keene.


Donald Trump démarrant sa campagne à Tulsa en juin 2020, en plein #BlackLivesMatter, c’était comme un épisode comique de Watchmen. Sauf que la série ne dit pas que ça. Écoutons-la plus. Écoutons-la mieux. 

 

Parce que tout ce que la série raconte se déploie à partir d’une information que personne n’avait à la base : celle que le chef de la police de Tulsa, Judd Crawford, cachait un uniforme du Ku-Klux Klan dans son placard. Le transfert de cette information entre Angela Abar et son grand-père Will Reeves est une boucle circulaire. C'est « la poule ou l’œuf » comme dit Dr. Manhattan (et les œufs ont un rôle proéminent dans la série, qu’il faudra encore analyser, mais pas cette fois-ci, pardon). Tout d’abord, Angela découvre le costume du Ku-Klux Klan après la mort de Judd, parce que son grand-père, qui a tué ce dernier, lui dit d’aller le chercher. Mais lui-même tient cette information du Dr. Manhattan, dans un de ses voyages dans le passé. Et celui-ci l'a appris de la bouche d’Angela bien après la mort du chef de la police de Tulsa. 

 

Oui, c’est un paradoxe temporel qui a « commencé tout ça » comme le découvre, atterrée, Angela. Toute la dimension chronologique du récit est elle-même prise dans une boucle avec un centre absent : l’information donnée depuis le futur dans le passé à travers les interventions de Dr. Manhattan.

 

Ainsi, Dr. Manhattan, ancien « miroir » de la bande dessinée d’Alan Moore, devient un des deux miroirs de la série de Damon Lindelof. L’autre miroir étant le personnage et le récit de Looking Glass, qui marquent la dépendance de Watchmen avec les deux séries précédents, Lost et The Leftovers (mais ce sera également le sujet d’une autre analyse, je ne peux pas tout faire d’un coup). 

 

Ce paradoxe temporel au coeur même du récit est une nécessité. Il était nécessaire afin de préparer aux deux événements attendus en fin de série, deux événements qui excèdent la fiction et sont annoncés dès le début par les « tic-tac » répétés des personnages. Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Des « tic-tac » qui n’annoncent pas seulement le « coup » perpétré par la Septième Cavalerie mais également l’inauguration de l’horloge géante de Lady Trieu. Et ce paradoxe temporel, cette boucle circulaire avec un centre absent, ce « la poule ou l’œuf » est la représentation, au sein de la série elle-même, de la fonction prophétique de celle-ci. 

 

Le Watchmen de Lindelof est ce paradoxe temporel d’une série de 2019 essayant de nous informer de ce que nous aurons à affronter à partir de 2020. Nous aurons à l’affronter de façon grossière d’abord ; subtile ensuite. Parce que toute la série est tendue comme une flèche vers les deux événements qu’il s’agit de contrer : le premier, le plus évident, celui de la reprise du pouvoir par les suprémacistes blancs. Mais ce petit con de Keene et sa troupe de vieux salopards ne sont que les premiers ennemis. Ce sont des « hommes du ressentiment », et ils sont assez faciles à identifier comme tels, même avec leurs costumes de golden boys ou d'énarques progressistes. 

 

Ce dont parle Watchmen avec plus de crainte, c’est de l’ennemi derrière.

 

Et c’est là où la série se donne comme la prophétie de sa propre prophétie. Le Dr. Manhattan de Watchmen (la série) est à la série ce que le Dr. Manhattan de Watchmen (la bande dessinée) est à la bande dessinée. La bande dessinée de Moore, profondément pessimiste, était une réflexion sur l’ambiguïté du combat pour le Bien, qui finit toujours par s’identifier au Mal. Et cette fameuse phrase (qui prendra un tout autre sens dans la série de Lindelof) : on ne peut pas faire d'omelette sans casser des oeufs. Enfin, de l’indifférence ou de l’apathie qui naît d’une connaissance de toutes les conséquences des actions commises par les hommes. Elle-même était profondément ambiguë et montrait ce qu’elle redoutait, mais sans le juger. Elle atteignait le « point de vue » de « son » Dr. Manhattan. En gros, émotionnellement, elle se cassait sur Mars

 

La série de Damon Lindelof, elle, est beaucoup plus combattive, même si elle tire partie de sa propre capacité à exister à tous les instants de sa trame et à proposer une forme en miroir à ses spectateurs. Le Dr. Manhattan de Lindelof ne va pas être indifférent aux actions commises par les hommes. Au contraire, il va participer au combat contre les deux ennemis. Le premier, visible, évident, c’est les suprémacistes blancs. Ce sont les petits connards à la Valeurs Actuelles, les Zemmour du monde entier (et il n’est nullement question d’éviter ce combat ou de le minimiser, il faut le mener jusqu’à son terme : les idées véhiculées par ces hommes sont un authentique poison). Mais il y a le deuxième. Celui-ci est plus maîtrisé, plus avancé scientifiquement, moins caricatural, moins ressentimental. Plus dangereux, donc. Ce deuxième ennemi est incarné par le personnage de Lady Trieu. Une Lady Trieu qu’une séquence nous montre en train de lire La source d’Ayn Rand (Hommage à Stéphane Legrand, qui a tout dit et écrit sur la Bible des dominants dans Ayn Rand femme capital). 

 

En cela, la série de Lindelof est profondément whedonienne. Elle continue objectivement le travail visionnaire de l'auteur de Buffy et de Angel. Elle équilibre le Mal qui vient du passé et le Mal qui vient du futur. Les salauds d’avant qui ne veulent pas lâcher l'affaire et les salauds qui viennent. Et elle nous place sur le fil du rasoir, à défendre notre pauvre petite liberté, notre pauvre petite politique et notre pauvre petite spiritualité, entre les fantasmes dévorateurs des uns et les fantasmes dévorateurs des autres. Ce que pouvait indiquer le choix d’appeler le fils d’Angela « Topher » pratiquant l’élision de la première syllabe comme chez les personnages de Joss Whedon (« Xander » pour Alexander, etc.) « Topher » est d’ailleurs le surnom du savant fou de Dollhouse, la quatrième série de Joss Whedon. Et le deuxième ennemi de Watchmen est exactement le même que celui de la série Dollhouse


Cet ennemi, c’est le transhumanisme. 

 

En quoi Watchmen n’est pas seulement une adaptation de Moore mais aussi une continuation de Whedon. 


C’est lui, l’« éléphant dans la pièce », que la série met littéralement en scène dans l’avant-dernier épisode. Lady Trieu est clairement dépeinte comme une transhumaniste : industrielle milliardaire, spécialisée (entre autres) dans les produits pharmaceutiques, surpuissante, surdiplômée, capable de trafiquer le génome humain, et décidant de récupérer la puissance « démiurgique » du Dr. Manhattan. 


