jeudi 31 décembre 2020

ENLÈVE TON MASQUE, ON T'A RECONNU





Enlève ton masque, on t'a reconnu. Reconnue avec un e, pardon. Enlève ton masque, on t'a reconnue. Oui, je parle de toi, 2020 : une fichue année. Comme cette fois-ci, exceptionnellement, je ne traiterai pas d'un sujet d'actualité (ou plutôt d'inactualité), j’aurais pu appeler cette chronique « Post qui n’a rien à voir » en hommage aux post-scriptum des Lundis de Delfeil de Ton. Delfeil de Ton qui, d’ailleurs, continue sa nouvelle chronique, « Qu’est-ce que tu lis ? » sur Bibliobs. Je ne vous ai pas indiqué les dernières. Je n’indique plus rien sur mon blog. C’est sans doute une erreur, c’est surtout de la paresse. Je m’y remettrai. J’y reviendrai. En attendant, lisez-les tous, ses « Qu’est-ce que tu lis ? ». Il y en a 23 à ce jour. Il a fait un magnifique Max Jacob, « L’Inaccessibilité de Perpendic », et des textes passionnants sur le livre de photos de François Bouton « Le Destin tragique d’Odette Léger et de son mari Robert » et sur Napoléon. Delfeil a pris quelques mois d’avance sur l’année Napoléon. Il a raison. Dans sa chronique du livre « La Discrétion » de Faïza Guène, il parle même de l’ancien posticheur qui était monté, n’écoutant que son amour et son courage, pour parler lors des obsèques de Cavanna, au Père-Lachaise, en 2014. Cet ancien posticheur, je m’en souviens très bien. J’ai sa voix gravée dans ma mémoire. Je vous dis tout ça dans le désordre. Mes souvenirs de cette année sont dans le désordre. Cette année à mis du désordre jusque dans mes souvenirs des années précédentes. 

 


https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201201.OBS36837/qu-est-ce-que-tu-lis-20-par-delfeil-de-ton.html

 

https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201222.OBS37897/qu-est-ce-que-tu-lis-23-par-delfeil-de-ton.html

 

https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201124.OBS36540/qu-est-ce-que-tu-lis-19-par-delfeil-de-ton.html

 

https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201215.OBS37570/qu-est-ce-que-tu-lis-22-par-delfeil-de-ton.html

 

https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20201208.OBS37227/qu-est-ce-que-tu-lis-21-par-delfeil-de-ton.html

 

« Qu’est-ce que tu lis ? », Delfeil en fait à peu près un par semaine. Avec les émissions de « Arrêt sur Image » et de « Hors-Série », quelques « Interdit d’interdire » de Taddei et quelques articles de Mediapart, ça me fait ma dose hebdomadaire de médias. Et puis « Mauvais Genres », bien sûr. Je ne me lasse pas de « Mauvais Genres ». On ne se lasse pas de « Mauvais Genres ». 

 

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/hommage-a-joseph-altairac-fleur-hopkins-guys-costes-jean-luc-rivera-0

 

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/de-rusty-brown-a-promethea-le-noel-bd-de-mauvais-genres

 

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/signe-pierre-dac-hommage-en-compagnie-danne-helene-hoog-de-jacques-pessis-et-des-fictions-de-france

 


A propos de France Culture, je me rends compte que je n’ai pas annoncé ici mes dernières interventions sur la chaîne. Je n’indique plus rien sur mon blog. On voit que je ne suis plus sur les réseaux sociaux où je faisais ça continuellement, inlassablement, presque compulsivement. J'en étais devenu mon propre attaché de presse, mon propre manager, mon propre agent. Les réseaux sociaux nous transforment en auto-propagandistes. Les réseaux sociaux nous transforment en partisans de notre propre parti, même si celui-ci est le parti d'en rire ou celui du moindre effort. Bon, bon, allez, c'est Noël : je vous en mentionne au moins une. Le « Réveil culturel » de ce cher Tewfik Hakem, au sujet de « Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or ». Avec « Guru Banana » de Kevin Ayers en pause musicale : quelle joie d'entendre Kevin Ayers sur France Culture. Quelle joie de faire une pause pour écouter Kevin Ayers. L’émission date d’avant le confinement, mais avec les bouleversements de programme de la chaîne, les interruptions et les rediffusions, elle n’a été diffusée qu’en décembre. Nos lecteurs auront corrigé d’eux-mêmes : j’y fais encore l’éloge de la Facebouquerie. Le confinement, pour moi, il y aura eu un avant, et un après. Je sais que vous en avez un peu marre mais j’y reviendrai. S’il y a bien un sujet dont j’ai l’impression que je n’ai pas encore suffisamment approfondi, s’il y a bien un sujet sur lequel je veux encore parler, en particulier dans le Livre Sans Visage, c’est bien celui des réseaux sociaux. Ce n’est pas le seul, certes, mais rien à faire : c’est un gros morceau. 

 

https://www.franceculture.fr/emissions/le-reveil-culturel/pacome-thiellement-le-malheur-a-ete-tres-formateur-pour-mon-travail-et-pour-moi-meme

 


Surtout cette année : une fichue année, donc, et close sur elle-même comme un hérisson. Ce n’est pas facile de clore une année déjà si close en elle-même. Ce n'est pas facile de fermer une boîte fermée. Reprenons à zéro, je veux dire à un, je veux dire au mois de janvier. Le 15 janvier, je publiais donc chez Florent Massot « Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or ». Lancement la veille au Monte-en-l'air. Un livre très différent des précédents, impulsé par Ariane Molkhou, qui me l’avait proposé après en avoir parlé avec Denis Robert. Une exégèse d’expériences personnelles, intimes, souvent tristes ou désagréables, pour en tirer des indices sur la façon de lire le labyrinthe de malheurs dans lequel nous retombons sans cesse, et des méthodes inspirées des textes des Sans Roi pour ne pas retomber systématiquement au même endroit. Merci Florent, Ariane, Denis, merci Jésus, Simon le Magicien, Basilide, Mani (les Sans Roi), et puis merci la très, très petite poignée de gens que j’avais mis dans la confidence (Bertrand, Chloé, Thomas, Virginie). Il ne m’aura pas seulement servi à refaire un tour dans mon passé, ce livre, mais à me préparer à l’avenir qui suivrait immédiatement sa publication. Parce que dans le genre « crasse collective », 2020, pardon mais… Enfin, cette fichue année m’aura quand même permis de faire toute ma tournée de promotion du livre, entre janvier et mars : Bordeaux, Lyon, Lille, Aix-en-Provence, Toulouse… J'aurais eu le temps de voyager. De voir du pays et des amis. C’est quelques jours seulement après le 5 mars, dernière date de la promotion du livre (dans la magnifique carcasse d’avion cassée de la librairie Charybde, retour à Paris), que le confinement commençait. Pour moi, il n’a jamais vraiment cessé. Même après déconfinement, je suis resté longtemps chez moi. Depuis le reconfinement, je ne suis pas tellement sorti. On dit de certains hommes qu’ils sont nés avant la honte. J’espère que ce n’est pas mon cas. Je ne crois pas : j’ai honte souvent et facilement. Mais je suis né avant le déconfinement. Il devient, jour après jour, plus difficile de sortir de chez moi. Mais j’y arriverai. J’y travaille sérieusement, consciencieusement. Dès que j'ai achevé ce paragraphe, promis, je sors. 

 

https://vimeo.com/385940650

 

Et durant ce confinement, qu’est-ce que j’ai fait ? Plusieurs choses. Peu de temps avant l’épidémie, j’avais décidé d’écrire des textes d’exégèse concernant plusieurs de mes admirations vivantes, contemporaines, et même, à peu de choses près, générationnelles. Ça avait commencé avec « La Tueuse », une préface pour la réédition de « La nuit je suis Buffy Summers » de Chloé Delaume aux éditions Jou. Ce n’était pas seulement un texte sur le chef d’œuvre de Chloé Delaume et sur celui de Joss Whedon, mais un texte sur l’ensemble des chefs d’œuvre de Chloé Delaume, que j’ai alors tous relus dans l’ordre chronologique (ma méthode préférée) et à travers le prisme de l'éthique guerrière et magicienne de Buffy. 

