mardi 22 juin 2021

RIEN SUR ZEMMOUR

Armagnacs et Bourguignons

 



Pour commencer, j’étais parti sur l’idée d’écrire un texte sur l’obscène Zemmourmania qui s’est emparée du monde médiatico-politique depuis quinze jours, quinze mois ou quinze ans. A partir du moment où j’avais rêvé (à plusieurs reprises, entre l’année dernière et cette année) que Zemmour allait devenir le chef d’un gouvernement de bouchers exécutant sommairement tous ceux qui – arabes, noirs, femmes ou pauvres – ne lui revenaient pas, ce problème m’obsédait. Je n’arrivais plus à passer une journée sans penser à ce sale type et à ses sombres intentions. C’était vraiment moche. C’était même carrément à pleurer. Alors j’avais commencé à écrire : Cette diversion du monde politique et médiatique est cousue de fil blanc. Depuis quinze jours ou quinze mois, tout ce qui se joue autour d’une candidature de Zemmour est une stratégie tellement classique de diversion de la colère sociale qu’elle semblerait transparente à un ado de quinze ans. Plus la colère sociale monte d’en bas, plus on excite la fibre raciste d’en haut. On a vu jouer ça x fois. Ce n’est pas de la basse politique, c’est un scénar de série z. Ce n’est pas de l’extrême-droitisme, c’est du « racisme porn ». C’est vraiment moche. C’est même carrément à pleurer. 

 

Oui, c’est carrément à pleurer. En vingt ans, la politique n’a pas progressé d’un millimètre. Elle a reculé. Pendant que le premier salopard de la séquence néo-pétainiste, le premier vampire, le sordide Sarkozy, enchaîne désormais des procès qu’il n’a pas volés (merci Médiapart – et on espère bien qu’il finira dans le trou d’où il n’aurait jamais dû sortir), et que le deuxième vampire, le débile Valls, revient de sa saucée en Catalogne pour inonder les médias complaisants de ses abjects postillons, on voit monter le troisième vampire, issu, lui, du monde médiatique, là depuis très longtemps et attendant en piaffant son jour de gloire, « immobile à grands pas », avec ses ricanements et son sourire de faux-jeton, sa gestuelle de croque-mort et ses autoritarismes de sous-officier, pour recommencer cette bonne blague, une blague vraiment si bonne qu’on ne s’en lasse pas : foutre sur le dos des arabes pauvres les incuries du monde capitaliste, relancer la théorie du « choc des civilisations », refaire une petite beauté à la France de Papa-Napoléon-Pétain. A sa décharge, il était en effet déjà là à bosser sur le sujet lorsque le premier vampire a pris le pouvoir dans ce pays. Il préparait le terrain. Un terrain qu’on lui a largement laissé, des heures et des heures de plateau télévisé, à répéter ses « Ben, voyons », à refaire ses grossiers résumés des épisodes précédents, à retisser inlassablement son histoire parallèle de la France éternelle contre les méchants arabes, les méchants noirs, les mauvais pauvres et les femmes qui devraient retourner faire la vaisselle. Pendant vingt ans, à coups d’erreurs factuelles, d’accusations péremptoires et d’absurdités racistes et sexistes dites sur le ton d’une évidence, le vampire Zemmour a largement eu le temps de contaminer de ses montages historiques ou de ses traficotages de chiffres la « gueule » du débat public, au profit des vieux milliardaires qui ont si peur de la révolte sociale. Son ancien employeur, Ruquier, a beau jeu de se vanter d’avoir cessé de l’inviter depuis dix ans. Il avait déjà fait tout le sale boulot avant. Il avait transformé un obscur chroniqueur politique du Figaro, auteur de pauvres livres sur Chirac et Balladur, en superstar d’une ultra-droite décomplexée qui assumerait à la fois sa peur des arabes, sa détestation des femmes et son désir de ne jamais sortir d’un fantasme identitaire français. Un roman national aussi grossier qu’une reconstitution pour parc d’attractions. Un roman national où Saint Louis, Napoléon et Pétain se donnent la main dans des décors de Walt Disney. 

 



Donc on en était là. Donc j’en étais là, et j’apprends qu’une humoriste (dont je ne connaissais même pas le nom) a démissionné suite à l’interdiction d’une blague sur Zemmour, sur Europe 1. Une blague ? Une blague. Et puis j’ouvre Rock & Folk (que je reçois toujours, suite sans doute au fait que j’y ai écrit naguère, il y a une quinzaine d’années) et là, je vois quoi ? Une interview de Valls. De Valls ? De Valls. Et puis je me dis que : stop, c’est trop. Je n’en peux plus, mais vraiment je n’en peux plus, de tant de complaisance avec le mensonge. Je n’en peux plus de Sarkozy, Valls, Zemmour. Et j’en peux déjà plus du prochain cavalier de la françocalypse (Enthoven ? Un autre ?) qui ramènera sa fraise pour reprendre leur flambeau pourri. Puisque je vous dis que c’est moche. Puisque je vous dis que c’est à pleurer. Combien d’années encore devrons-nous vivre avant de nous réveiller de ce mauvais rêve. Combien d’années encore réussira-t-on à endormir les gens à partir d’une histoire artificielle de la France. Il y a tant de choses à raconter qui pourraient nous réveiller. 

 

Alors je me suis dit que j’allais faire de l’Histoire. Oui, de l’Histoire. Non, il n’est pas trop tard pour commencer. Je me sens un peu comme un mec qui apprend le violon à quarante-cinq ans mais tant pis. A vrai dire, ça fait longtemps que ça me démangeait. 

 


Et pour commencer, les véritables raisons de l’occupation anglaise, dont le triste récit de Jeanne d’Arc fut un épisode si fameux qu’on se laisse facilement hypnotiser. Puisqu’ils aiment tellement Jeanne d’Arc, tous, puisqu’ils l’aiment d’un amour qui semble infini, alors remontons aux sources du récit de la petite Jeanne, victime expiatoire de la France éternelle. Remontons aux raisons de l’occupation anglaise. Elles sont intéressantes, ces raisons. Si les anglais nous ont occupé, ce n’est pas seulement de leur propre fait. C’est avant tout le résultat des saloperies de nos dirigeants. Et c’est aussi le résultat de notre connerie face à celles-ci. On ne l’a pas volé, cette occupation anglaise. Elle est la conséquence d’une guerre civile, vous savez. Oui, une guerre civile entre deux factions, les Bourguignons et les Armagnacs. Vous ne connaissez pas l’histoire ? Alors je vais vous la re-raconter. « Il était une fois... »

 



Ça commence au XIVe siècle par un roi qui était fou. C’est le problème, avec les rois, on ne sait pas ce qui pourra en sortir, vu qu’on y est soumis aux caprices de la nature. C’est la loterie, les rois. Les chiens peuvent faire des chats. On peut tomber sur un mec bien. On peut tomber sur un salopard. Là, on était tombé sur un cinglé. Ce roi, c’est Charles VI. A douze ans, le petit roi a d’abord une vision fabuleuse. Alors qu’il chasse dans la forêt de Senlis, il voit un cerf portant un collier de cuivre doré où il peut lire l’inscription « César me l’a donné ». Charles y voit un heureux présage de son glorieux avenir. Il faut se méfier des présages : c’est plutôt l’inverse qui va se passer. 