Ce dont parle Watchmen, c’est de cette guerre que vont nous faire les transhumanistes. Bien sûr, dans le présent de nos enjeux économiques, sanitaires et sociaux immédiats, nous ne pouvons les voir, alors qu'ils préparent leur règne depuis cinquante ans et que, de nos jours, ils mènent nettement la partie. Ce que Watchmen a à nous dire concerne cette séquence spécifique d’événements. Une séquence qui nous mènera à devoir affronter, après l'épisode des masques et les tentatives de reprises en main par les suprémacistes blancs, les suppôts de cette « religion du futur » qui se prépare depuis un demi-siècle déjà. Et surtout à ne pas sous-estimer la dimension profondément criminelle de leurs visées. 

 

La domination a pu être le fait de l’Empire romain, de l’Église chrétienne, de l’impérialisme occidental, du capitalisme. Elle est désormais le Graal des transhumanistes, dignes continuateurs de tous les précédents.

 

Et leur guerre a déjà commencé. 

vendredi 20 novembre 2020

LE CONFINEMENT EST FINI (SI VOUS LE VOULEZ)

Sur le Tarot de Thomas Perino

 


https://vimeo.com/472116492?fbclid=IwAR2cYc_ZR76pQJ-SwkHEvrPm0KWlgBeT-DtxgkS7D2QlHWLlu6C-4fQ9ZNo


Là où est le commencement, là sera la fin. 

L’Évangile de Thomas

 

 

Lorsqu’il était ivre et qu’il rentrait chez lui, à Paris, rue du Cardinal-Lemoine, rue de l’Université, boulevard Raspail, rue de Grenelle, rue Galilée, rue Edmond-Valentin ou rue des Vignes, James Joyce aimait à prononcer à voix haute cette longue et belle phrase de Edgar Quinet : « Aujourd’hui comme aux temps de Pline et de Columelle la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance et pendant qu’autour d’elles les villes ont changé de maîtres et de noms, que plusieurs sont entrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges et sont arrivées jusqu’à nous, fraîches et riantes comme aux jours des batailles. » 

 

C’était comme un exorcisme ou une formule de protection face à la montée du nazisme et à la seconde guerre mondiale qui était à la veille d’exploser alors qu’il terminait son dernier livre, ce livre qui lui avait pris dix-sept années de sa vie à écrire. C’était comme une promesse de bonheur au cœur d’un monde bientôt à feu et à sang. Les fleurs survivent aux civilisations et aux batailles. Et peut-être que certains livres, certaines œuvres peuvent survivre aux périodes les plus sombres et les plus destructrices. Et c’est la phrase à laquelle j’ai pensé quand j’ai découvert ce petit grand film mis en ligne il y a quelques semaines et qui j’espère restera encore sur la toile alors que nous serons depuis longtemps entrés dans le néant. Ce petit film qui est apparu comme une jacinthe ou une pervenche qui traversera les âges alors que nos systèmes politiques et nos mondes policiers se seront choqués et brisés. Ce grand film tellement humble et tellement important sur un acte artistique et rituel qui a eu lieu ces cinq dernières années comme aux jours des batailles : Le Tarot Perino de Warren Lambert (2020). 

 

Depuis 2015, les Gaules en auront avalé : pas des marguerites mais des couleuvres. Attentats terroristes. État d’urgence et répression policière musclées des militants écologistes lors de la COP 21 (avec frottage des mains de Hollande disant, par cynisme ou par connerie, à Davet et Lhomme : « Imaginons qu’il n’y ait pas eu les attentats, on n’aurait pas pu interpeller les zadistes pour les empêcher de venir manifester »). Échec de Nuit Debout. Élection du petit robot. Échec des Gilets Jaunes, après un an de luttes et explosion des yeux et des mains des manifestants au LBD par une police transformée en milice d'État « Orange Mécanique ». Échec des luttes économiques et écologistes. Et maintenant une politique sanitaire répressive que le reste de l’Europe observe en écarquillant les yeux : sortant de chez nous pour aller travailler avec ces stupides et humiliantes attestations signées par nous-mêmes. Et pourquoi pas un slip sur la tête tant qu'on y est ?

 

Pendant ces cinq années, Thomas Perino a fait son Tarot. Il y a mis toute sa compréhension du monde, toute sa passion, tout son savoir-faire, toute sa patience, toute son innocence et sa rigueur. Il a commencé et terminé par le Mat : c’est la première carte qu’il a dessinée et c’est la dernière qu’il a gravée. Entre temps, il a dessiné les arcanes majeurs. Puis il a dessiné les arcanes mineurs. Puis il a gravé les arcanes mineurs. Enfin, il a gravé les arcanes majeurs pendant le confinement, alors qu’il venait de perdre son grand-père. Logique rituelle, travail cyclique autour de la matrice cyclique de tous les récits chronologiques. Thomas Perino a étudié ce qu’il dessinait, et a vécu ce qu’il étudiait. Il a traversé le Tarot et, les derniers jours de son ouvrage, Warren Lambert l’a accompagné. Il l’a filmé et il l’a écouté. Et il nous a transmis sa patiente ferveur. 

 

« Il n’y a pas de Tarot originel, explique Thomas Perino. C’est-à-dire que même le Tarot des Visconti, on dit que c’est le premier, mais parce que c’est le premier qu’on a en main. On est dans la mécanique d’un objet qui n’existe que par sa reproduction, et pourtant à chaque fois il est différent. Le modèle absolu, il est à chercher dans le monde des idées. »

 

Pourquoi l'acte de refaire le Tarot est-il si important aujourd’hui ? Parce qu’il permet d'inscrire nos récits historiques et biographiques à l’intérieur du grand récit archétypal cyclique des vies et des mondes. Parce qu’il est à la fois le passé, le présent et le futur de l’humanité ; à la fois le futur, le présent et le passé de chacune de nos vies. Parce qu’il contient Tout et il parle à tous. Le Tarot est le Livre des Lois de la manifestation. Il décrit le passage de l’invisible au visible et du visible à l’invisible et les noces du visible et de l'invisible. Il décrit le passage de l’être à l’action et de l’action à l’être et, enfin, leur transfiguration dans l’art. Dessiner le Tarot aujourd’hui, c’est approfondir le Temps. Non pas en s’extrayant du monde, mais en l’intériorisant et en le transmutant. 