 

http://editionsjou.net/la-nuit-je-suis-buffy-summers/

 


Ça a continué avec une plaquette pour Derrière la salle de bains, les livres publiés par Marie-Laure Dagoit. « Apocalypse Bertrand Mandico ». Pareil : j’ai tout revu. C’est quelque chose de revoir tous les chefs d’œuvre de Bertrand Mandico dans l’ordre de réalisation. Ça dépasse l'entendement, tant de beauté. Ça donne également beaucoup de joie et de courage. 



Le livre est sorti mais vous ne le trouverez déjà plus. Depuis, il semblerait que Marie-Laure Dagoit ait fermé boutique. C’est ce que dit son site, sur lequel on peut encore acheter les fins de stocks de certains livres. Triste, triste, fichue année. 

 

https://www.maisondagoit.com

 


Enfin, j’ai écrit le texte d’une monographie de l’artiste Amandine Urruty : encore un génie, du dessin cette fois. La monographie sera publiée le 15 janvier 2021 aux éditions de L’Eclisse. « Amandine Urruty, je veux dire le fantôme » : grande histoire. Ce n’est pas un texte très long (comparé à celui avec lequel j’allais enchaîner) mais c’était une expérience intense. Depuis que j’ai découvert les œuvres d’Amandine Urruty, j’ai l’impression d’y vivre dans une étrange familiarité. Je me sens comme un fantôme parmi les fantômes. Au moment d’écrire le texte, j’ai repris dans les grandes largeurs les œuvres complètes d’Oscar Wilde et d’Edgar Allan Poe (le deuxième ayant un rôle déterminant, et beaucoup plus direct, dans le texte que j’allais écrire immédiatement après). Ce que je n’ai pas fait, et ce qu’il serait beaucoup trop long à faire ici, c’est d’expliquer les circonstances très personnelles dans lesquelles j’ai découvert son univers. J’ai toujours eu le sentiment qu’on se sentait vraiment concerné par des œuvres d’art parce qu’elles nous annonçaient des choses qu’on était amené à vivre dans les jours, semaines, mois qui suivraient. J’ai toujours eu une relation médiumnique avec les œuvres que j’aime. Je les interroge comme on interroge les Tarots. Pour moi, elles s’imposent parce qu’elles nous parlent de quelque chose que l’on sait mais qu’on ne sait pas encore qu’on le sait. Parce qu’il nous faut encore le vivre et que cela nous intimide. L’œuvre est là pour nous aider à passer ce cap, à dépasser notre timidité. L’œuvre est là pour nous aider à vivre. 

 

https://www.hobo-diffusion.com/catalogue/2528/amandine-urruty-je-veux-dire-le-fantome

 

« La Tueuse », « Apocalypse Bertrand Mandico », « Amandine Urruty, je veux dire le fantôme » : ces trois textes forment une trilogie. Trilogie d’admirations, trilogie d’artistes que je connais et apprécie comme personnes alors que je les admire comme créateurs. J’espère que la vie me laissera le temps d’écrire sur (entre autres) Delfeil de Ton, Hermine Karagheuz, Arnaud Baumann, Olivia Clavel, Captain Cavern, Placid, Muzo, Scott Batty, Joyce A. Nashawati, Eyvind Kang, Jessika Kenney, Delphine Dora, Jakuta Alikavazovic, Stéphane Legrand ou Sarah Chiche. Écrire sur un artiste vivant est une chose très difficile, bien plus difficile que sur un artiste mort. Les morts sont sympas : ils vous laissent bien dire ce que vous voulez. Qu’est-ce qu’ils peuvent bien en avoir à foutre. Ils ont d’autres soucis, les morts. Écrire sur un vivant, c’est prendre le risque de prononcer une parole qu’il pourrait désavouer. Bon, souvent, il s’en fout aussi. Pas toujours, mais souvent (et il a raison de s’en foutre). Écrire sur un artiste de sa génération est une chose encore plus difficile : lui, non seulement il a le droit de répondre, mais il peut en avoir envie. On le comprend : la parole posée sur un travail doit pouvoir être un soutien, pas une seigneurie (comme dit le Jésus des Sans Roi : « Je ne suis pas venu en seigneur mais en soutien »). Ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’écrire sur des gens plus jeunes. Ça, c’est vraiment très difficile. 

 

https://www.youtube.com/watch?v=cDTg62vsV4U

 


J’ai une dent (cariée) contre les critiques. Pas une grosse mais, pardon, ils m’énervent pour ça. Pour ce qui apparaît généralement comme leur droit, et qui peut tourner à la scélératesse. A savoir : dire ce qu’ils pensent de ce qui se passe alors même que ça ne s’est pas encore passé. Ça a recommencé cette année avec le film sublime de Charlie Kaufman, « I’m thinking of ending things ». Quelle angoisse quand, au détour d’une émission de radio, un critique français s’y est collé, et s’y est collé si mal, en jugeant ce chef d’œuvre de haut, avec morgue, suffisance, sans connaître le roman dont il est l’adaptation très libre, sans saisir de quoi il parle mais en en parlant comme si le film parlait mal de ce dont, justement, il ne parle pas. En ne l’ayant vu qu’une fois, en gros. Il faut toujours tout voir au moins deux fois. Ça m’a rappelé ma jeunesse, quand je découvrais, effaré, les critiques du film « Twin Peaks – Fire Walk with me ». Ce qui me fait littéralement horreur, c’est l’aplomb qu’ont certains êtres pour juger publiquement de ce dont ils n’ont même pas compris le sujet. A cet instant, je n’ai qu’un rêve : ne plus être un homme. « La honte d’être un homme » dont parle Deleuze. Et les séries : qu’est-ce qu’il y aurait à dire, là aussi. 




Qu'est-ce qu'il y a à dire, sur les séries. Et on est encore bien trop peu nombreux à en parler. On est loin de savoir bien en parler. L’année dernière, on avait sorti, à deux avec Sarah Hatchuel, un livre sur « The Leftovers », la série de Damon Lindelof : « Le troisième côté du miroir », chez Playlist Society. Cette année, je ne remettais pas le couvert pour « Watchmen » du même Lindelof, mais je la revoyais. Notamment parce que Briac Picart-Hellec m’avait invité, avec ses coéquipiers CHP et Guillaume Genest, dans l’émission « Spoilers », à discuter de la série et même proposer une ébauche d’interprétation. Ça m’a passionné, beaucoup plus qu’à la première vision. Du coup, à défaut d'écrire un nouveau livre, j'ai au moins commencé à ébaucher des interprétations sur le Livre Sans Visage. J’ai été vraiment, vraiment impressionné. Il faut toujours tout revoir au moins deux fois. Je sais, je me répète. Je radote. Je radote parce que je revois. Je me répète parce que je relis. 


 

https://spoilers.lepodcast.fr/spoilers-s02e04-etoile-watchmen-serie-dauteur-et-ame-de-son-epoque-avec-pacome-thiellement

 

J’ai beaucoup revu et relu, cette année. J'ai beaucoup réécouté. J’ai enchaîné : Sophocle, Breton, Poe, Artaud, Fellini, Vertigo, Gébé, Moëbius, « Millennium » de Chris Carter, Charlie Kaufman, David Bowie, L'Exégèse de Philip K. Dick, la Bibliothèque de Nag Hammadi. Pour un gros livre dont il est encore trop tôt pour parler. Disons, pour l’instant, que c’est ma « très grosse affaire », mon « gros dossier ». Disons également que ce livre suit « La Victoire des Sans Roi » et « Sycomore Sickamour » dans une tentative de renouveler mes propres outils exégétiques et approfondir les questions spirituelles et politiques qui traversent déjà partiellement les deux précédents essais. 



Un jour, peut-être, j’écrirai le « Journal d’un exégète ». Un livre rêvé, maintes fois imaginé mais jamais vraiment envisagé, où l’on pourrait lire les problèmes qui peuvent se poser durant la rédaction d’un essai, les questions qui se posent (de forme, de contenu, d’articulation entre les deux), les choix qui sont faits. Pour la « très grosse affaire », on vous en dira plus courant 2021. C’est encore trop tôt. 