 

Douze ans plus tard, le 5 août 1392 dans la forêt de Meaux, alors que le Young King part remonter les bretelles d’un seigneur qui protégeait un obscur chevalier qui avait tenté d’assassiner un connétable, ce n’est pas un cerf, mais un homme étrange, habillé en vert, au visage défiguré, qui sort du bois et se met en travers de la route en criant : « Roi ! Ne chevauche pas plus avant, mais retourne car tu es trahi ! » Quelques heures plus tard, alors qu’un page s’endort sur son cheval et laisse tombe sa lance sur le casque d’un autre, Charles pète une durite et se met à frapper dans le tas. Résultats des courses : il embroche quatre des siens. Un de ses chambellans le ceinture comme un forcené. On le ramène à la maison. Au lit, gamin ! 




Une fois sorti de sa phase maniaque, Charlie s’enfonce dans le silence. On le soigne ; on le borde ; on lui amène médecins et magiciens. Il ne reconnaît pas sa famille, ne comprend pas son titre de roi et ne supporte pas la vue, ni de Isabeau de Bavière, sa femme, ni de Louis d’Orléans, son frère. Charles VI adore les fêtes, alors on le distrait par des fêtes. Et six mois plus tard, alors que le jeune roi va mieux, c’est le fameux « Bal des Ardents », le 28 janvier 1393. Grand malheur. Le « Bal des Ardents » est initialement une fête donnée en l’honneur d’une des dames de sa femme Isabeau de Bavière, qui se marie pour la troisième fois. Charles et quatre de ses bons potes décident de faire les cons. Ils se déguisent en « hommes sauvages », s’induisent de poix recouverte de plumes et de poils d’étoupe. Pour compléter le tout, ils se lient les uns aux autres par une chaîne. Quand son frère Louis d’Orléans arrive, il prend une torche pour essayer de reconnaître les copains déguisés et les costumes prennent instantanément feu. C’était moins une pour Charles qui survit, ouf, on l’a échappé belle. Mais tous ses grands copains meurent brûlés vifs. 




A partir de ce moment, le roi est définitivement aux abonnés absents. Isabeau se terre dans l’hôtel Barbette, et les « marmousets » (conseillers nommés par le roi et dont le but est l’unification du pouvoir) et les « seigneurs » (chacun défendant son bout de terrain et de puissance) se tirent dans les pattes. La vacance de pouvoir entraîne un sacré bordel dans lequel deux fortes personnalités émergent : le frère du roi et candidat à la régence, Louis d’Orléans, et le fils du duc de Bourgogne, bientôt duc lui-même, un seigneur puissant et reconnu, Jean dit « Jean sans Peur ». 


Ils ne peuvent pas se saquer, c’est peu de le dire.  Deux personnalités, deux physiques et deux géopolitiques aux antipodes, un peu comme Villepin et Sarkozy. 


Louis d’Orléans est un beau mec. Classe, cultivé, sans doute un peu snob, on le dit à la fois queutard invétéré et joueur compulsif, cocufiant inlassablement sa femme, peut-être même amant de la reine. Mais d’autres le disent aussi très pieu, affilié à l’Ordre des Célestins où il fait régulièrement des retraites ascétiques. Troisième trait de personnalité plus étrange : on prétend que, à l’instar de sa femme, la belle et étrange Valentina Visconti, il est obsédé par la magie et pratique la sorcellerie pour arriver à ses fins. 


Jean de Bourgogne, lui, est laid et sournois, taciturne, très riche et d’une volonté personnelle qui ne s’embarrasse d’aucun mensonge, aucune calomnie, aucun crime. Son nom est déjà une imposture : « Jean sans Peur » s’est contenté de participer à la plus conne bataille d’une époque qui en a connu beaucoup : celle de Nicopolis, le 25 septembre 1396. Les croisés français sont allés prêter main forte au roi Sigismond de Hongrie qui combat contre les Turcs en Valachie. Les français menés par le duc de Bourgogne, bêtes et prétentieux comme quinze, réclament d’être à l’avant-garde de l’attaque contre les Turcs. Ils attaquent un groupe de fantassins légers, qu’ils abattent facilement et croient avoir gagné. Surprise, c’était un piège : les janissaires, cavaliers, fantassins et archers d’élites prennent l’armée française en tenaille, et cette dernière succombe sous les flèches du sultan. Des mille soldats français présents, seuls vingt-huit survivent. Encore sont-ils faits prisonniers, et on doit dépenser une blinde – un saladier de deux cent mille ducats – pour libérer ce con de Jean qui revient en France comme un triomphateur, tant le pays a l’air de s’auto-illusionner sur sa propre puissance. 


C’est cette auto-illusion française avec laquelle Jean de Bourgogne sait jouer, comme les salopards futurs, qui le définit aux yeux de l’Histoire. C’est cette invraisemblable capacité qu’ont les français à se croire vainqueurs quand ils sont vaincus, et puissants lorsqu’ils sont faibles. 


Jean de Bourgogne, c’est déjà Pétain, Sarkozy, Zemmour. C’est lui : « le mal français ». 

 

Non seulement Louis d’Orléans était opposé à la croisade contre les Turcs (espèce d’islamo-gauchiste !), mais, à la différence de Jean sans Peur, il est de plus en plus belliqueux avec l’Angleterre, depuis que ce salopard de Henry IV a destitué Richard II en 1399. Louis s’allie alors avec Owen Glendower et guerroie contre une Angleterre aux mains des Plantagenêt, une branche de la noblesse anglaise à qui, à juste titre, il ne fait pas confiance. Mais pour ça, il fait bien douiller les bourgeois parisiens. Jean de Bourgogne, bon politique, se la joue Trump : un homme super-riche qui dénonce l’État et déclare qu’il ne paiera pas. Il devient le héraut des bourgeois marchands. Jouant le tout pour le tout, Jean sans Peur décide alors ce « coup » de traître : l’assassinat de son rival. 