 

« C’est peut-être des choses dont a besoin aujourd’hui, explique Thomas Perino. Se dire que le courage, ce n’est pas forcément un truc de guerrier ou de violent. On peut avoir une sorte de révolte, de vouloir changer le monde. Finalement c’est un peu le but du Tarot aussi : quand on regarde, c’est un truc qui permet, si ce n’est de le changer, au moins de se l’approprier, arriver à le tenir en mains comme un jeu de cartes. C’est bien l’idée : c’est-à-dire avoir, à la fin, le monde entier qui tient dans ses mains. » 

 

Il y a deux livres qu’il faudrait relire et rééditer : c’est Le Tarot de Jean Carteret et Du Fou au Bateleur de Christian Gabriel/le Guez Ricord. Ce sont deux des plus grandes figures prophétiques de l’après-guerre en France, et qui sont injustement oubliées aujourd’hui. Le premier (1906-1980) n’écrivait pas mais parlait, et les livres qui lui sont attribués sont des retranscriptions de sa parole. Le deuxième (1948-1988) écrivait, mais on doit faire des efforts incroyables pour retrouver, dans des publications souvent confidentielles, ses poèmes visionnaires, beaux comme la rencontre de Gérard de Nerval et de Faridoddin Attar. On regarde avec une admiration justifiée les poètes de la Beat Generation : Kerouac, Ginsberg, Burroughs. Mais on ignore nos grandes figures de poètes visionnaires : trop peu connus de leur vivant comme depuis leur mort. Il y aurait beaucoup à dire sur le rôle délétère des médias depuis les années 1970 : mettant systématiquement en avant des nuls tapageurs et vantards, faisant leur gloire pour mieux ensuite les défaire, et méconnaissant presque tout ce qui a pu se faire d'essentiel pendant ce demi-siècle de paix tourmentée. Au point que c’est aujourd’hui un labeur incroyable que de retrouver les traces de tous ces chemins perdus. Pourtant tant de choses ont eu lieu. Tant d’artistes inouïs nous ont visité. Tant de génies et de prophètes : en dessin, en musique, en cinéma, en théâtre, en danse, en littérature. Il faut aujourd’hui les désensabler comme des sphinx. Ce sera un vrai travail pour notre génération et la suivante : désensabler les sphinx des cinquante dernières années, plutôt que de continuer à célébrer ceux qui sont déjà célèbres ou de critiquer ceux qui sont critiquables.

 

En 2013, Thomas Perino avait réalisé un livre de gravures d’une beauté déchirante, rempli de signes et de renversements, et déjà protégé par un hexagramme du Yi King : Les heures de Grace. De lui j’ai pu également lire un Alice au pays des merveilles illustré. Depuis 2015, il s’est consacré presque exclusivement à son Tarot. Essayant de comprendre chacun des détails du Tarot de Marseille, essayant de respecter au plus près ses couleurs et ses lignes, tout en modifiant nécessairement quelques détails, parce que certains détails doivent toujours être modifiés pour que le Tarot reste vivant. C'est pourquoi il est toujours bon d'avoir plusieurs Tarots : j'ai celui de Marseille, celui de Oswald Wirth, celui de Maud Kristen. Un jour, j'espère, j'aurai celui de Thomas Perino. 

  

Dans le film de Warren Lambert, Thomas Perino lit Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. Le Maître du Haut Château est un roman que Dick a écrit avec l’aide du Yi King. Dans ce roman, la seconde guerre mondiale a été gagnée par les nazis et l’Amérique est occupée par le Japon. Et un écrivain a écrit un roman dans lequel les Américains ont gagné la guerre. Et une jeune femme aux cheveux noirs pense que le monde dans lequel ils vivent est un faux monde et que le roman de l'écrivain parle du vrai monde dans lequel ils doivent essayer de revenir. 

 

C’est comme si Thomas Perino et Warren Lambert, en nous re-balançant Le Maître du Haut Château en pleine gueule, essayaient de nous faire sortir du faux monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Le Tarot Perino est un film qui essaie de nous faire revenir au vrai monde, dont nous sommes exclus, exclus concrètement et littéralement, par le virus et le confinement. En pleine guerre du Vietnam, John Lennon et Yoko Ono avait fait une campagne publicitaire pour la paix : « War is over (if you want it) ». Le Tarot Perino m’a fait prendre conscience de ceci : Le confinement est fini, si nous le voulons. Les attestations, le couvre-feu, sont finis, si nous le voulons. Le coronavirus, même, peut disparaître demain, si nous comprenons comment et surtout pourquoi il est apparu. Si nous comprenons à quoi il correspond écologiquement en tant que conséquence de la destruction de la planète, mais aussi à quoi il correspond dans la psyché collective en termes d’expression littérale de la solitude, de l'étouffement, de l’amour impossible et de l’amitié devenue illégale. Mais nous devons apprendre à vouloir. Nous devons apprendre à voir. Nous devons apprendre à entendre et à aimer. Nous devons apprendre à modifier la réalité par la puissance transformatrice de l’écoute, de la vision et de l’action rituelle. Tant que nous n’y arriverons pas, nous resterons bloqués dans cette prison à échelle planétaire. Tant ce que nous serons impuissants à dissoudre ses barreaux sanitaires et psychiques, nous en serons les victimes, toutes et tous. « Si l'un d'entre nous est enchaîné, nul d'entre nous n’est libre » dit la fameuse chanson de Solomon Burke. C’est une des dernières choses dont Jean Carteret ait parlé avant de mourir, dans son « ermitage » de la rue de la Tour d’Auvergne, en juin 1980 : « Tant qu'il restera un homme en prison, je ne me sentirai jamais tout à fait libre. »

 

Le passage du roman de Philip K. Dick que lit Thomas Perino parle de la notion chinoise de Wu. Il s’agit d’une sagesse ou d’une compréhension qui peut se transmettre à travers un objet. Une sérénité, une bénédiction qu’un artisan peut mettre dans un objet artisanal, généralement modeste, parce que c’est dans les choses humbles que la divinité aime se loger. 


Ce sera désormais notre définition de l’art : nous ne nous intéresserons à sa valeur esthétique que secondairement. Elle n’est de toutes façons que la conséquence de sa valeur rituelle. 


Ce sera aussi notre définition de l’action politique : son efficacité ne sera jamais que la conséquence de sa valeur intrinsèque, de sa valeur propre, même exprimée dans le geste le plus humble. Ce sont les petits gestes, les actions à peine visibles, à peine remarquables, qui changent le monde. Ce sont elles que nous devons apprendre à faire avec soin. Ce sont elles dans lesquelles nous devons mettre beaucoup de Wu. 

 

Sans doute, Dick y inscrit son intuition gnostique d’une expression divine spécifiquement transmise hors des routes balisées de la culture et de l’institution : son propre rapport aux romans de science-fiction. Le Maître du Haut Château est un roman plein de Wu. Mais Thomas Perino, en le lisant dans le film de Warren Lambert, nous ramène à la modestie comme à la patience de son propre travail. Et si, en gravant son Tarot, Thomas Perino contribuait réellement à ce qu’un jour nous sortions des ténèbres de ce « nigredo collectif » afin de remonter, enfin, à la lumière ? Et si son Tarot répondait à une nécessité, pas seulement personnelle, mais collective ? 


Ce qui ferait de Thomas Perino l’acteur qualifié d’un drame archétype, l’incarnation d’un symbole : l’homme travaillant consciencieusement à se rendre courageux et patient dans une époque frénétique et lâche. L’homme, à une époque qui touche à sa fin, travaillant au commencement de la suivante. 