 

https://vimeo.com/210905556

 


C’est ensuite seulement que je me suis un peu déconfiné. Automne-Hiver. Je devais retrouver Thomas Bertay dans les locaux de Sycomore Films. Thomas et moi y avons réalisé un film qui sera ajouté au DVD de « Stupor Mundi livre 3 ». Parce qu’il n’y aura pas de « Stupor Mundi livre 4 ». Les meilleurs rushs ont déjà été utilisés dans les trois précédents films, et il y avait des difficultés à donner une direction suffisamment solide à un nouvel opus. Au lieu de ça, nous avons fait… autre chose. Et c’est cette autre chose qui occupera la place du quatrième film sur le DVD : un film d’une heure, très intime, nommé « Trois ou quatre cavaliers ». Ça devrait sortir courant janvier. Dès qu’on a une date, vous la saurez. 



 

https://vimeo.com/365707175

 

Et maintenant, viens, nouvelle année. Oui, je parle de toi, 2021. Il y a une semaine, alors que j’étais plongé dans la lecture du « Testament de la Fille Morte » de Colette Thomas (un des livres prophétiques les plus importants pour comprendre le temps qui vient ; ça aussi on vous en reparlera), Saturne et Jupiter se sont rencontrés. Une conjonction qui parle à tous les spectateurs de « Twin Peaks ». Espérons que nous n’en aurons pas pour 25 ans de ténèbres, cette fois. Surtout que David Lynch va tourner une nouvelle série. Dès qu’il aura été vacciné, a-t-on pu entendre. Il n’est pas le seul à avoir des projets. Même Lars Von Trier va se mettre à la saison 3 de « Kingdom ». Sa saison 3 est aussi profondément inimaginable que ne l’était la saison 3 de « Twin Peaks ». Elle est à la fois impossible et possible. Tout ce qui vient sera à la fois impossible et possible. 

 

https://www.youtube.com/watch?v=GA8UOsZChGY

 

https://www.youtube.com/watch?v=pXWcl6OuVw8&t=416s

 


Tout ce qui a eu lieu était à la fois possible et impossible. Tout ce qui vient sera à la fois impossible et possible. Dans quelques jours commencent les répétitions de « Conan la Barbare » de Bertrand Mandico, au Théâtre des Amandiers. Qu’est-ce que cela va être ? Nous ne le savons pas encore. Un spectacle hybride, un projet multidimensionnel, née de l’inspiration inentamable d’un des plus grands artistes de notre époque. Un film, une pièce, une installation, des choses diverses et variées. Une fresque sur la barbarie et la civilisation, et l’enténébrement des hommes, et le parcours d’une femme. Et Bertrand m’a invité à y participer. J’ai déjà le trac avant même de savoir ce que je vais y faire. Pour moi, pour nous, « Conan la Barbare » est déjà un mythe avant même d’y avoir trempé le cil d’une paupière. 

 

https://nanterre-amandiers.com/en/evenement/conan-la-barbare-lacryma-eroctica-bertrand-mandico-2021/

 

https://www.troiscouleurs.fr/swipe/conan-la-barbare-bertrand-mandico-nous-presente-sa-prochaine-oeuvre-monstre/

 

Viens, 2021. Ne fais pas comme ta grande sœur, ne joue pas aux grandes punisseuses, aux grandes prêcheuses d’apocalypse. Ne fais ni ta parano ni ta névrosée. Ce n’est pas la peine. On n’a pas besoin de ça. On a suffisamment de peine déjà pour que tu n’en rajoutes pas. Ce dont on a besoin, maintenant, et plus même que d’amour et de cœur, d’émotion et d’exaltation, c’est d’intelligence. Alors viens, même si tu dois encore prendre la gueule d’étoile-absinthe. Essaie seulement d’être un peu plus sobre. 2020 a eu la main lourde. Viens, 2021. Viens, étoile-absinthe. J’ai encore soif. 



Photographie : Arnaud Baumann

 

vendredi 18 décembre 2020

INFERNOËL




Ça nous pendait au nez. Maintenant, ils ne nous confinent plus. Maintenant, ils nous couvrent-fument. Et puis, ils n’annulent pas Noël. Ils annulent tout, sauf Noël. Quelle riche idée, quelle résolution, quelle fête : on applaudit bien fort le petit robot et le gouvernement de désunion nationale du Révérend Père Castex. Des humains enfermés chez eux depuis combien de nuits et pour combien de jours. Des prisonniers solitaires lâchés pour un seul soir, une seule nuit, sans contraintes et sans limites. Ça va être joli. Ce n’est plus Noël, à ce niveau de perversité, consciente ou inconsciente. C’est Carnaval. Lors des fêtes carnavalesques, traditionnelles, lorsque l’ours sort de sa grotte et pète un grand coup, les morts ressortent de leurs tombes et dansent avec les vivants, avant de retourner dans l’autre monde. C’est la Mesnie Hellequin, qui avait terrifié un jeune prêtre de Bonneval, Walchelin, en 1091. Une procession nocturne des morts, menée par le futur Arlequin de la commedia dell’arte. Tous les morts s’amusent, séduisent les vivants, rient, boivent et baisent comme des dingues. Et puis, au petit matin, ils rentrent chez eux. Le petit robot a ressuscité Hellequin, mais à l’envers. Parce que cette fois-ci, les morts, c’est nous. Nous sommes ceux qui avons vécu toute l’année dans la mort et qui allons ressortir comme des zombies pour arpenter les villes avant de retourner dans le monde du couvre-feu. C’est-à-dire cette antichambre de la mort qu’est devenue notre vie. 

 

Sans moi. Moi, ce Noël, je me confine. Je remets mon chapeau, je veux dire mon couvre-feu. Cette nuit de débauches que le Révérend Père Castex nous offre comme la cigarette du condamné, je n’en veux pas. J’adore fumer, mais, si j’étais condamné à mort, j’arrêterais de fumer. Ne serait-ce que pour ne devoir aucun plaisir à mes bourreaux. Le découvre-feu du Père Noël : non merci. Si on pouvait donner son « ticket de sortie » non-employé pour le soir de Noël à quelqu’un, comme le billet d’un concert où on sait qu’on n’ira pas, je l’offrirais volontiers à un prisonnier politique. Qu’il en profite pour essayer de fuir... Depuis le temps que je souhaite qu’on abolisse cette fête atroce. Voilà qu’on abolit tout sauf cette fête. Merci Papa Noël. Ça en dit beaucoup sur le sérieux de ce républicanisme dont le petit robot, à la suite de Hollande et de Valls, nous rabat les oreilles. Allah non ; Santa oui. La laïcité : bla-bla. Voltaire : bla-bla. Les lumières : bla-bla. Charlie : bla-bla. « Je suis bla-bla » ! Si j’avais un Hebdo, je mettrais en couverture une image inspirée de celle de Gébé à la mort de Pompidou : une gueule de Père Noël barrée, avec comme commentaire : « Plus jamais ça ! » 




Déjà l’année dernière, Noël sentait la mort. Après un an de Gilets Jaunes réprimés à grands coups d’yeux crevés, il y a quand même eu la grève des cheminots. Le petit robot avait placé la réforme des retraites juste avant les fêtes. Il se disait que ça passerait, le salopard. Il s’était pris une grève des cheminots dans la gueule. Puis il avait chouiné en demandant la trêve de la grève pour Noël. Il ne l’avait pas eue. La grève avait gagné sur la trêve : c’était justice. Là, en grand seigneur de l’injustice, le petit robot fait la trêve de son couvre-feu pour Noël. Toujours cette fête à la con. Au fond, ça doit être sa religion, Noël, au petit robot. Plus encore que Giscard, Sarkozy ou Louis XVI, le Père Noël doit être un des modèles à partir desquels on a gravé sa carte de comportement. Une des figures à partir desquelles Brigipetto a bricolé son petit Macronnochio. Ça expliquerait pas mal de choses. 