Cette tuerie nécessite six mois de préparation. C’est dès juin 1407 que des hommes commencent à s’installer dans une maison abandonnée près de l’hôtel Barbette, pas loin du croisement des actuelles rue Vieille-du-Temple et rue des Rosiers : « L’Image de Notre-Dame », appelée ainsi parce qu’une statue de Vierge orne sa façade. Ils sont menés par un escroc dont les détournements de fonds avaient été dénoncés par Louis, Raoul d’Anquetonville, et que Jean a décidé de recycler. Plusieurs mois d’observation seront nécessaires à la mise en place du guet-apens, et il aura lieu trois jours après des réconciliations officielles et publiques entre Jean sans Peur et Louis d’Orléans. La mafia italienne n’a décidément rien inventé. 

 

Enfin, le 23 novembre 1407, Louis d’Orléans est assassiné. Il venait de quitter sa belle-sœur, la reine Isabeau de Bavière, qui créchait à l’Hôtel Barbette. Louis est alors piégé par un valet du roi qui lui fait croire que ce dernier le mande de toute urgence dans sa demeure, l’Hôtel Saint-Pol. Alors que le beau gosse sort en chantonnant, il est démembré à coups de hache par pas moins de quinze hommes masqués. Son bras droit est tranché au coude et au poignet. Son crâne est explosé et la cervelle répandue sur le pavé. Son poing gauche, enfin, fait des ricochets sur le trottoir et se perd dans une rigole. 




Le prévôt de Paris mène l’enquête. Il trouve très vite la maison louée par les assassins et reconstitue l’itinéraire des tueurs : il arrive même à retracer leur parcours jusqu’à l’hôtel d’Artois, résidence parisienne du duc de Bourgogne. Jean de Bourgogne se met à flipper. Il avoue tout aux ducs de Berry et d’Anjou : « C’est moi ; le diable m’a tenté. » Après s’être confessé à ses deux potes, Jean-la-Trouille quitte précipitamment Paris, rompant le pont de l’Oise sur son passage, et se réfugie à Lille. Mais le duc de Bourgogne n’a pas besoin de se faire dessus comme ça. La cour ne va pas tarder à faire machine-arrière et, plutôt que de le condamner pour avoir tué le frère du roi, elle va tenter de le remettre en grâce car elle sait qu’il est riche et surtout très populaire chez les bourgeois de Paris. 

 

Pour bien asseoir sa popularité, Jean sans Peur, né avant la honte, va même corrompre un théologien, Jean Petit, pour que ce dernier lui ponde une justification détaillée de son crime. Le petit moine fait bien son boulot. Il part sur un syllogisme : 1) Il est bon, licite et méritoire de tuer un tyran, traître, coupable de lèse-majesté ; 2) Louis d’Orléans était un tyran, un traître ; 3) Jean Sans Peur a donc fait œuvre bonne, licite et méritoire en tuant Louis d’Orléans. Pour appuyer sa démo, Petit réunit un maximum de fake news : Louis d’Orléans convoitait le trône de son frère depuis toujours, il pratiquait la sorcellerie contre lui, c’est le sens de l’apparition de l’homme du bois qui a tenté d’avertir Charles VI, et il a même essayé de cramer son frère lors du Bal des Ardents. En outre, c’est un queutard et un occultiste. Le Diable l’adore et Dieu le déteste. Et qu’est-ce qu’on dit ? Merci Jean. 


Clap clap clap : la cour du roi applaudit le tyrannicide. 

 

Une grande partie de la chronique médiévale du XVe siècle est une méditation sur les conséquences de cet assassinat et surtout de la réception politique de celui-ci. Dans sa Complainte des bons français, Robert Blondel écrit que le meurtre de Louis d’Orléans est à l’origine de tous les « maux advenus ». Une chronique des années 1430 parle également de cette « mort de laquelle sont advenus d’indénombrables maux en France ». Une autre évoque le fait qu’à la suite de celle-ci « le royaume de France chut en ruines, douleurs, haines, trahisons, désolations et persécutions indénombrables ». Une dernière, enfin, en parle en ces termes : « Le duc de Bourgogne fit tuer le duc d’Orléans, son cousin germain, dont si grandes et si maudites guerres sortirent que peu s’en faut que tout le royaume ne fût détruit. »

 

C’est clair. Ayant triomphé dans le crime, Jean de Bourgogne ne va gouverner que dans la guerre civile. Il met la main sur l’administration des finances, défait la chambre des comptes, place des affidés à tous les postes-clés. Mais tous les lésés, et ils sont nombreux, se regroupent et se rabattent sur Bernard d’Armagnac. Lui, ce n’est pas un raffiné, joli cœur, dandy chantonnant dans la ruelle où il va se faire trucider. Il est également lié à la cour de Milan, puisque sa sœur a épousé Carlo Visconti, le frère de Valentina, mais il ne passe pas sa vie dans les livres ou à courir le guilledou. « Homme très cruel et tyran et sans pitié », Armagnac ne rigole pas du tout. Il va faire la misère à Jean de Bourgogne. Et ce dernier, qui dirige désormais officieusement la France, va répondre par la répression violente. Dès lors, Paris vivra sous le joug des « Armagnacs » et des « Bourguignons » qui pillent, tuent, volent, violent… 

 



En octobre 1409, une émeute éclate, à partir d’une fake news de plus : les Sarrazins seraient sur le point d’occuper la ville. On imagine bien cette séquence relayée par des bourgeois parisiens à gueules de lecteurs de Valeurs actuelles« Ces Ottomans qui dérangent » « Sarrazins : a-t-on encore le droit de tout dire ? » Face aux émeutes qui ne cessent plus dans sa ville depuis qu’il a pris le pouvoir, Jean sans Peur doit trouver une force avec laquelle s’allier. Et il va naturellement s’adresser aux plus dangereux mecs de Paris : la confrérie des bouchers, dirigée par Simon Coutellier dit « Caboche ». A chaque merde qui éclate, « Tricky Johnny » laisse Caboche et les bouchers gérer l’affaire à leur façon. Mais les bouchers ne se contentent pas d’assurer la sécurité face aux Armagnacs. Ils se défoulent également façon Orange Mécanique contre le peuple de Paris à la moindre occasion. Les Bouchers s’emparent même de la Bastille le 27 avril 1413, mettent à mort le prévôt de Paris, pénètrent jusqu’au palais du roi, lui font coiffer leur capuchon en signe de soumission (on dirait une anticipation parodique du 14 juillet), et sont à deux doigts de prendre le pouvoir des mains des Bourguignons. Le dauphin, futur Charles VII, échappe de peu à son exécution en se réfugiant à Bourges. 