 

« Tu me demandais comment j’ai commencé à travailler sur le Tarot, dit Thomas Perino à Warren Lambert. Un jour, j’ai trouvé du contreplaqué japonais. C’était des petites plaques qui faisaient 11 par 16 centimètres, à peu près de la taille de ma main. C’était déjà des cartes, finalement. Elles avaient déjà l’aspect de cartes. Je me disais : elles sont déjà là. Ce contreplaqué avait une sorte de perfection : derrière, il y a quelqu’un qui a fait pousser l’arbre, il y a quelqu’un qui l’a coupé d’une certaine façon, qui en a récupéré l’écorce de la meilleure manière possible. Il y a un premier mec qui a mis du Wu dedans pour permettre à un autre de venir travailler derrière »

   

Dans l’action rituelle, par la transmission du Wu, faire est équivalent à voir. En gravant son Tarot, Thomas Perino apprend à le regarder. Il apprend à lire le Tarot en gravant le Tarot et, en le gravant et le lisant, il transfère le temps rapide dans le temps long. Il transfère le temps présent dans le jeu cyclique des formes. En traversant lentement les arcanes du Tarot, Thomas Perino essaie de libérer la réalité de sa gangue mortifère. Il essaie de nous donner un avenir. 

 

« C’est parce que c’était un travail long, et un travail un peu pénible que je voulais le faire, explique encore Thomas Perino. Ce qui me semblait me manquer, à moi, en l’occurrence, c’était les notions de courage et de volonté. Moi qui me voyais comme un grand paresseux et comme quelqu’un d’assez lâche, je trouvais ça intéressant de m’atteler à une tâche qui demande du courage. Courage qui pouvait, par ailleurs, manquer dans le monde en général. Le sens de faire ce truc-là, c’était de me dire : je vais aller au bout de cette tâche. Je vais essayer d’être juste et d’accomplir ce qui est juste. » 

 

Le Tarot Perino est un film sur l’art comme acte rituel, accomplissement de ce qui est juste, et c’est lui-même un acte rituel. Ce film est plein de Wu et il le transmet à celui qui le voit. En regardant Le Tarot Perino, on contribue à déconfiner nos âmes, et c'est ce premier déconfinement qui permettra le déconfinement de nos corps et de nos esprits. 

 

Il y a une phrase du Zohar que Raymond Abellio aimait citer : « C’est par l’étude de la Loi que l'homme soutient le monde. » C'est une phrase extraite d'un long passage du Zohar dans lequel on peut également trouver : « Quiconque s’applique à l’étude de la Loi est – s’il est permis de s’exprimer ainsi – le soutien du monde entier. Le Saint, béni soit-il, créa le monde à l’aide de la Loi ; et l’homme soutient le monde également à l’aide de la Loi. Il en résulte que la création du monde, aussi bien que son existence ne sont dues qu’à la Loi. Aussi, heureux le sort de l’homme qui se consacre à l’étude de la Loi, car il soutient le monde. »


Si le Tarot est la matrice de toutes nos fins et de tous nos commencements, s'il est le Livre des Lois de la Manifestation, alors c’est par l’étude du Tarot que nous déconfinerons nos âmes, nos corps et nos esprits. Merci à Thomas Perino de l’avoir fait et à Warren Lambert de l’avoir montré. Heureux leur sort, car ils soutiennent le monde. 


 

 

Voir le film Le Tarot Perino de Warren Lambert (2020) :


https://vimeo.com/472116492?fbclid=IwAR2cYc_ZR76pQJ-SwkHEvrPm0KWlgBeT-DtxgkS7D2QlHWLlu6C-4fQ9ZNo

 

vendredi 13 novembre 2020

L'ANTIPOCALYPSE OU : DE L'IMPORTANCE D'AVANCER MASQUÉ

  



C’était l’époque où les hommes portaient, non pas des chapeaux, mais des masques. Et c’était tellement énorme qu’on faisait comme si on ne le voyait pas. Ou que ça ne nous troublait pas plus que ça. La seule chose qu’on remarquait, désormais, c’était quand quelqu’un n’en portait pas. L’absence de masque sur un passant se voyait comme un sexe sur la figure. Cependant, dès qu’on se mettait à en parler, on voyait bien qu’il y avait un problème quand même. On oscillait entre le fou-rire et l’effroi. Des rues remplies d’hommes et de femmes masqués, avec leurs enfants masqués, et les vieillards sur des chaises roulantes masqués ; des écrans de télévision avec des retransmissions d’hommes politiques en campagne masqués, face à des supporters masqués… Un an plus tôt, cette image aurait provoqué l’incrédulité. Il n’y avait que les bébés et les chiens qui ne portaient pas de masques (et les joggers). Et encore, les bébés, on sentait bien que ça n’allait pas durer. Bientôt on leur enfilerait un masque dès la naissance, une fois coupé le cordon ombilical : « Regardez : il a le même masque que sa mère ! » 

 

En quelques mois, on avait vu des choses hallucinantes. Un président (masqué) toussant et s’étouffant sous son masque devant les jeunes (masqués) d’un lycée professionnel à Clermont-Ferrand, et disant « J’ai dû absorber un truc du masque. » Un ministre de la santé (masqué) à l’assemblée en train d’engueuler des députés de l’opposition (masqués) qui n’ont pas voulu voter la prolongation de l’état d’urgence, faisant des efforts surhumains pour ne pas s’étrangler avec son masque : « C’est ça, la réalité mesdames zes messieurs les députés : si vous voulez pas l’entendre, zortez d’ici. Elle est là, la réalité de nos zhôpitaux ! Elle est là, la réalité de nos zhôpitaux ! C’est ça, la réalité de nos zhôpitaux ! ». Mais l’image la plus étrange, c’était celle des militants de la Ligue de Défense Noire Africaine devant les locaux de Valeurs Actuelles, réclamant la démission du rédacteur en chef suite à leur Une avec Danièle Obono en esclave : avec le pénible crétin du torchon droitard (masqué), entre ses gardes du corps au crâne rasé (masqués), et autour d’eux les policiers (masqués), et face à eux, Sylvain Afoua (masqué), et les militants derrière lui (tous masqués). C’était L’Apocalypse, mais à l’envers. C’était L’Antipocalypse. L’Apocalypse, c’est une jeune fille qui enlève son voile. L’Antipocalypse, c’est une jeune femme qui le remet. Qui met un masque en plus de son voile et de sa robe de mariée. 

 

L’Antipocalypse now. On assistait au recouvrement intégral du monde, et on avait une incapacité totale à exprimer ce qu’on ressentait devant un phénomène pareil. Parce que ça ne sortait pas de nulle part. Pas du tout. On pouvait même dire que la grande mascarade mondiale avait été écrite, rêvée, conçue par nous depuis fort longtemps. Et pas seulement parce que nous avions tous vu ces reportages où on voyait des Japonais portant des masques dans le métro. 