 


Le Noël moderne, c’est une fête dont la coutume unique consiste à raconter un mensonge à un gosse. C’est tout. C’est un rituel d’apprentissage pour entrer dans un monde de déloyauté extrême où l’on découvre que même nos parents sont capables de nous mentir sciemment pendant des années. C’est le rituel d’apprentissage pour faire partie d’un monde dont l’équilibre réside dans le fait que ceux à qui on a menti mentiront à leur tour. C’est l’allégorie d’un monde où les enfants sont dupés et, en grandissant, deviennent dupeurs. C’est le symbole de notre servitude éternelle aux dieux du mensonge et de la manipulation. On ne sera jamais libre tant qu’on n’aura pas effacé jusqu’au souvenir de Noël de cette Terre. 

 

La découverte de la non-existence du Père Noël est le traumatisme principal des vies ordinaires des enfants ordinaires. Ça me fait penser à une chanson des Satellites que j'aimais bien, « Les idées faciles d'accès » : « Et si on racontait aux enfants que, dans les bois, la nuit, le loup les attend ? Si on leur racontait des conneries ? Et si on les faisait un peu flipper ? » Et si on leur racontait que le Père Noël leur offrait des cadeaux ? Si on leur racontait des conneries ? C’est au point où la plupart de mes amis ne se souviennent même plus du moment où ils ont découvert que le Père Noël n’existait pas. Moi, je m’en souviens très bien. Je m’en souviendrai toujours. C’était dans la première moitié des années 1980. J’étais chez ma meilleure amie d’enfance, Marie, dans l’appartement baroque-moderne de ses parents : avec ses murs noir et argent, son lit dans une grotte en hauteur, nos espaces de jeu dans la cave où son père faisait de la musique, pleine de coins et recoins, des stocks d’habits excentriques et des boîtes de maquillage, comme les coulisses et les loges d’un théâtre. Nous étions trois, je crois, avec Cédric. Et Marie, Cédric et moi avons confronté nos doutes liés à des observations : les cadeaux maladroitement déposés par un parent, une parole entendue à la volée, etc. Trois petits détectives : « The Fearless Three » ! Nous en parlions tout bas, comme si nous faisions quelque chose de vraiment très mal.

– Alors le Père Noël n’existe pas ?

– Non. C’est des conneries. 

– Mais alors c’est qui ? 

– Le Père Noël ? C’est nos parents. 

– Mais non mais OK, tu as raison. C’est eux. 

– Je les confronterai ce soir. 

– Moi aussi. 

– Moi aussi. Courage !

– Oui… On en aura le cœur net. 

 

Je revois la confrontation avec mes parents en fin d’après-midi. Leur aveu immédiat, presque soulagés. Mais ce n’était pas fini pour autant. Après, l’enfer, pour moi comme pour mes petits copains, ça aura été de garder le secret. Il ne fallait surtout pas répéter que le Père Noël n’existe pas à l’école. Parce que, vous comprenez, il y en a qui y croient encore. Et c’est d’ailleurs l’excuse que donnent les parents pour mentir à leurs enfants. Si jamais un ou plusieurs enfants à l’école savent que le Père Noël n’existe pas, ils risquent de le répéter aux autres, et, très vite, ce serait le bordel, le mensonge ne marcherait plus. Non seulement on se sera fait mentir à la gueule pendant une dizaine d’années, mais ensuite il faudra mentir à notre tour à nos enfants, et ils mentiront à leurs enfants, et aux enfants de leurs enfants… C’était bien la peine d’en finir avec le christianisme pour perpétuer le culte du Père Noël. Non mais sérieux : pourquoi ? Sur quoi réside la nécessité de mentir au sujet du Père Noël ?



 


Je crois que la raison est plus profonde que le respect d’une vieille légende. Le respect d’une légende pas si vieille, d’ailleurs. Le respect d’une légende manufacturée ; une légende aux origines traçables ; une légende qui n’existe pas depuis si longtemps. Certes, le personnage est une synthèse de vieux mythes et de vieilles divinités crevées : Thor, Odin, Gargan, Nicolas de Myre, Julenisse, etc. Mais la forme dans laquelle il s’est imposé, avec sa gueule de vieux hollandais rigolard, est intrinsèquement liée aux États-Unis, à l’imaginaire américain, donc au déploiement du capitalisme comme horizon indépassable des possibilités humaines. Le nom lui-même n’était pas employé en France avant le milieu du XIXe siècle. L’accord tacite sur la perpétuation du mensonge concernant l’existence du Père Noël est intrinsèquement lié à la perpétuation du mensonge du capitalisme : à savoir l’accumulation des richesses comme condition du bonheur. Le capitalisme comme producteur de richesses. Et nous le savons. 

 

Nous le savons. Et nous savons que, si nous le voulions, nous pourrions tout changer. Nous savons que, si nous faisions un effort, nous pourrions en finir avec cette mascarade. Français, encore un effort ! La clé de notre émancipation ne réside pas dans le fait de ne pas croire au Père Noël. Elle réside dans le fait de cesser de le faire croire aux autres. La clé de notre émancipation ne réside pas dans le fait de ne pas croire aux vertus du capitalisme. Elle réside dans le fait de cesser de faire comme s’il avait encore un avenir qui ne soit pas une pandémie de pauvreté. Le capitalisme ne se survit à lui-même que comme un mauvais rêve dans lequel nous continuons à vivre alors que nous savons qu’il ne se maintient que par la force, la violence et le mensonge. Le capitalisme n’est plus désormais qu’une prison mondiale, engendrant massivement des maladies et de la misère. Les temps barbares reviennent. Et nous le savons. La clé de notre libération réside dans le fait d'arrêter de mentir. Les dormeurs doivent se réveiller. 



 


Merci à Placid pour les images de Thomas Nast

lundi 7 décembre 2020

CONFINÉS DEPUIS LA NUIT DES TEMPS

 

Le 17 juillet 2020, je découvrais la musique de Delphine Dora. Ce fut un éblouissement. Cette musique était à la fois hiératique et envoûtante, atmosphérique et obsédante, entêtante comme des comptines, inquiétante comme des incantations, définitive comme des requiem. Mais surtout : cette musique était variée. On passait d’un lied à une pièce sonore, d’un field recording à une improvisation free, d’une chanson pop à une leçon de ténèbres ou de lumière. Elle semblait monter comme la lave volcanique en ébullition et souffler au-delà des glaciers les plus froids, à la vitesse de la sorcière qui rejoint ses sœurs pour un Sabbat, avec la lenteur des touches de couleur que pose le peintre sur sa toile. J’étais attrapé par sa puissance d’invention mélodique, du cœur aux tripes. Chose totalement nouvelle pour moi, je décidai d’acquérir d’un coup, sans plus attendre, toute sa discographie sur bandcamp : plus de vingt albums. Je me suis plongé des jours entiers dans L’inatteingible et EudaimonA Stream Of Consciousness et Dunkles Zu SagenConversation Among the Ruins et Mystères (non) révélés… 

A partir de ce jour, je n’ai pas cessé un seul jour de l’écouter. 