On va de cata en cata : désastre de la bataille d’Azincourt, le 25 octobre 1415. Puis c’est l’assassinat de Jean de Bourgogne par Charles VII sur le Pont de Montereau le 10 septembre 1419. L’exécution se déroule lors d’une entrevue qui se voulait pacifique, Charles VII se débarrassant de la vieille vérole avec les mêmes méthodes de maffieux que son oncle. Très mauvais plan, ça aussi. Le capitaine Jean de Villiers, gouverneur de Paris et affidé de Jean sans Peur, décide de se venger en se vendant tout simplement à l’ennemi. Le 29 avril 1420, il signe un traité de paix-franco-anglais et laisse des garnisons prendre possession de la Bastille et du Louvre. 

 

Enfin, le 21 mai 1420, Isabeau de Bavière, finalement rallié aux Bourgogne, déshérite le dauphin au profit d’Henry V, roi d’Angleterre, qui épouse Catherine, la fille d’Isabeau et de Charles VI, toujours aux abonnés absents. On stipule qu’il deviendra roi de France à la mort du triste taré. Bedford devient régent de France. Ruinée, dévastée, Paris sera anglaise pendant seize ans et basculera dans une misère sans non, minée par la faim et la peste. C’est dans ce contexte qu’en 1429 Jeanne d’Arc tenta en vain de reprendre la ville, défendue contre elle par le traître De Villiers. 

 

Cette séquence dense et chargée a été oubliée et revécue à répétition, et elle sur le point d’être oubliée et revécue à nouveau. Pourtant, un soir de dérive dans les Halles, elle revint violemment à la mémoire de Gérard de Nerval qui le raconte dans Aurélia : « A une certaine heure, entendant sonner l’horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes des Bourguignons et des d’Armagnac ; et je croyais voir s’élever autour de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque d’argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais l’empêcher d’entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne m’explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer. » 



 

« Je n’ai pas fait de politique, je n’ai fait que de l’opposition » a également écrit Nerval. Non seulement j’aime Nerval mais je crois en lui. Je crois en l’opposition qu’il a faite et je ne crois pas en la politique qu’il n’a pas faite. 

 

Tout le monde le dit, tout le monde le sait. Suite à la révolte légitime des Gilets Jaunes, nous sommes dans une période archi-réactionnaire du monde politique et qui nous mène à toute vitesse vers une sorte de néo-fascisme. Face à l’unité de la colère sociale, le pouvoir répond par la folie raciste et ses forces de division. Cousu de fil blanc. Je vous avais dit que c’était moche. Je vous avais dit que c’était à pleurer. Et la solution ne viendra pas du monde politique. Dominé par les querelles d’ego, de chapelles, d’ambitions individuelles, le monde politique est plus que jamais divisé. Il est plus que jamais impuissant, totalement incapable, même s’il le voulait, de « changer la vie ». Tout le monde le dit, tout le monde le sait. 

 

Le monde politique nous mène à toute vitesse vers un super-fascisme spectaculaire : moitié Zemmour moitié Hanouna. Du racisme sordide au milieu des éclats de rire. La solution ne viendra pas du monde médiatique. Je ne parle pas des médias internet. Ceux-là, je ne peux que me réjouir qu’ils existent. Sans doute que sans Médiapart, il n’y aurait pas eu de procès Sarkozy. Quelques soient leurs différences ou leurs différents, je suis bien content d’être abonné à Médiapart, Arrêt sur Image, Hors-Série, QG, Blast, etc. Mais la totalité du monde médiatique « classique » est vraiment devenu une poubelle de la pire espèce. Il n’y a plus rien à en tirer : il faudrait s’interdire de regarder. On ne peut pas décemment continuer à regarder.  

 

Tout le monde le dit, tout le monde le sait. La solution ne viendra pas non plus des réseaux sociaux, où les procès d’intention, les délations individuelles, les clashs, les querelles d’ego ne se sont jamais aussi bien portés. Je ne vois pas d’autres solutions que de les boycotter. Comme disait André Breton : Lâchez tout. Lâchez la proie pour l’ombre. 




Alors que, épuisé par tant de visions pessimistes, tant d’images de cauchemars, je somnolais quasiment sur mon sofa, je me demandais : et si j’écrivais un manifeste ? Et si j’écrivais un manifeste qui s’appellerait le « Manifeste antipolitique » ? Le « Manifeste antipolitique » ne proposerait rien de connu. Il ne dirait rien de notable, peut-être même qu’il n’annoncerait rien de possible. Le « Manifeste antipolitique » n’appellerait pas à la création d’un nouveau mouvement, ni un nouveau groupe, ni un nouveau média. Et encore moins la création d’un nouveau parti. Le « Manifeste antipolitique » appellerait à déserter toutes les propositions de ce genre pour se concentrer sur toutes les formes d’imaginaires à réinvestir, toutes les séquences historiques dont il faudrait reprendre l’exégèse, tous les récits du passé dont on pourrait tirer les enseignements prophétiques ou visionnaires pour les temps à venir. Le « Manifeste antipolitique » dirait des choses comme : Ne faites pas de politique, faites de l’histoire, faites de la sociologie, faites de la géographie. Ne faites pas de politique, faites de l’opposition. Faites des films, écrivez des livres, faites de la musique. Dessinez, dessinez, dessinez. Soyez généreux, soyez justes, vivez. Tombez amoureux. Courez les rues. Battez la campagne. Fendez les flots. 

 

Nous crevons d’un déficit en sources, en ressources, en exemples, en contre-exemples. Si nous nous laissons berner par ces gugusses, si nous sommes toujours en retard d’une provocation par les néo-fascistes, c’est parce que nous leur avons laissés le privilège des thématiques. C’est parce que, du coup, nous tournons en rond dans le même espace confiné qu’eux. Nous nous disputons une même assiette qui ne va pas beaucoup plus loin dans le passé que la révolution française et nous tournons en rond à leur démontrer que leurs héros sont des ordures alors que nous devrions démontrer que nos héros sont des phares. Le « Manifeste antipolitique » dirait des choses comme : Ouvrez les fenêtres de l’histoire de France. Faites remonter les fantômes. Nous savons que leurs héros sont des ordures. Nous savons que leurs statues ne valent rien. Célébrons les nôtres. Faisons remonter leur parole. Nous crevons de notre déficit en fantômes vivants. Nous crevons de ne pas les entendre hurler. 