 

Les Japonais avec des masques dans le métro, ça, franchement, nous n’en faisions rien. Ça ne nous troublait pas plus que ça. Que le port du masque soit alors associé aux pics de pollution, aux épidémies de grippe, ou à la contamination nucléaire de Fukushima, ça nous semblait encore très loin de nous. Il ne nous venait pas à l’esprit qu’on puisse un jour se retrouver à cette place, et surtout à cette place mondialement, partout, au même moment. Même grande, une contamination nucléaire est locale. Le coronavirus 19 se donne comme un phénomène mondial. Et même si la politique sanitaire change selon les pays (la France a évidemment une des plus connes, laissant les supermarchés ouverts et fermant les librairies et les petits commerces), le masquage du visage est potentiellement celui de la population mondiale. Bienvenue sur la planète masquée. 

 

Mais on aurait dû quand même mieux tendre l’oreille. Parce qu’en 2019, il y a quand même eu les Watchmen de Damon Lindelof, la troisième série (après Lost et The Leftovers) du plus grand showrunner de notre époque. Une adaptation des Watchmen de Alan Moore qui n’en est pas une, puisqu’elle traite d’un tout autre sujet (la guerre civile raciale aux États-Unis et non la guerre froide), mais en étant tout aussi uchronique, avec des policiers masqués gangrénés par une ultra-droite cherchant à reprendre le pouvoir sur la classe moyenne noire née des « compensations » pour l’esclavage instaurée par la présidence Redford. L’occasion pour Lindelof de faire remonter de vrais pans de l’histoire noire-américaine, de la participation des noirs à l’effort de guerre de 1914-1918 au massacre de Tulsa de 1921 (oui, Tulsa où Trump, en plein Black Lives Matter, ramènera sa fraise pour le premier meeting de sa campagne en juin 2020). Tout ça en automne 2019 : quelques mois seulement avant les masques et le meurtre de George Floyd. Dans cette série, les policiers, les terroristes et les super-héros sont tous masqués. Watchmen ressemble tellement à ce que 2020 avait d’inimaginable en 2019 qu’on dira sans doute aux générations futures que la série a été produite en 2021 histoire de ne pas leur faire peur. 

 

Mais l’Antipocalypse était surtout prévisible parce qu’il y avait eu deux macro-phénomènes qui avaient occupé les quinze dernières années en France : l’obsession du voile islamique et celle du manifestant cagoulé, et les deux étaient évidemment symboliquement plus que liés, indissociables. La première affaire concernant le voile à l’école remontait à 1989, certes, mais la première loi, elle, était de 2004. C’est la loi sur les signes religieux à l’école. Elle avait été condamnée par le comité des droits de l’homme de l’ONU quand un lycéen sykh qui ne voulait pas ôter son turban avait été exclu de son établissement scolaire. L’État Français, disait le comité des droits de l’homme, « n’a pas apporté la preuve irréfragable que le lycéen sanctionné aurait porté atteinte aux droits et libertés des autres élèves, ou au bon fonctionnement de son établissement. » Et cette disposition avait été redoublée en 2010 par la création d’une loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public : une loi qui faisait d’une pierre deux coups et affectait simultanément les femmes voilées et les militants cagoulés. Pour la défendre, on avait même vu des hommes politiques nous sortir Lévinas et le concept du visage dénudé comme symbole de l’altérité, de la vulnérabilité et de l’impératif éthique. C’était pourtant des policiers casqués qui attaquaient les manifestants masqués en 2019, et c’est comme si, avec la police, l’État s’arrogeait alors le monopole, non seulement de la violence, mais de la dissimulation du visage. D’une certaine façon, le comportement de la police nous amenait à voir une équivalence symbolique entre la dissimulation du visage et la violence. Comme si, au moment où nous cachions notre visage, nous exercions symboliquement une violence sur autrui en lui retirant la preuve de notre vulnérabilité. Mais qu’en était-il désormais ? Désormais, on découvrait des écoles remplies d’enfants masqués, devant des professeurs masqués, et qui retrouvaient à la porte de leurs établissements des parents masqués. 

 

C’était le signe qu’il y avait sans doute un sens plus profond encore à cette image du peuple masqué. Il y avait une signification encore supplémentaire à celle d’un contre-coup symbolique à la tentative de rendre illégale la dissimulation du visage. Il y avait celle d’un devenir énigmatique du monde. « Larvatus Prodeo » : j’avance masqué, c’est la phrase de Descartes. Dorénavant, nous sommes tous masqués, c’est-à-dire que nous sommes tous des terroristes, des policiers et des super-héros. Nous sommes tous, symboliquement, violents, parce que nous sommes tous impliqués dans la transformation, lente mais sûre, du monde. Nous faisons comme si nous obéissons, mais en réalité, cachés derrière notre masque, nous préparons autre chose. 

 

Avec leurs masques, mêmes nos chefs d’État ressemblent désormais à des ennemis de l’État. Qui sait ? Peut-être que, eux aussi, sont nos complices secrets, et qu’ils n’attendent qu’une seule chose : que nous renversions leur règne, que nous mettions fin à leur emprise. Ça doit être plutôt facile, avec des masques, de remplacer des hommes politiques eux-mêmes masqués. Ça doit être plutôt facile, de renverser un pays où tout le monde a l’air d’un terroriste, d’un super-héros ou d’un policier. Mais sommes-nous encore la même personne une fois que nous avons retiré notre masque ? 

 

Il y a cette fameuse histoire de bal masqué d’Alphonse Allais à laquelle je pense sans arrêt depuis le début de cette Antipocalypse. C’est « Un drame bien parisien », une très courte nouvelle qui pourra servir de conclusion provisoire à notre mascarade méditative. Raoul et Marguerite reçoivent tous les deux une dénonciation anonyme concernant leurs infidélités respectives. Le délateur leur conseille de se rendre au bal masqué où leur conjoint va rejoindre son amour secret. Raoul est supposé s’y rendre en templier, apprend Marguerite, et celle-ci sera en pirogue congolaise, apprend Raoul. Au cours du bal, le Templier invite la Pirogue à se retrouver tous les deux dans un endroit plus calme. Une fois seuls, ils enlèvent leurs masques et, surprise : Lui, ce n’était pas Raoul, et elle, ce n’était pas Marguerite non plus. 


Peut-être qu’à la fin de l’Antipocalypse, le ministre et le citoyen se retrouveront dans un endroit plus calme pour enlever leurs masques, et, surprise, ce ne sera ni l’un ni l’autre. 


 

jeudi 12 novembre 2020

INGMAR BERGMAN NOUS PARLE DE NOUS








 

BON ANNIVERSAIRE MAISON DAGOIT !