Et puis je me suis décidé à lui écrire. Et puis un mail en entraîna un autre. Une discussion sur la musique entraîna une discussion sur la poésie, et une discussion sur la poésie en entraîna une autre sur la spiritualité. Et puis un jour on s’est dit qu’on pouvait peut-être travailler ensemble, Delphine et moi. Elle depuis l’Auvergne, et moi depuis Paris. Confinés depuis la nuit des temps, montage sonore et recomposition musicale par Delphine Dora à partir d’un de mes monologues improvisés sur le coronavirus et le confinement, est notre première collaboration artistique. C’est Delphine, l’artiste : moi, je ne fais que causer. Vous pouvez l’écouter sur le bandcamp de Delphine Dora. Vous pouvez l’acquérir, pour la somme que vous voulez, même zéro euros : c’est à votre main. Et puis ensuite, vous pouvez également acquérir et écouter tous les autres disques de Delphine Dora. Vous verrez : vous n’aurez pas assez du reste de votre vie pour vous émerveiller de tant de splendeurs.

https://delphinedora.bandcamp.com/album/confin-s-depuis-la-nuit-des-temps

https://delphinedora.bandcamp.com/music


vendredi 4 décembre 2020

2020, L'ODYSSÉE INTÉRIEURE





Depuis quelques mois, j’ai des cafards chez moi. J'ai provoqué un dégât des eaux chez le voisin. Ça venait d'un tuyau qui passait sous le faux plancher et s’était fendu en deux. Il a fallu casser, retaper, mais l'espace entre les deux étages est resté poreux. Et les cafards du voisin, qui squattent chez lui depuis plusieurs années, ont commencé à monter dans ma cuisine depuis le deuxième confinement. Ce que je mange n’est pas supposé intéresser les cafards : ces fins gourmets, amateurs distingués de miettes de pain, de céréales qui traînent et de biscuits secs. Les fruits et les légumes, ce n’est pas leur truc, normalement. Mais ils sont venus quand même, comme si Jean-François Piège avait ouvert un nouveau restaurant spécialement pour eux : Aux Miettes d’Or. J’avais mis une pancarte : « Ne venez pas, c’est un piège » – hommage à Brian Simard – mais ils ne sont pas plus sensibles que moi aux calembours. Aucune nourriture à l’extérieur. Tout est dans des bocaux, ou dans le frigo. Et puis je fais des allers-retours bihebdomadaires au BHV pour les insecticides naturels, la terre de diatomée, etc. Ce n’est vraiment pas la terre promise, pour eux. C’est plutôt la guerre du Vietnam. Je vous passe le détail. C’est fort désagréable à vivre, et ça l’est déjà un peu trop à décrire, à lire, à imaginer. En bref : malgré tous mes efforts, les cafards reviennent quand même. 

 

Les cafards sont aussi têtus que bêtes, aussi égoïstes que nombreux, aussi individualistes que similaires. Le propre des cafards, c’est leur incroyable absence de cohésion de groupe en termes de transmission d’informations essentielles – informations de vie ou de mort – mais leur parfaite identité de besoin et de comportement. Ils viennent tous du même endroit, au même endroit, massivement, compulsivement. Même s’il n’y a rien pour eux. Même si leur destin sera de s’y faire tuer. Ils ne se préviennent pas entre eux qu’ils y ont trouvé la mort. Ils meurent et d’autres cafards viennent pour mourir à leur tour. 

 

Ce que devient l’humain dans les réseaux sociaux est analogue. Il se met à vouloir la même chose que les autres : massivement, compulsivement. Par contre, il n’a aucun souci de l’intérêt général. La question est de savoir qui obtiendra le plus grand nombre de pouces bleus. Qui sera le chouchou de la maîtresse algorithme. Bien sûr, beaucoup de gens bien intentionnés essaieront de vous convaincre du contraire, avec des arguments du type : Il n'y a pas qu'un seul usage du réseau social ; Facebook est ce que vous en faites. Mais regardez les fruits de cet arbre. Regardez-les avec honnêteté. C'est le contraire exact qui se produit : nous ne faisons pas usage du réseau social ; le réseau social fait usage de nous. Facebook n'est pas ce que nous en faisons ; nous sommes ce que Facebook fait de nous. Et Facebook nous transforme en cafards. 

 

Les exemples sont légion. A de nombreuses reprises, emmerdé à répétition par un troll quelconque, par lassitude, par ennui, je l’ai bloqué. Il est toujours revenu avec un nouvel avatar et le même ricanement : « Hahaha, tu croyais m’échapper, eh bien non, j’ai d’autres identités, je ne te lâcherai pas. » Quel intérêt ? Quel intérêt de venir chercher quelqu’un qui, pour une raison ou une autre, ne veut pas vous parler, surtout si vous ne vous connaissez pas ? Quel intérêt de prétendre « débattre » alors qu’on déteste son interlocuteur et qu’en réalité, tout ce qu’on veut, c’est lui claquer la gueule ? D’où vient cet incroyable appétit de l’être humain (appétit massif, compulsif) pour celui qui ne s’intéresse pas à lui ? Pourquoi cet acharnement à lui nuire ? 

 

Rien à faire. Ça se reproduit, encore et encore, sur un mode obsessionnel. Parfois même de la part de gens qui sont extérieurement des « personnalités publiques » : ces individus qui présentent une image de personne équilibrée ou capable de s’exprimer avec calme et recul. Eh bien, ces personnes se transforment littéralement en monstres à travers le filtre des réseaux sociaux. Ils ne se transforment ni en freaks (ils ne sont pas assez poétiques) ni en animaux (ils ne sont pas assez gracieux). Ils se transforment en insectes. Et le « syndrôme Griveaux » est beaucoup plus courant qu’on ne le dit. Combien de copines m’ont montré leurs « échanges » avec des penseurs, souvent connus, parfois d’allure respectable, qui, après une heure du soir, se transformaient en Gremlins de l’exhibitionnisme. Une petite discussion qui passe au badinage avec des smileys. Puis une tentative maladroite de drague contournée qui occasionne une non-réponse ou une tentative d’esquive gênée de la fille. Et paf : photo de la bite. Sans doute petite branlette malingre en off. Sexualité d’insecte. 

 

Ce problème de la transformation de notre psychologie humaine, on en trouve la prophétie chez Roger Gilbert-Lecomte, dans un texte publié dans Le Grand Jeu en 1930 : « L’Enfer : c’est l’Insecte. Ris donc, monstre hominien, ris si tu en as encore le courage, tu n’as qu’à persévérer dans la voie que tu suis sur le globe en ces jours, et, réellement, cette ère ne passera pas que tu ne deviennes minuscule et coriace comme l’habitant des termitières qui est ton digne ancêtre et dont tu suis l’exemple. Contemple où tu en es et sache que ton progrès matériel n’est pas un vain mot. Perfectionne tes machines, rationalise ton travail. Spécialise-toi, ta physiologie suivra et te transformera bientôt en l’outil de tes vœux. Rappelle-toi, voici, je te donne un signe à quoi tu reconnaîtras si je dis vrai ; dans peu de temps tu ne rêveras plus. Alors, conséquence obscure pour toi et néanmoins fatalement directe tu perdras tout conscience individuelle. »  

 

Vous avez forcément remarqué l’abondance de commentaires négatifs sur les pages officielles, les comptes Facebook « tenus » par une « personnalité publique ». Bien entendu, toute personne atteignant une part de célébrité prive nécessairement quelqu’un d’autre de celle-ci. La gloire est un gâteau et tout le monde veut une part du gâteau. La quantité de gloire disponible en ce monde n’est pas infinie : plus quelqu’un mange des miettes de cette gloire, plus quelqu’un d’autre doit se priver. Mais d’où vient ce besoin d’ajouter de la tristesse à la tristesse en exprimant sa frustration dans des commentaires ? Se sentir privé d’un plaisir que quelqu’un d’autre a obtenu est compréhensible. En parler à son meilleur ami est humain. Vouloir en informer des inconnus sur des réseaux sociaux est, au mieux, une absurdité. Je dis « au mieux ». En réalité, je ne pense pas que ce soit un acte absurde. Je pense que c’est bien pire. Je pense que c’est un acte compulsif ; un comportement de cafard ou de drogué. La reconnaissance est la drogue suprême. Si, par un petit commentaire agressif malingre, on peut récupérer le pouce bleu d’un autre cafard, ce sera toujours cette petite reconnaissance de gagnée dans le visage de maîtresse algorithme. Nous avons tous des traumas, des blessures narcissiques. Nous passons nos vies à tenter de les cicatriser. Facebook nous empêche de les cicatriser à tout jamais. Facebook nous transforme en drogués de la reconnaissance, en cafards de l’ego affamé. Orgueil d’insecte. Mégalomanie d’insecte. 

 

Nous sommes en train de nous transformer en cafards. Je ne plaisante pas. C’est très sérieux : ces machines sont très puissantes, et leur logique n’est pas négociable avec la nôtre. C’est vraiment le risque principal que nous pose cette année de confinement, de masques, de réseaux en folie. La question qu’on devrait se poser est celle de notre passage à un autre type d’identité. 