 

C’est un point d’étape. C’est un message avant l’été. C’est mon message d’avant l’été. Je ne vais pas pouvoir être souvent présent cet été, mais je ne m’en vais pas complétement. Après avoir quitté les réseaux sociaux, je ne quitte pas les internets. Je dois juste prendre mon temps. J’ai écrit beaucoup ces derniers temps. Vous ne le savez pas encore. C’était pour un livre qui sort en septembre, L’enquête infinie, et même déjà pour un autre, que j’écris en ce moment. Et il y a des voix que je commence à entendre, que je dois prendre le temps d’entendre. Il y a des voix qui ne vont pas cesser de parler. 

 

Il y a Colette Thomas. 




Il y a Colette Thomas que les éditions Prairial rééditent en septembre. On la connaissait (un peu, à peine) comme cette femme qui avait impressionné tout le monde en disant Artaud dans le noir alors que les plombs avaient sauté le 7 juin 1946 au Théâtre Sarah-Bernhard, lors de la soirée hommage qui servait à financer la sortie du poète, avec Breton, Blin, Cuny, Jouvet, Vilar, Barrault, Renaud, Casarès, etc. On la savait (à peine, un peu) épouse de Henri Thomas, comédienne inspirée, fascinée par Artaud, et apparaissant beaucoup dans les textes de ce dernier. C’est en réalité une visionnaire dont la parole est aussi importante que celles de Nerval, de Rimbaud, de Daumal ou de Gilbert-Lecomte. Née en 1918, morte en… 2006, après être restée silencieuse pendant cinquante ans. Colette Thomas est l’auteur d’un livre unique (dans tous les sens du terme), Le Testament de la fille morte, publié en 1954. 

 

A la fois recueil de lettres, essai sur le théâtre, collection de « Crimes et contes », enchevêtrement de poèmes et d’aphorismes, Le Testament de la fille morte se présente surtout comme l’accomplissement de la prophétie d’Arthur Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu. » « Et voici que maintenant je dis ce qu’il attendait qu’une femme dise, écrit Colette Thomas. Maintenant Rimbaud est « consommé » – je veux dire « apaisé » — « réalisé » — « vainqueur » (…) Moi je te restitue ton nom entier en échange — ta virilité dont les malheureux adolescents tardifs te veulent arracher petit Rimbe. Me voici toi-même retourné – la Femme (…) C’est la femme qui ouvre le cycle du devenir et qui le fermera. La tradition est une femme sans devenir et pourtant féconde. La femme qui veut accomplir la faute dont elle n’est pas responsable. »

 

« Les textes de Colette Thomas présagent la formation d’un autre univers » a écrit Antonin Artaud. « Nous avons déjà vaincu évidemment mais personne ne le sait » a écrit Colette Thomas. 




Ça va être une expérience incroyable, d’entendre enfin résonner la voix de Colette Thomas et de réfléchir aux implications de sa parole. Virginie di Ricci va faire une première lecture de Colette Thomas le Samedi 3 juillet à 20h30 aux Rencontres de l’Extrême Contemporain, organisées par la librairie Vendredi, au Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles-Dullin, 75018 Paris. Je serai là également pour parler du livre. Et François Burkard des éditions Prairial sera là également pour parler du livre, le 2 juillet à 16h. Le 2 juillet enfin, il y aura les éditions Epsilon qui rééditent le Roger Blin, une dette d’amour d’Hermine Karagheuz. Et il y aura également Antoine Mouton et Magali Montoya qui feront une présentation du livre à 18h. 

 

Il y a quelques jours, pour l’hommage à Hermine Karagheuz au cinéma L’archipel, Antoine Mouton nous a lu un texte inédit d’Hermine, « Les dernières années ». Un texte sur l’âme. Un long texte sur l’âme. C’était inimaginable. On en tremblait. On commence à peine à découvrir ce qu’Hermine a écrit, toutes ces années où on la voyait vivre avec cette légèreté et cette profondeur qui abritaient avec élégance ce travail d’écriture acharné qu’elle faisait, en secret. Ce travail de poésie. 




Cette lecture, ce texte sur l’âme, c’était après une projection de « Duelle ». Et les films de Jacques Rivette aussi, ce sont des choses qu’on ne peut vraiment découvrir et comprendre qu’aujourd’hui. Ils n’ont jamais eu autant de sens, autant de présence et de puissance qu’aujourd’hui. C’est comme s’ils nous disaient : Maintenant, je vais vous parler. Maintenant, enfin, je peux, je vais commencer à parler. Potemkine vient de rééditer « Haut Bas Fragile » et « Secret Défense ». Ils sont hallucinants à revoir. C’est bientôt l’été, et si vous êtes à Paris, vous devriez en profiter pour les voir, ou les revoir. Le récit de Haut Bas Fragile se passe en gros entre le 15 juillet (le jour où Paris commence à se vider) et le 15 août, quand Paris va se repeupler. Les rues sont presque vides, il fait beau. De même, les personnages se croisent, pas seulement parce qu’ils se suivent, s’épient ou se poursuivent, mais peut-être simplement par hasard, parce que Paris est vide. Comme on pourra se croiser, sans doute, sans même se donner rendez-vous, cet été. Comme dirait Péguy : « Dans ce Paris pourtant désert (c’était au commencement des vacances et tout le monde était parti ou partait). »




L’importance de ceux qui restent à Paris en été vient de ce texte de Péguy qui va hanter une bonne partie de l’œuvre de Rivette, Victor Marie Comte Hugo. C’est le livre d’où est tirée la citation en épigraphe de Paris nous appartient : « Paris n’appartient à personne ».

 

C’est aussi le livre qui explique que Paris n’appartient pas seulement à ceux qui se lèvent matin mais à ceux qui restent à Paris pendant les mois d’été pour préparer « la campagne d’hiver » : « Paris n'appartient pas seulement à ceux qui se lèvent matin. (Et qui ainsi préparent, avant qu'on soit levé, la campagne, la bataille, la victoire de la journée, la journée même, comme on disait : la journée a été bonne, la journée a été mauvaise ; la journée a été gagnée, la journée a été perdue ; heureux temps où les batailles étaient des journées), à ceux qui montent la journée devant soleil levé. Cela c'est le vieux jeu, toujours bon, le premier jeu, l'ancien, le (vieux) Balzac, (Toujours jeune). Voici le perfectionnement, le deuxième degré, le deuxième jeu. Paris appartient à ceux qui pendant les mois d'été préparent la campagne d'hiver. »


 

Alors voilà. Les mois d’été commencent et nous préparons la campagne d’hiver. A partir de juillet, à partir d’août, à partir de septembre, il y a certaines voix qui vont commencer à parler. La voix de Colette Thomas va commencer à parler. La voix d’Hermine Karagheuz va commencer à parler. Les films de Jacques Rivette ne vont pas cesser de parler. Nous avons déjà vaincu évidemment mais personne ne le sait. 

dimanche 13 juin 2021

HOMMAGE A HERMINE KARAGHEUZ


Dimanche 20 Juin à L'archipel, on rend hommage à Hermine Karagheuz en rediffusant Duelle, le chef d'œuvre de Jacques Rivette (et sans doute son plus beau rôle au cinéma, et le plus beau film dans lequel elle ait joué avec Out 1, mais Out 1 fait treize heures) et en parlant d'Hermine, l'écrivain Antoine Mouton et moi. Ce sera à 17 h. Venez si vous aimez Hermine. Venez si vous aimez Rivette. Et si vous n'aimez ni l'une ni l'autre, faites votre vie comme vous l'entendez mais vous ne savez pas ce que vous ratez. Cette programmation exceptionnelle est une sorte de rappel du ciné-club Les Dimanches de Charm el-Cheikh qui reviendra pour de bon en septembre, si les petits cochons et le covide ne nous mangent pas. 