 

Marie-Laure Dagoit, une des plus grandes artistes de l'édition, fête ce mois-ci les 25 ans de son activité d'éditrice. Fêtez avec elle cet anniversaire en vous offrant des livres, des objets et des coffrets magnifiques sur le site de la Maison Dagoit :

https://www.maisondagoit.com

APPRENDS A PERDRE






Apprends à perdre

La vie nest pas faite pour gagner

Et dailleurs personne ne gagne

Personne ne gagne jamais

 

Alors apprends à perdre

Apprends à échouer

Le temps nest plus aux réussites

Nous avons passé l’âge de nous la raconter

Et dailleurs personne ne réussit

Personne ne réussit jamais

Tu devrais lavoir remarqué

 

Sois simple

Ne demande pas et fais

Fais ce qui te fait vivre et pas avancer

Fais ce qui te fait rester

Apprends à perdre

Apprends à accepter

 

Qui a jamais parlé de gagner

Tu devrais lavoir remarqué

Ceux qui sentêtent à te pourrir la vie

Veux-tu faire partie des pourrisseurs 

Veux-tu rejoindre leur gang de morbide stupidité

 

Qui a jamais cru quil réussissait

Ceux qui sacharnent à te marcher dessus

A te marcher sur le visage et sur les pieds

Tu devrais lavoir remarqué

Veux-tu rejoindre un club qui ne ta même pas coopté

 

Sois vrai

Ne gémis pas et pleure

Mais pleure pour plus de beauté

Ne pleure pas pour être aimé

Personne na besoin d’être tellement aimé

Apprends à perdre

Apprends à respecter

 

Aime la pluie et la neige

Accepte d’être inondé

La vie est d’être submergé

Seule la qualité de tes émotions compte

Apprends à les qualifier

 

Aime les labyrinthes de la pensée

La vie est pour apprendre

Apprends à renverser ce que tu vois

Ce que tu vois nest pas la vérité

Apprends à renverser ce que tu sais

Ce que tu sais nest pas même une connaissance

 

Apprends à savoir

Apprends à voir de lautre côté du miroir

La vérité n’apparaît que comme un heureux hasard

Une rencontre entre le rêve et la réalité

Ne t’arrête surtout pas de marcher

Marche pour rester

Apprends à rester

JUSQU'A MA MORT

 


Je suis un bouchon de liège au milieu de l’Océan

Je flotte dans la mer rageuse

Quelle est la profondeur de la mer ?

Quelle est la profondeur de la mer ?

J’ai perdu mon chemin

 

Je suis un caillou sur un terrain glissant

Je dégringole de la montagne

Quelle est la profondeur de la vallée ?

Quelle est la profondeur de la vallée ?

Cela détruit mon âme

 

Je suis une feuille dans un jour de vent

Bientôt je serai soufflée

Combien de temps encore soufflera le vent ?

Combien de temps encore soufflera le vent ?

Jusqu’à ma mort

 

The Beach Boys, 'Til I Die

 

CHLOE DELAUME PRIX MEDICIS 2020

 



Avec Le coeur synthétique, Chloé Delaume a réussi une opération alchimique inédite : transmuter la littérature expérimentale la plus ardue dans la chick litt la plus populaire. Tout ça sans jamais rien perdre de son exigence, de sa fantaisie, de sa lucidité tranchante et de ses subtils sortilèges. Une idée incroyable. Un peu comme si James Joyce ou Gertrude Stein avaient écrit un livre pour les lectrices de Elle et en avaient fait un chef d'oeuvre. Chloé Delaume vient de recevoir le Prix Médicis, ce qui est une bonne nouvelle, pas seulement pour elle mais pour tous ceux qui aiment que ce qu'ils aiment soit, à juste titre, aimé.

Bravo Chloé : tu ne l'a pas volé, ton prix. 

Chloé Delaume répond ici à un entretien pour Friction Magazine : 

https://friction-magazine.fr/cest-bizarre-de-sortir-un-livre-pendant-lapocalypse-avec-chloe-delaume-laureate-du-prix-medicis/

STEPHANE DU MESNILDOT PARLE DE RIVETTE



C'est sur son blog, Jours étranges à Tokyo, et c'est un texte sublime : Nadja Cinéma. Dans cette opération magique, Stéphane du Mesnildot relance les dés. Relançons encore, jusqu'à ce que nous tombions sur la combinaison qui annulera le virus et le confinement et nous rendra le Paris magique et mystérieux des Filles du Feu. Notre Paris. 

http://stephanedumesnildot2.blogspot.com/2020/01/nadja-cinema.html

DELFEIL DE TON PARLE DE GOURIO

 


C'est dans "Qu'est-ce que tu lis ?", sa chronique sur Bibliobs. Cette fois-ci, Delfeil nous parle des Brèves de comptoir. Vous vous souvenez ? L'époque où les bars étaient ouverts. Ca semble si loin, déjà. 

https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201110.OBS35912/qu-est-ce-que-tu-lis-17-par-delfeil-de-ton.html

vendredi 6 novembre 2020

L'ENTRÉE OUVERTE AU PALAIS FERMÉ DES SANS ROI OU LE CONFINEMENT DES ÂMES

  



 

 

Il y a un hexagramme du Yi King qui s’appelle : L’obscurcissement de la lumière. C’est l’hexagramme 36, Ming Yi. Traduit par Richard Wilhelm, son image est la suivante : « La lumière s’est enfoncée dans la terre : Image de l’obscurcissement de la lumière. C’est ainsi que l’homme noble vit avec la grande multitude. Il voile son éclat et cependant demeure lumineux. » Maud Kristen le traduit ainsi : « Plongé malgré moi dans l’impuissance et l’obscurité, je supporte un sort adverse avec courage. » Et elle explique : « Tyrannisés par une conjoncture injuste et hostile, nous ne pouvons plus agir au grand jour. Plongés malgré nous dans l’obscurité, nous cultivons la résistance pour traverser l’épreuve. Bien que réduits au silence et à la passivité, nous devons faire preuve de courage en attendant un nouveau cycle. » 


Cet hexagramme est le nôtre. C'est l'hexagramme du confinement. Mais il n’est pas seulement accablant, il est également porteur d’une très grande puissance de transformation ; c’est un immense vecteur de métamorphose. Il parle d’un monde qui s’achève, et ce monde devait s’achever. Et il parle du temps que nous devons passer en attendant de voir naître le monde suivant. Le temps que nous devons encore passer pour nous préparer à le construire, le vivre, l’incarner. 

 

Il y a plusieurs manières de questionner la Covid-19, apparue semble-t-il à Wuhan il y a un an en novembre 2019, comme il y a plusieurs manières de questionner le confinement, le déconfinement, le couvre-feu, le reconfinement, le recouvre-feu, etc. Il y a une approche journalistique, scientifique ou rationnelle, qui consiste à essayer de savoir ce que ce virus est, d’où il vient, comment il s’est propagé, sa gravité, et la légitimité des politiques sanitaires décrétées à son sujet. Il y a une approche politique qui consiste à se demander s’il y a une authentique corrélation entre le virus lui-même et la politique sanitaire ou si ces deux éléments doivent être traités indépendamment ; et la politique sanitaire évaluée en tant que politique, c’est-à-dire en tant qu’ensemble de décisions du gouvernement moins dictées par la question de la santé publique que par une idéologie ou un intérêt. Par exemple, si l’on se place d’un point de vue purement rationnel, le discours du petit robot sur les choix envisagés et la solution du reconfinement considérée comme seule bonne ne tient évidemment pas du tout. Le reconfinement n’était pas la seule solution. Il n’était absolument pas fatal. C’est l’engorgement de services d’urgence des hôpitaux cet hiver qui était fatal. Il était extrêmement prévisible, ayant systématiquement eu lieu depuis maintenant plusieurs années ; bien avant l’apparition de la Covid-19. On a supprimé 100000 lits depuis 1993, 7000 depuis l’arrivée de Macron. Le reconfinement est donc le résultat d’une incurie du pouvoir. Le fait qu’on ait encore augmenté le budget des dépenses militaires cette année, alors que nous étions « en guerre » contre un virus, montre bien que derrière le ton inutilement infantilisant du petit robot et ses discours à la « Bonne nuit les petits » (je continue à penser qu’il est forcément très âgé, ou alors ses parents l’obligeaient à regarder des émissions pour enfants des années 1960 pour nous parler comme il le fait), il n’y a pas que du sanitaire, il y a surtout du politique. 