Je n’apprends pas vite. Pendant des années j’ai trouvé tout ça super. Il m’a fallu attendre cette année et son premier confinement pour voir l’insecte dévorer l’homme dans les réseaux sociaux. Pour ne plus être capable de voir dans les petits commentaires agressifs malingres sous les posts que des comportements de cafards. Pour voir même dans ce besoin insatiable de commenter (massif, compulsif) le comportement d’un cafard. La faim de demander cette reconnaissance dont nous sommes privés. La faim d’être aimé et de ne pas aimer en retour : la maladie humaine. L’« esprit cafard » a toujours été dans l’homme. Dans son besoin d’être aimé et de ne pas aimer en retour. Dans sa recherche de la promotion par la méchanceté. Dans son désir d'apparaître comme un fort en gueule, un tueur qui ricane devant le cadavre de son ennemi, un snipper. Mais un snipper qui mérite quand même le respect, la reconnaissance, l'admiration, les pouces bleus. Ambition de cafard, née d'une blessure narcissique grosse comme le Ritz. Facebook, en rendant les blessures narcissiques incicatrisables, permet à « l’esprit cafard » de dévorer intégralement l’âme humaine. C’est quelque chose qui se préparait depuis des années, quelque chose qu’on a laissé faire, qu’on a laissé filer, ébloui par les prodiges que nous offraient la technologie et la mise en connexion de tous nos contacts. C’est très grave. Nous sommes en train de nous transformer en cafards.

 

La question qu’on devrait se poser est celle de notre passage à un autre type d’identité. Il y a deux semaines environs, dans l’Utah, des responsables locaux survolant la zone ont découvert une curieuse installation : un monolithe de métal, de plus de trois mètres et de forme comparable à celui de 2001, l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, qui se dégageait de la terre. Quelqu’un avait passé suffisamment de temps pour couper et creuser la roche dans la forme exacte de l’objet afin de l’encastrer. « Il y a des routes pas loin, mais ramener le matériel pour découper la roche, ramener le métal, faire tout ça dans cet endroit perdu, c’est réellement captivant » avait déclaré le porte-parole du département de la sécurité publique. Certains observateurs ont noté une ressemblance avec les sculptures de John McCracken, un artiste américain ayant résidé un temps dans l’État voisin du Nouveau-Mexique et décédé en 2011. On a également évoqué Richard Serra, Petecia Le Fawnhawk, Max Siendentopf. Et puis le monolithe a disparu, évacué une dizaine de jours plus tard par un funambule adepte des sports extrêmes et ses trois complices, qui ont immédiatement mis en ligne leur coup d’éclat : « Nous avons enlevé le monolithe de l’Utah ». Puis un autre monolithe est apparu en Roumanie, sur la colline de Batca Doamnei, face au mont Ceahlau. Puis ce monolithe a disparu à son tour, sans doute emporté par quelques rigolos. Ces apparitions de monolithe sont des épiphanies. 

 

Et ces épiphanies m’en ont rappelé une autre. Moins condensée, moins épurée mais pas moins fascinante. C’est mon ami Arthur-Louis Cingualte qui m’en avait parlé, il m’avait même envoyé le documentaire Ressurect Dead qui lui était consacrée. A partir des années 1980 et jusqu’en 2000 on pouvait trouver dans les rues de multiples villes des États-Unis et de pays d’Amérique du Sud des inscriptions au sol, sur la route, qui avaient été inscrites sous la forme de mosaïques de linoléum de la taille d’une plaque d’immatriculation cimentées dans l’asphalte : Toynbee Idea in movie 2001 Ressurect Dead on Planet Jupiter. Inscrites au sol dans des endroits impossibles, on pouvait ne jamais les remarquer, mais une fois qu’on en avait vu une, on en voyait beaucoup d’autres, dans beaucoup d’autres villes. Il a fallu des années pour qu’un trio d’enquêteurs obsessionnels et attachants, quelque part entre Pynchon et Rivette, finisse par retrouver l’auteur. Ainsi que son but : encourager les hommes à explorer cette idée qu’il avait trouvé dans un essai d’Arnold Toybee et pensait être le sujet caché de 2001. A savoir récupérer l’ensemble des molécules d’un corps humain et les replacer dans la même séquence pour ressusciter à répétition une personne morte. Sur Jupiter. Ressuscitez les morts sur la planète Jupiter. Ah oui ?

 

C’est très étrange, tout ça. Je n'ai jamais pensé que 2001 parlait de la résurrection des morts sur Jupiter. Mais de quoi parle 2001 de Stanley Kubrick au juste ? Au juste, je ne sais pas. On ne sait pas. Ça ne semble pas être de ressusciter les morts sur Jupiter, mais ça parle de quoi ? Du chaînon manquant ? De l’évolution des animaux en humains, puis des humains à autre chose ? Du rôle des extraterrestres dans les basculements de civilisations ? De Dieu, de l’homme, de la machine, du surhomme ? Des risques de la technologie enfantant des monstres ? Je ne sais pas. On ne sait pas. On a des hypothèses. 2001 est le plus difficile des films populaires, le plus énigmatique des grands succès. C'est le plus expérimental, surtout. 2001 oblige le spectateur à faire un saut interprétatif. Il le force à réfléchir. Il fonctionne comme un extraordinaire vecteur de métamorphose. C’est du moins comme ça qu’il a été perçu à sa sortie, et ensuite. Jusqu’à ce que la passion des spectateurs pour d’autres films de Kubrick (ShiningEyes Wide Shut) ne l’occultent pas, il ne faut pas exagérer, mais le fassent temporairement passer au second plan. Cette année, 2001 revient. 

 

2001 n’a jamais cessé d’agir sur ses spectateurs. Sa puissance est celle de l’épure, et du basculement dans l’abstraction. Peu de dialogues, une puissance hypnotique, une esthétique tirée au cordeau, et puis un voyage mental. L’équivalent d’une transe chamanique. Une sortie du corps. C’est quelque chose que la saison 3 de Twin Peaks a rejouée, dans le fameux épisode 8 et son voyage dans l’atome. Ligeti dans 2001, Penderecki dans Twin Peaks : même les puissances hypnotiques des musiques s’y font écho. Le spectateur est au cœur du processus. Il part très loin. Il revient complètement ébloui et ébahi. Il ne sait pas ce qu’il a vu. Il doit faire des sauts interprétatifs. Il doit combler les vides. Il doit agir et se métamorphoser. Puissance extraterrestre du cinéma dans 2001, puissance extraterrestre de la télévision dans Twin Peaks : ce sont des « mythes modernes » que C.G. Jung avait déjà perçu dans les apparitions d’objets volants non-identifiés. Ce sont les prémisses d’une grande métamorphose. Et celle-ci doit être une rupture dans la narration, une rupture avec le « scénario ». Une ouverture vers la puissance indomptable de la poésie. 

 

2020 est bien l’année de la science-fiction. On n’a cessé de le dire, de le répéter. Le virus maléfique, mondial, le confinement, les masques, ont produit essentiellement deux types de scénario, tous deux dystopiques. L’un, apocalyptique, est le récit d’un virus venu de Dieu, du Diable ou de la Nature, terrifiant les populations, les tuant, les confinant, les isolant, les séparant de leurs proches. L’autre, complotiste, est le récit d’une prise de pouvoir biopolitique par une élite financière, et celui de son extermination d’une partie de la population mondiale. Et le tout a été traversé en zigzags par des retours en force de l’Histoire de la ségrégation et la persistance du racisme systémique dans le monde occidental (#BlackLivesMatter), ainsi que par une police devenant toute-puissante et d’une violence hallucinante. Une police organisée comme un syndicat du crime. 