Informations pratiques :
Cinéma l’Archipel, 17 boulevard de Strasbourg 75010 Paris
Accès : Métro Strasbourg Saint-Denis (ligne 4, 8 et 9), Bus 20, 32, 38, 39.
Billetterie : 8 € / Plein : 6,5 € / Réduit (étudiants, demandeurs d’emplois, plus de 60 ans sur justificatif) : 5 € pour les - de 15 ans, Cartes CIP et UGC illimité acceptées 

JEAN-CHRISTOPHE MENU DANS LA VIE EST UN ROMAN

Grande joie d'entendre Jean-Christophe Menu parler de son incroyable chef-d'oeuvre, Couacs au Mont-Vérité, chez l'ami Yves Tenret, dans son indispensable émission sur Aligre FM : La vie est un roman


http://www.aligrefm.org/podcasts/la-vie-est-un-roman-01-juin-2021-jean-christophe-menu-couacs-au-mont-verite-1388



lundi 24 mai 2021

BERTRAND MANDICO CHEZ MAUVAIS GENRES

Pour célébrer la sortie du DVD Ultra Pulpe et autres chairs et évoquer les films à venir, une partie de l'équipe de Mauvais Genres (Céline du Chéné, Philippe Rouyer et moi) se déplace avec François Angelier chez Bertrand Mandico pour une discussion bondée de fantômes comme un métro parisien à six heures du matin, tandis qu'une autre (Sixtine Audebert, Christophe Bier, Jean-Pierre Dionnet, Antoine Guillot) chronique des sorties récentes. 

https://www.franceculture.fr/emissions/mauvais-genres/ultrapulpe-ou-les-feeries-barbares-de-bertrand-mandico



jeudi 20 mai 2021

STUPOR MUNDI 3 EST SORTI


Initialement prévu pour être un film unique, puis une tétralogie, et finalement complété sous la forme d'une trilogie, STUPOR MUNDI est un voyage psychique (historique, politique, musical et métaphysique) dans la période contemporaine, qui va des années 1960 à nos jours.

Les deux premiers films (Rituel de décapitation du pape et Les Hommes qui mangèrent la montagne) couvrent la période qui s’étale du début des années 1960 à la fin des années 1980. A travers des images d’archives stupéfiantes et des rencontres avec des intervenants magnifiques (Gail Zappa, Trey Spruance, Alessandra Izzo, Julien Schuh, etc.) on y découvre la scène historique des Freaks de Los Angeles, épiphanie de l’esprit carnavalesque dans l’Histoire et le regard politique de Frank Zappa sur cette période-charnière. Puis on suit la transformation sociale des Hippies en Yuppies alors que l’imaginaire pataphysique d’Alfred Jarry éclaire de sa lumière noire et jaune la malédiction qui traverse les corps de Georges Pompidou, Richard Nixon, Timothy Leary, Jerry Rubin, Dominique Strauss-Kahn, Dany Cohn-Bendit et tous ceux qui incarnent la fonction politique depuis la nuit des temps. 

Ces deux premiers films ont été publiés en DVD en 2016 sous la forme d’un coffret contenant un DVD et un espace pour le deuxième DVD, qui contiendrait la suite et la fin de STUPOR MUNDI. 


Voir la bande-annonce des deux premiers STUPOR MUNDI lors du lancement du DVD en mai 2016 :

https://vimeo.com/210905556


Le troisième film, La plus dangereuse rencontre, consacré à la relation Orient-Occident, a été achevé fin 2019 et a été projeté entre 2019 et 2020 (avant le confinement, quoi). Il va des années 1990 à nos jours, à travers les guerres principales des dernières décennies - de l’Irak à la Libye - mais aussi l’influence de l’Orient sur les musiciens occidentaux modernes (Eyvind Kang, Jessika Kenney, Trey Spruance). 


Voir la bande-annonce de STUPOR MUNDI 3 lors de sa première projection au Studio Galande en novembre 2019 :

https://vimeo.com/365707175


Ce troisième volet sera le dernier. Il n’y aura pas de STUPOR MUNDI 4. 

Le DVD sort aujourd’hui. Mais le film n’est pas tout seul. Il est accompagné d’un long entretien avec Thomas Bertay et Pacôme Thiellement, Trois ou quatre cavaliers, filmé en 2020 par Warren Lambert et Vladimir Vatsev. Mêlant anecdotes personnelles et réflexions politiques, le film revient sur vingt ans de collaboration entre les deux réalisateurs.


Soit vous n'avez pas contribué, au cas où vous pouvez le faire maintenant, en envoyant un chèque de 20 euros (+ 4 euros de port) à Sycomore Films. Adresse : Sycomore Films, 8 rue des Apennins. 

Soit vous avez déjà contribué, au cas où vous le recevrez automatiquement dans les jours qui viennent. Nous venons Thomas et moi de faire les envois. 

Avertissement à ce sujet. Le DVD ne sera pas dans un boitier mais dans une simple pochette.




Voilà ce que vous allez faire. Vous allez placer ce DVD dans le boitier de STUPOR MUNDI, dans l’espace prévu pour celui-ci (si, si, vérifiez, il y a deux espaces dans votre boitier STUPOR MUNDI et pour l’instant vous n’avez qu’un seul DVD dedans). 







Et votre boitier de STUPOR MUNDI sera complet. 

Il nous reste encore des coffrets du Dispositif (pas beaucoup) et des DVD de STUPOR MUNDI 1 & 2. 