Mais il y a aussi de la métaphysique ; de la métaphysique active. 

 

Ce que nous sommes en train de vivre est le résultat d’une inversion du sens même de la médecine ou de la santé, ou plutôt une inversion de l’inversion (mais comme on le sait, l’inversion d’une inversion n’est jamais le retour à la signification initiale). La médecine, au sens traditionnel, chinois, consiste à rester en bonne santé. Il y a cette vieille histoire – je ne sais plus où on la trouve – qui veut que le jour où l’Empereur chinois tombe malade, son médecin est exécuté. La médecine chinoise est préventive. 

 

La médecine au sens occidental consiste à soigner la maladie une fois celle-ci apparue. Elle est guérisseuse. Mais ici, avec ce virus qu’on dit venir de Chine ou qu’on attribue aux chinois, on atteint une impasse de notre fonctionnement médical. On ne peut plus guérir et on ne sait pas prévenir. Alors on essaie de faire de la médecine préventive, mais comme on ferait de la police préventive. Parce qu’il y a un parallélisme entre la médecine, la guerre et la police. Lorsqu’on lit une enquête d’Hercule Poirot, même si le grand détective belge sait qu’un crime va se produire, il s’interdit d’intervenir, et il le dit : « Je ne peux pas intervenir tant qu’un crime n’a pas eu lieu. » Poirot ne fait pas de détection préventive. Il y a un parallélisme mais ce n’est pas une identité. La police préventive est une technique de gouvernement hautement discutable, qui tient de la science-fiction dystopique. Ce sont les fameux flics précognitifs des romans de Philip K. Dick. La guerre préventive est évidemment une immondice. La médecine préventive est un art. 

 

Mais ici, désormais, ce que nous avons, ce sont des techniques policières et militaires utilisées pour empêcher la propagation du virus. Couvre-feu, interdictions de sortie festive pour les jeunes, interdictions de dîner entre amis, contraventions ou amendes pour les rebelles, six mois de prison pour une personne ayant trois fois transgressé le couvre-feu, etc. On interdit donc, non seulement de tomber malade, mais d’être porteur asymptomatique ou porteur sain. On considère que, s’il se promène, le porteur sera responsable de la maladie et de la mort des autres. Évidemment on les laisse aller au boulot et dans les transports en commun. On ne va pas commenter inlassablement ce cynisme absolu du pouvoir. Il prétend protéger ainsi les plus faibles, mais on a vraiment beaucoup, beaucoup de mal à croire que le petit robot en a quelque chose à carrer, des plus faibles. Par contre, il nous met dans une situation inédite de conflit intérieur : il nous oblige à nous positionner entre la défense des plus faibles au niveau sanitaire et des plus faibles économiquement. Si l’on se positionne contre le reconfinement, on devient un darwiniste sanitaire. On accepte de voir mourir les plus faibles : s’ils sont malades, qu’ils crèvent. Si l’on se positionne pour, on devient un darwiniste économique, on tolère de voir basculer une partie importante de la population dans la misère : s’ils sont pauvres, tant pis pour eux, qu'ils crèvent. Un vrai Catch 22. C’est une situation morale totalement inédite, et c’est une véritable horreur à vivre.

 

Tous ces domaines sont évidemment au cœur de nos vies et de nos discussions. J’aimerais envisager les choses autrement. Je ne veux pas commenter ce qui est du domaine du sanitaire ou de l’économique. Je ne suis pas compétent. J’aimerais envisager le confinement comme expérience de pensée, et même comme expérience de l’âme : une expérience collective, non-consentie et évidemment pénible, mais une expérience tout de même. C’est-à-dire une rencontre avec son intérieur, une rencontre avec son ombre, ses souffrances, ses démons. Je me doute que cette idée est désagréable. Je demande votre mansuétude pour cela. Mais je pense qu’il est nécessaire d’en parler. 

 

Les événements extérieurs n’ont lieu que parce qu’ils ont précédemment eu leur miroir avant-coureur dans nos âmes. Les fictions, les rêves, les fantasmes ont toujours un coup d’avance. Ils nous annoncent ce que nous serons amenés à vivre. C’est pourquoi il faut les écouter. Les problèmes écologiques, économiques, sanitaires ou politiques trouvent toujours des échos dans les fictions et les poèmes du passé. C’est une règle étrange, mais elle se répète toujours. On la retrouve toujours à l’œuvre. Elle nous demande d’être particulièrement attentif à des choses qui nous ont surpris ou intrigués autrefois mais par rapport auxquelles nous n’avons pas suffisamment tendu l’oreille. Elle nous demande de relire, réécouter, réévaluer. La compréhension d’une situation est un éternel retour à la case départ. Nous devons nous faire exégètes de nos vies et exégètes de leur exégèse.

 

Le confinement, le reconfinement donnent une forme lisible à une solitude qui a commencé bien avant l’arrivée du virus. Ils lui donnent une forme qui est certes terrible, mais qui ne fait que mettre en lumière une situation qui est en place depuis très longtemps. Et ils nous obligent à l’affronter alors que nous essayions de l’éviter. La pandémie de solitude qui touche les habitants des villes est un phénomène qu’on évoque depuis des décennies. Cette solitude a été atténuée par les activités nocturnes, par les séries télévisées, par les réseaux sociaux. Mais cette solitude est croissante et semble ne pas trouver de terme. Elle touche avant tout les habitants des grandes mégapoles (Paris, New York, Los Angeles, Londres, Buenos Aires, Tokyo) mais elle s’étend, de plus en plus, partout. La solitude et le célibat sont les conditions de l’âme moderne. 