 

Après un remake de Watchmen, et la crainte d’un remake de 1984, soudain est apparu un clin d’œil qui nous vient de 2001. C’est un clin d’œil du numineux. C’est l’enfant divin qui décide de jouer avec nous, l'irruption de l'inactuel dans le flux de l'actualité. C'est le rappel que nous sommes transformés par l'inactuel, pas par l'actualité. Le monolithe noir est un miroir tendu au spectateur du film comme à l'individu confiné qui décidera d’y voir ce qu’il porte déjà en lui mais qui ne demande qu'à s'extérioriser et à produire de nouvelles formes de vie. Son apparition aujourd’hui, quel qu’en soit l’auteur, et quelles qu’en soient ses intentions, est une tentative héroïque de sortir notre terrible année de son étau narratif, scénaristique, cousu de fil blanc. Une tentative de nous extraire de notre devenir-cafard et de nous rattacher à la puissance indomptable de la poésie.

 

 


Ce texte a été écrit après la proposition de Marie Sorbier de répondre à la question du monolithe dans la section Affaire en cours de Affaires culturelles, l'émission quotidienne d'Arnaud Laporte sur France Culture. Vous pouvez l'écouter ici :

https://www.franceculture.fr/emissions/affaire-en-cours/affaires-en-cours-du-mardi-01-decembre-2020


vendredi 27 novembre 2020

INTERPRÉTATION D'UNE PROPHÉTIE CONTEMPORAINE

Revoir Watchmen

 


 

Regarder la série Watchmen de Damon Lindelof en 2019 était intéressant. Regarder la série Watchmen de Damon Lindelof en 2020 est totalement flippant. Non seulement la série apparaît comme une prophétie lisible de ce qui s’est passé immédiatement après, mais également comme la prophétie de sa prophétie, enfin comme une prophétie supplémentaire, en excès et très importante, et qui n’a peut-être pas encore été vue ou lue. Il m’est donc apparu comme absolument nécessaire de revoir Watchmen de Damon Lindelof et de redéplier ici ce qu’il contient.

 

Watchmen de Damon Lindelof est, donc, d’abord, une adaptation libre de la bande dessinée scénarisée par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons entre 1986 et 1987 et publiée par DC Comics. 

 

Watchmen de Alan Moore et Dave Gibbons se déroule, sous la forme d’une « uchronie », en 1985, dans un univers proche du nôtre, mais où il y a eu, dans les années cinquante, des « super-héros ». La plupart d’entre eux était des hommes sombres, aux psychologies compliquées, mais c’était des hommes. Un seul d’entre eux, Dr. Manhattan, était, à la suite d’un accident, doté de « super pouvoirs » : étant capable de vivre à toutes les époques de sa vie en même temps, de se dédoubler, de se télétransporter, de grandir ou de rétrécir à volonté, et étant également insensible aux armes ordinaires, donc « un dieu ». 

 

C’est son intervention au Vietnam qui permet la victoire des Américains, et entraîne la réélection de Nixon, et sa réélection ensuite, jusqu’en 1985, date du récit raconté dans la bande dessinée. Pour les relations entre le personnage du Dr. Manhattan et le fonctionnement même de la bande dessinée, qu’on est capable de traverser à la fois chronologiquement et comme une totalité, dont la dernière case coexiste toujours avec la première comme les épisodes de la vie du Dr. Manhattan, il faut lire le très bel essai de Aurélien Lemant, Watchmen Now, qui fait de la bande dessinée de Moore et Gibbons une bande dessinée au carré, une bande dessinée explorant les implications métaphysiques de son propre médium. Une bande dessinée fonctionnant comme un double de son personnage, un double du Dr. Manhattan. 

 

Watchmen de Damon Lindelof est une adaptation qui tire partie, de façon à la fois ostentatoire et mystérieuse, de la détestation professée par Moore au sujet de toutes les adaptations de ses œuvres. C’est donc une série écrite malgré, voire même écrite contre. Mais c’est aussi un détournement qui s’autorise des détournements initiaux du scénariste. Moore a toujours chié sur les films qui se donnèrent comme des adaptations de ses bandes dessinées. Mais Moore a toujours lui-même détourné des fictions qui existaient déjà pour faire ses scénarios. La Ligue des Gentlemen extraordinaires en est un parfait exemple, puisque Moore y met en scène Allan Quatermain, le capitaine Nemo, le docteur Jekyll ou L’homme invisible. 

 

Lindelof fait avec les Watchmen de Moore ce que Moore a fait avec ses Gentlemen extraordinaires. Il raconte une autre histoire à partir de son histoire. Il la considère comme une mythologie avec laquelle il peut travailler. 

 

Watchmen de Moore et Gibbons se terminait sur une fausse intervention extraterrestre, fomentée par un ancien « super-héros » et collègue du Dr. Manhattan, Ozymandias. Son objectif était de mettre fin à une « montée aux extrêmes » qui allait déboucher sur une guerre nucléaire entre les USA et l’URSS. 

 

Watchmen de Lindelof se déroule en 2019 dans le monde qui a succédé à cette fausse intervention. Celle-ci a signé la fin de la présidence Nixon et Robert Redford est le chef d’état depuis presque trente ans. Celui-ci a mis en place un système de rétributions financières pour les familles des victimes de l’esclavage et de la ségrégation. Une bourgeoisie noire-américaine a pu se constituer. La police s’est attachée à la défendre, et, de rage, les « exclus de la nouvelle société », soit des petits blancs pauvres, ont été ralliés à projet suprémaciste blanc qui avait continué à perdurer en secret : dans le secret des placards des vieilles familles ségrégationnistes blanches. C’est la « Septième Cavalerie » : des terroristes tous déguisés avec des masques de Rorschach, qui ont perpétré un attentat contre les policiers de Tulsa, les identifiant un à un, les pistant et les exécutant une nuit connue sous le nom de la « nuit blanche ». A la suite de la « nuit blanche », le sénateur Joe Keene décide de masquer tous les policiers, pour leur « sécurité », afin qu’ils ne puissent plus être identifiés, pistés, exécutés. 

 

Dès lors, on se retrouve dans une série où terroristes, policiers et super-héros sont tous trois masqués, et où chaque épisode contient sa part de réflexion douce-amère sur le sens du port du masque. 

 

De façon générale, les « hommes masqués » sont un problème complexe, parce que leurs masques indiquent des choses très différentes. Ils peuvent pointer vers un surcroît de force (quand un individu porte un masque, il devient plus courageux, téméraire même, sans doute moins entravé par sa conscience réflexive, mais aussi plus indifférent aux conséquences de ses actes ; c'est ce qu'on trouve chez les Minutemen et Hooded Justice, dont le masque peut aussi renvoyer à la difficulté à assumer publiquement son homosexualité dans une société qui ne la tolère pas). Ou alors le masque devient l'expression d'une insécurité personnelle et un besoin de protection (Looking Glass). Il y a un peu de tout ça qui passe, en vrac, dans les réflexions de la série sur le masque. 

 

Revoir aujourd’hui la série, avec tous ces hommes masqués qui discutent de la signification du port du masque, semble anormalement post-2020, mais surtout parce que ce détail esthétique (qui n’est pas un détail) apparaît dans le contexte d’une guerre civile raciale. Des blancs qui estiment s’être assez excusés comme ça. Des blancs à la Pascal Bruckner, à la Geoffroy Lejeune ou à la Jean Castex, qui refusent la « repentance ». Des blancs qui considèrent qu’ils sont désormais les victimes et ont décidé de « reprendre les choses en main ». Ils le font de façon à la fois très sournoise (par des agents infiltrés chez des politiciens « progressistes ») et très grossière (on repère quand même toujours assez vite leurs enjeux). Et en 2020, nous avons eu les deux : les masques et la guerre, ou presque. La population masquée, l’assassinat de George Floyd, le retour en force de #BlackLivesMatter. Tout ça résonne fortement avec Watchmen

 

Watchmen de Lindelof, rappelons-le, s’ouvrait sur un véritable événement historique, un de ceux qui a été le plus longtemps enterré dans l’Histoire américaine, le massacre des populations noires de la ville de Tulsa en 1921. 

 

Et la série annonce bien une tentative de reprise en main fasciste du pouvoir, par des blancs mécontents, mais qui avancent masqués derrière leur champion. Un golden boy à l’air gentil, une espèce de Olivier Véran américain aux bonnes joues de winner : le sénateur Joe Keene.