Vous pouvez commander le coffret du Dispositif pour 35 euros (+ 6 euros de port) et le DVD de Stupor Mundi épisodes 1 & 2 pour 20 euros (+ 4 euros de port). Chèques à l’ordre de Sycomore Films. Adresse : Sycomore Films, 8 rue des Apennins 75017 Paris. 

lundi 17 mai 2021

L'ÉCOLE INFINIE

 


 

J’ai fini L’enquête infinie. Ça fait bizarre de dire ça, et surtout de le dire comme ça. J’ai fini L’enquête infinie. Je ne suis pas sûr qu'elle fonctionne, cette phrase : J’ai fini L’enquête infinie. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ce n’est pas infini si tu l’as fini, andouille. Et si c’est infini, tu ne l’as pas fini. Mais si : j’ai fini un livre qui parle de quelque chose d’infini, mais cette chose reste infinie, c’est seulement le livre sur cette chose qui est fini. Je ne dis pas que l’enquête infinie, en tant qu’enquête, est finie. C’est seulement L’enquête infinie, en tant que livre, qui l’est. Ne confondons pas le mot et la chose, encore moins le titre et le sujet. Ne confondons pas l’infini, le fini, l'indéfini et le défini. Y a plus d’infini, ma bonne dame. 

 

Je l’ai assez rabâché, que c’est mon plus gros livre à ce jour. Plus de 500 pages. Ça n’impressionnera pas les sept-cent pageurs, les mille-pageurs, les deux-mille-pageurs. Mais pour moi c’était long. Long à écrire et surtout à corriger, à vérifier, à fact-checker. A faire lire aux amis et aux spécialistes des sujets évoqués. Pour L’enquête infinie, j’ai consulté beaucoup plus de gens que pour mes précédents livres. Certaines personnes, c’était pour un seul chapitre, un seul sujet ; d’autres, c’était l’ensemble du livre. Depuis mon premier livre, Poppermost, publié en 2002, j’ai toujours fait lire mes livres avant publication à un groupe choisi de lecteurs : des amis ou des spécialistes du sujet traité (souvent les deux à la fois). Ce sont les gens qui apparaissent sur la page des remerciements. La page des remerciements est généralement la page des relecteurs. Parfois j’y ajoute aussi quelques amis qui m’ont aidé autrement. Par leur conversation, par certaines informations qu’ils m’ont données, par certains livres qu'ils m'ont conseillés, et puis surtout par leur amitié. Mais la majorité des noms est celle des amis-spécialistes-relecteurs. Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or est, de mes livres, celui que j’aurais fait lire, en amont, au plus petit nombre de relecteurs à ce jour. Seulement quatre : Thomas Bertay, Chloé Delaume, Bertrand Mandico, Virginie Vernay. Il fallait que le livre reste intime, presque secret, jusqu’à sa sortie. Et puis il n’y avait pas besoin de spécialistes, puisque c’était ma vie, le sujet, banane. C'était même ma vie de gourou-banane. L’enquête infinie a le plus grand nombre de relecteurs. Il n'est pas infini, mais il est grand quand même. Vous les découvrirez en fin de livre. Il y avait tellement de sujets sur lesquels j’avais besoin de leurs lumières. L’enquête infinie va dans tous les sens. Y a plein de trucs qui trainaient depuis plusieurs années et qui y ont trouvé leur place, à commencer par mes recherches sur le Sphinx ou le thème du labyrinthe. On y trouve, entre autres, les études sur les profilers, la série Millennium de Chris Carter, les romans de Thomas Harris, et l’exégèse de la série Dollhouse dans sa relation avec le transhumanisme (ce qui m’a permis de développer sur quelques pages l’arnaque qui consiste à associer gnosticisme et transhumanisme), les analyses de quelques faits divers qui sont un peu plus que des faits divers (Jack l’Éventreur, le petit Grégory, l’effet Mandela, le cas Martin Schkreli), et puis une longue série concernant les occurrences de la vision des Sans Roi chez les artistes et penseurs du XXe siècle : André Breton, Antonin Artaud, Federico Fellini (avec C.G. Jung), David Bowie (avec John Lennon), Philip K. Dick… Mais tout ça travaillé et retravaillé, mélangé et modifié, métamorphosé pour former une totalité. C’est un livre qui pourra être lu dans sa continuité mais aussi en piochant un chapitre au petit bonheur, puisque chacun est pensé comme pouvant faire l’objet d’une lecture indépendante. C’est à mi-chemin d’un « recueil » comme Pop Yoga et de l’essai « à sujet central » mais rempli de modifications de perspective ou de personnages, comme L’homme électrique.

 

L’enquête infinie a surtout sa logique propre, qui aurait été impensable sans l’expérience du confinement, permettant une grande et longue période de solitude, propice à rouvrir tous les vieux dossiers et à réfléchir en profondeur sur chacun. Propice à relire tout Breton, tout Artaud, tout Poe, revoir tous les films de Fellini, relire toutes les bandes dessinées de Moebius, éplucher toutes les hypothèses concernant Jack l’Éventreur et réétudier tous les épisodes de Millennium. Propice à étudier dans le détail L’exégèse de Philip K. Dick. Le confinement m'aura fait voyager. 

 

Ce « confinement » a même débordé sur le « déconfinement ». Je ne me suis jamais déconfiné parce que je n’avais pas fini L’enquête. Je ne pouvais pas rentrer chez moi, c'est-à-dire dans la vraie vie. Mais j’ai fait une pause, en été-automne de l’année dernière. Le temps de faire avec Thomas Bertay Trois ou quatre cavaliers, un film qui puisse s’ajouter à Stupor Mundi 3 pour compléter le DVD qui sort aujourd’hui.

 

Parce que le DVD de Stupor Mundi 3 sort, enfin. Et donc Stupor Mundi est fini, lui aussi. La stupeur du monde est finie, comme sa gloire, dirait l'autre. Finis Stuporae Mundi


Stupor Mundi, c’est une histoire compliquée. Le projet de film est né pendant qu’on faisait les épisodes du Dispositif avec Thomas, au début des années 2010. Le Dispositif, on avait commencé en 1999, on pensait en faire un par semaine, un chaque Dimanche, et on comptait en faire 52 en un an. Mais petit à petit, on a été plus ambitieux sur le contenu des épisodes. On a voulu peaufiner, complexifier, et finalement on a mis treize ans à finir. On a mis treize ans à faire nos 52 Dispositifs. Et après on a enchaîné sur ce qu’on pensait être « un » film, initialement appelé Rituel de décapitation du Pape. C’était une commande de Xavier Filliol, qui voulait faire un film sur les Freaks de L.A., le premier « mouvement de la jeunesse » des années 1960. Les gars qui entouraient Zappa au début des années 1960, dirigés par le sculpteur et danseur Vito Paulekas. Xavier connaissait tous les survivants, dont Carl Franzoni et Gail Zappa. Il est devenu notre producteur, mais on avait carte blanche pour traiter le sujet comme on l’entendait. Xavier nous a payé le voyage à L.A. On a rencontré Gail Zappa, on s’est bien entendu avec elle, elle nous a envoyé une lettre d’autorisation amicale pour qu’on puisse piocher dans la discographie de Zappa. On a monté une petite équipe (avec Antoine Mocquet, Camille Gerschell, Pierre Borde…). On a tourné à Palerme. On a tourné à Bourges. On a tourné à Paris. Et finalement on s’est retrouvé avec plus de matière qu’il n’en fallait pour un seul film. La stupeur du monde était infinie. 