 

Les Sans Roi (ceux que vous connaissez sous le nom de gnostiques) ont montré le monde comme une prison ou comme un hôpital. On peut même dire que leur vision de la naissance était celle d’un confinement de l’âme : l’âme se retrouvait confinée dans cette prison ou cet hôpital : le monde, le corps, les limites de l’existence humaine. Baudelaire aussi parlait de la vie comme d’un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Les Sans Roi et les poètes ont toujours trouvé ce monde trop étroit, ils avaient besoin d’horizons plus vastes, de cieux plus larges. La nourriture de première nécessité de l’homme, c’est l’immensité. Voyez Victor Hugo face à l’Océan. Le confinement rend le monde incroyablement étroit. Et les réseaux sociaux montrent un dehors réduit également à l’étroitesse de l’intensification des passions sociales et des durcissements de positions. 

 

Se confronter alors au confinement, mais comme événement de l’âme, change la donne du tout au tout. Même si nous n’en avons pas voulu, même si nous le vivons exactement comme ce qu’il est : un truc qui nous est imposé d’en haut, avec, de plus, une sorte de chantage moral (si tu sors, tu vas infecter les autres ; si tu demandes aux autres de rentrer, tu vas les ruiner), le confinement est un événement, de l’ordre d’un nigredo collectif et d’un Œuvre au Noir affectif. Le confinement est le nigredo alchimique de nos émotions. C’est l’entrée ouverte au palais fermé des Sans Roi. 

 

Ainsi, le confinement peut être l’occasion de transformer le danger en épreuve, comme il est dit dans les textes anciens. Si la souffrance vient du dehors, la façon dont nous l’utilisons nous revient. Utilisons cette souffrance ou cette solitude comme instruments d’éveil. Si nous nous transformons suffisamment, nous transformerons les autres, et nous transformerons le monde. D’où la nécessité d’un temps d’arrêt et de l’éloignement de l’actualité dite brûlante. D’où la nécessité d’un pas de côté. Arrêtons de nous brûler à l’actualité, essayons de mettre fin à notre addiction au commentaire de la folie du jour, pour nous concentrer sur l’immémorial ou l’inactuel. Parce que l’inactuel va reprendre ses droits. 

 

Nous devons refaire de la métaphysique expérimentale, comme disaient les membres du Grand Jeu. C’est-à-dire comprendre spirituellement les événements de nos vies, sans les lunettes des orthodoxies ou des grands systèmes théologiques, mais avec la flamme des hérétiques et la fougue des anarchistes. Nous pouvons reprendre cette aventure mystique et politique qui a fini par stagner dans des formes réactives, liées à la recherche d’un passé fantasmé où nous étions plus heureux. Ce n’est pas vrai. Nous n’avons jamais été tellement heureux. Nous étions heureux sur certains points, malheureux sur d’autres. Toute période a ses hauts et ses bas, et c’est aussi vrai de cette période, dans toute sa dureté, son âpreté, son inhumanité apparente. Ce dont nous avons besoin, c’est de retrouver une relation libre avec la divinité, avec ce qui est « nourriture essentielle » de l’âme, et qui a été gâchée par des millénaires d’institutions religieuses. C’est possible parce que de nombreux documents sacrés sont désormais à notre portée, des documents ou révélations récentes sur un passé immémorial ou sur des séquences historiques importantes. 

 

Trois codex sont apparus les quinze dernières années en français : La Bibliothèque de Nag Hammadi, découverte en 1945, publiée en France pour la première fois en intégralité en 2007. Le Livre Rouge de Carl Gustav Jung, écrit en secret de 1913 à 1916, publié en fac-similé en 2009 et traduit en français en 2010. L’Exégèse de Philip K. Dick, rédigée de 1974 à sa mort en 1982. Publiée en 2011 et traduite en français entre 2015 et 2016. Ce sont trois Sommes qu’il faut commencer à interroger parce que l’immémorial y rencontre la modernité et même la science-fiction.

 

Et puis il y a les bandes dessinées de Gébé, qui n’ont jamais été aussi actuelles. En particulier « Lettre aux survivants », un roman dessiné publié pour la première fois en 1982. C’est un livre où l’humanité est confinée dans des abris anti-atomiques souterrains, et des facteurs passent d’un abri à l’autre pour raconter des histoires aux gens. Ces gens, c’est nous, pendant le premier confinement, à demander aux réseaux sociaux qu’ils nous divertissent avec leurs débats interminables et leurs absurdités alors que nous attendions le moment de remonter à la surface. Le facteur de « Lettre aux survivants » raconte à une famille confinée six histoires : une histoire de synesthésie instantanée, très belle mais extrêmement culpabilisatrice : la synesthésie était celle de la rencontre de deux odeurs (le kiosque repeint, le buis mouillé) et celle-ci est impossible parce que le monde est désormais réduit à l’odeur des gravats et du caoutchouc. Il y a une histoire où un garçon regarde des voyageurs monter dans un train et décide de ne pas devenir comme eux (comme dans « L’An 01 »). Il devient « peintre du dedans mystérieux ». Il y a une enquête policière sans chute, basculant dans la rêverie érotique. Il y a une histoire de précognition instantanée et une histoire de lanterne magique. La sixième histoire fait tout basculer : c’est celle d’un peintre qui gagne sa vie en noircissant un Modigliani avec des petits carrés noirs pour le compte d’un milliardaire pervers. Cette rêverie scandalise la famille et celle-ci explose : « Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on étouffe. Ce n’est pas depuis qu’on est sous terre. Avant la catastrophe, on vivait en couche, enchevêtrés les uns dans les autres, sans jamais pouvoir respirer à fond. Une couche de gens qui recouvrait la Terre. Une couche vivante avec des labyrinthes où les malins circulaient à l’aise. » Le facteur rejoint ensuite les autres facteurs et leur leader résume : « Nous avons touché toutes les catégories d’âge. Nous avons fait le tour, en une douzaine de lettres, de tous les points sensibles. D’après nos rapports, le désir d’agir différemment se fait pressant, dans l’attente de la sortie. » On ne sait pas si la sortie est différée pour des raisons sanitaires ou éthiques. Mais on sait que les facteurs travaillent à la conversion de leur regard et à la transformation de leurs actes. Les hommes sont bientôt prêts à remonter. 

 

Ce reconfinement devrait être vécu comme la « Lettre aux survivants » de Gébé : nous devons nous préparer à remonter, nourris d’une indigestion totale à l’injustice, à la destruction du monde et à la perversité. Nous devons vivre ce reconfinement comme une rencontre ultime avec nos démons, mais pas pour les laisser nous dévorer. Pour les dompter, enfin. Nous devons écouter les facteurs qui nous racontent ce qui apparaît comme nos fictions essentielles. Et quand nous serons prêts, alors les pouvoirs lamentables qui triomphent encore aujourd’hui seront obligés de s’incliner. Ils devront disparaître et laisser place à un autre monde. Si nous nous y prenons bien, si nous réalisons cette opération intérieure et si nous réalisons notre nigredo collectif, ils n’auront pas le choix. Nous ne devons pas leur laisser le choix. 

INTERPRÉTATION D'UNE PROPHÉTIE CONTEMPORAINE

Revoir Watchmen     Regarder la série  Watchmen  de Damon Lindelof en 2019 était intéressant. Regarder la série  Watchmen  de Damon Lindelof...