Donald Trump démarrant sa campagne à Tulsa en juin 2020, en plein #BlackLivesMatter, c’était comme un épisode comique de Watchmen. Sauf que la série ne dit pas que ça. Écoutons-la plus. Écoutons-la mieux. 

 

Parce que tout ce que la série raconte se déploie à partir d’une information que personne n’avait à la base : celle que le chef de la police de Tulsa, Judd Crawford, cachait un uniforme du Ku-Klux Klan dans son placard. Le transfert de cette information entre Angela Abar et son grand-père Will Reeves est une boucle circulaire. C'est « la poule ou l’œuf » comme dit Dr. Manhattan (et les œufs ont un rôle proéminent dans la série, qu’il faudra encore analyser, mais pas cette fois-ci, pardon). Tout d’abord, Angela découvre le costume du Ku-Klux Klan après la mort de Judd, parce que son grand-père, qui a tué ce dernier, lui dit d’aller le chercher. Mais lui-même tient cette information du Dr. Manhattan, dans un de ses voyages dans le passé. Et celui-ci l'a appris de la bouche d’Angela bien après la mort du chef de la police de Tulsa. 

 

Oui, c’est un paradoxe temporel qui a « commencé tout ça » comme le découvre, atterrée, Angela. Toute la dimension chronologique du récit est elle-même prise dans une boucle avec un centre absent : l’information donnée depuis le futur dans le passé à travers les interventions de Dr. Manhattan.

 

Ainsi, Dr. Manhattan, ancien « miroir » de la bande dessinée d’Alan Moore, devient un des deux miroirs de la série de Damon Lindelof. L’autre miroir étant le personnage et le récit de Looking Glass, qui marquent la dépendance de Watchmen avec les deux séries précédents, Lost et The Leftovers (mais ce sera également le sujet d’une autre analyse, je ne peux pas tout faire d’un coup). 

 

Ce paradoxe temporel au coeur même du récit est une nécessité. Il était nécessaire afin de préparer aux deux événements attendus en fin de série, deux événements qui excèdent la fiction et sont annoncés dès le début par les « tic-tac » répétés des personnages. Tic-tac, tic-tac, tic-tac. Des « tic-tac » qui n’annoncent pas seulement le « coup » perpétré par la Septième Cavalerie mais également l’inauguration de l’horloge géante de Lady Trieu. Et ce paradoxe temporel, cette boucle circulaire avec un centre absent, ce « la poule ou l’œuf » est la représentation, au sein de la série elle-même, de la fonction prophétique de celle-ci. 

 

Le Watchmen de Lindelof est ce paradoxe temporel d’une série de 2019 essayant de nous informer de ce que nous aurons à affronter à partir de 2020. Nous aurons à l’affronter de façon grossière d’abord ; subtile ensuite. Parce que toute la série est tendue comme une flèche vers les deux événements qu’il s’agit de contrer : le premier, le plus évident, celui de la reprise du pouvoir par les suprémacistes blancs. Mais ce petit con de Keene et sa troupe de vieux salopards ne sont que les premiers ennemis. Ce sont des « hommes du ressentiment », et ils sont assez faciles à identifier comme tels, même avec leurs costumes de golden boys ou d'énarques progressistes. 

 

Ce dont parle Watchmen avec plus de crainte, c’est de l’ennemi derrière.

 

Et c’est là où la série se donne comme la prophétie de sa propre prophétie. Le Dr. Manhattan de Watchmen (la série) est à la série ce que le Dr. Manhattan de Watchmen (la bande dessinée) est à la bande dessinée. La bande dessinée de Moore, profondément pessimiste, était une réflexion sur l’ambiguïté du combat pour le Bien, qui finit toujours par s’identifier au Mal. Et cette fameuse phrase (qui prendra un tout autre sens dans la série de Lindelof) : on ne peut pas faire d'omelette sans casser des oeufs. Enfin, de l’indifférence ou de l’apathie qui naît d’une connaissance de toutes les conséquences des actions commises par les hommes. Elle-même était profondément ambiguë et montrait ce qu’elle redoutait, mais sans le juger. Elle atteignait le « point de vue » de « son » Dr. Manhattan. En gros, émotionnellement, elle se cassait sur Mars

 

La série de Damon Lindelof, elle, est beaucoup plus combattive, même si elle tire partie de sa propre capacité à exister à tous les instants de sa trame et à proposer une forme en miroir à ses spectateurs. Le Dr. Manhattan de Lindelof ne va pas être indifférent aux actions commises par les hommes. Au contraire, il va participer au combat contre les deux ennemis. Le premier, visible, évident, c’est les suprémacistes blancs. Ce sont les petits connards à la Valeurs Actuelles, les Zemmour du monde entier (et il n’est nullement question d’éviter ce combat ou de le minimiser, il faut le mener jusqu’à son terme : les idées véhiculées par ces hommes sont un authentique poison). Mais il y a le deuxième. Celui-ci est plus maîtrisé, plus avancé scientifiquement, moins caricatural, moins ressentimental. Plus dangereux, donc. Ce deuxième ennemi est incarné par le personnage de Lady Trieu. Une Lady Trieu qu’une séquence nous montre en train de lire La source d’Ayn Rand (Hommage à Stéphane Legrand, qui a tout dit et écrit sur la Bible des dominants dans Ayn Rand femme capital). 

 

En cela, la série de Lindelof est profondément whedonienne. Elle continue objectivement le travail visionnaire de l'auteur de Buffy et de Angel. Elle équilibre le Mal qui vient du passé et le Mal qui vient du futur. Les salauds d’avant qui ne veulent pas lâcher l'affaire et les salauds qui viennent. Et elle nous place sur le fil du rasoir, à défendre notre pauvre petite liberté, notre pauvre petite politique et notre pauvre petite spiritualité, entre les fantasmes dévorateurs des uns et les fantasmes dévorateurs des autres. Ce que pouvait indiquer le choix d’appeler le fils d’Angela « Topher » pratiquant l’élision de la première syllabe comme chez les personnages de Joss Whedon (« Xander » pour Alexander, etc.) « Topher » est d’ailleurs le surnom du savant fou de Dollhouse, la quatrième série de Joss Whedon. Et le deuxième ennemi de Watchmen est exactement le même que celui de la série Dollhouse


Cet ennemi, c’est le transhumanisme. 

 

En quoi Watchmen n’est pas seulement une adaptation de Moore mais aussi une continuation de Whedon. 


C’est lui, l’« éléphant dans la pièce », que la série met littéralement en scène dans l’avant-dernier épisode. Lady Trieu est clairement dépeinte comme une transhumaniste : industrielle milliardaire, spécialisée (entre autres) dans les produits pharmaceutiques, surpuissante, surdiplômée, capable de trafiquer le génome humain, et décidant de récupérer la puissance « démiurgique » du Dr. Manhattan. 


Ce dont parle Watchmen, c’est de cette guerre que vont nous faire les transhumanistes. Bien sûr, dans le présent de nos enjeux économiques, sanitaires et sociaux immédiats, nous ne pouvons les voir, alors qu'ils préparent leur règne depuis cinquante ans et que, de nos jours, ils mènent nettement la partie. Ce que Watchmen a à nous dire concerne cette séquence spécifique d’événements. Une séquence qui nous mènera à devoir affronter, après l'épisode des masques et les tentatives de reprises en main par les suprémacistes blancs, les suppôts de cette « religion du futur » qui se prépare depuis un demi-siècle déjà. Et surtout à ne pas sous-estimer la dimension profondément criminelle de leurs visées. 

 

La domination a pu être le fait de l’Empire romain, de l’Église chrétienne, de l’impérialisme occidental, du capitalisme. Elle est désormais le Graal des transhumanistes, dignes continuateurs de tous les précédents.

 

Et leur guerre a déjà commencé. 

PRINCE DES FÊTES BRÛLANTES ET DES AUBES FROIDES

« La musique de Prince parle d’un monde où le sexe et la spiritualité seraient unis, un monde où le sexe et la spiritualité ne feraient qu&#...