 

Du coup on est parti sur une tétralogie : Stupor Mundi 1 Rituel de décapitation du pape et Stupor Mundi 2 Les hommes qui mangèrent la montagne ont été achevé ensemble, en 2016. Et on a terminé Stupor Mundi 3 La plus dangereuse rencontre en 2019. Et en revoyant ce qui nous restait, il nous a semblé évident qu’on ne pourrait pas faire un Stupor Mundi 4 du niveau des trois précédents. Les meilleures choses étaient dans le troisième film. Du coup, c’est devenu une trilogie. Toute l’histoire sera racontée dans le film qui accompagne Stupor Mundi 3. Un film nommé Trois ou quatre cavaliers et qui revient sur vingt ans de travail ensemble : sur Le Dispositif, sur les trois films Spectre, avec le groupe Maat, et jusqu’à Stupor Mundi. C’est parti d’un entretien avec Warren Lambert filmé par Vladimir Vatsev et c’est devenu un film

 

Vous pourrez voir ce film si vous commandez Stupor Mundi 3. Ce qui m’amène à tout bien réexpliquer, pour ceux que ça intéresse et qui n’ont pas tout suivi. 


En 2013, on a publié un coffret contenant les 52 épisodes du Dispositif. On l’a sorti à 676 exemplaires (nombre d’apparitions de Killoffer dans l’album du même nom). Il en reste encore une centaine. Puis on a publié un digipack Stupor Mundi avec de la place pour deux DVD mais un seul DVD à l’intérieur : celui qui contient les épisodes 1 et 2. Je réexplique parce qu’on me l’a redemandé une centaine de fois. 


Donc, si vous avez le digipack Stupor Mundi et qu'il n'y a qu'un seul DVD à l’intérieur, c’est normal. Faut pas s'inquiéter. La place restante, c’est pour y placer le DVD qui devait contenir les épisodes 3 et 4 et qui désormais contient l’épisode 3 et le film Trois ou quatre cavaliers. 

 

Si vous avez souscrit pour celui-ci, vous allez recevoir le DVD de Stupor Mundi 3. Vous le recevrez dans une pochette plastique transparente et vous le placerez dans votre boitier, dans l’espace qui était prévu pour celui-ci. Et votre Stupor Mundi sera complet. Le digipack de la stupeur du monde sera fini. 

 

Si vous n’avez pas souscrit, vous ne le recevrez pas. Ce qui complique les choses, c’est qu’il y avait quatre souscriptions possibles. Je vous explique. Vous pouviez souscrire à hauteur de 20 euros, ce qui vous permettait de recevoir le DVD des deux premiers épisodes de Stupor Mundi (et donc si vous avez souscrit à hauteur de 20 euros, vous ne recevrez pas le DVD de Stupor Mundi 3). Vous pouviez souscrire à hauteur de 40 euros, ce qui vous permettait de recevoir le DVD des deux premiers Stupor Mundi et le DVD du troisième (et donc vous le recevrez dans les jours qui viennent). Vous pouviez souscrire à hauteur de 55 euros, ce qui vous permettait de recevoir le DVD des deux premiers Stupor Mundi et le coffret du Dispositif (et donc vous ne le recevrez pas). Vous pouviez souscrire à hauteur de 75 euros, et plus, ce qui vous permettait de recevoir tout : le coffret du Dispositif, le premier DVD et le second DVD (et donc vous le recevrez). Et si, aujourd’hui, vous voulez un peu de tout ce bordel, c’est pareil. Vous pouvez acheter le premier DVD ou le second DVD pour 20 euros chacun. Les deux DVD pour 40 euros. Un des deux DVD et le coffret pour 55 euros. Les deux DVD et le coffret pour 75. Tout ça par chèque, au nom de « Sycomore Films », envoyé à Sycomore, 8 rue des Apennins 75017 Paris. Voilà, voilà, voilà. Ajoutez un signet avec ce lien si vous voulez y revenir, je ne vais pas réexpliquer ça à chaque fois. 

 

Donc on a terminé le DVD de Stupor Mundi 3. Et le DVD sort maintenant. 

 

Et ensuite j’ai terminé L’enquête infinie. Et le livre sort le 15 septembre chez les PUF. 

 

Après L’enquête infinieTrois ou quatre cavaliers et le tournage de Bertrand Mandico, j’ai écrit la plaquette sur Prince, Prince des fêtes brûlantes et des aubes froides, pour Derrière la salle de bains, qui est sortie le mois dernier. 

 

Pour L’enquête infinie, Laurent de Sutter a eu l’idée du bandeau : « Une autre histoire du XXe siècle ». Ça m’a bien plu. D’une certaine façon, c’est une histoire du XXe siècle qui est écrite, qui commence avec Jack l’Éventreur et Edgar Allan Poe (au XIXe) et Nadja et Artaud (au XXe) qui va jusqu’aux serial-killers, aux guerres du pétrole, à Charlie Kaufman, et qui se perpétue un peu au-delà, avec Dollhouse et la mort de Bowie (au XXIe). Il y a de longs passages sur l’esprit des années 1920, des années 1930, ou des années 1960, 1970, 1980… Le livre interroge sans cesse la place du mystère ou des mystères dans la trame du XXe siècle. 

 

La stupeur du monde est finie. L’enquête infinie est finie. Ce qui n’est pas fini, c’est sans doute l’école : vu que je n’arrête pas de faire des rêves d’examen. Depuis le début du confinement, j’ai recommencé à noter mes rêves, de façon assez stricte, soutenue. En un an, j’en ai noté plus de cent. 

 

Il y a des rêves de dents qui tombent, des rêves de valise et de train à prendre, des rêves de spectacle qui commence où je suis sur la scène et je n’ai pas répété mon texte. Il y a des labyrinthes où je me perds, des litières de chats que je dois nettoyer, des vieilles affaires de ma jeunesse que je retrouve : cassettes-audio, livres pour enfants, vieux carnets. Il y a aussi des décors à la Bosch ou à la Brueghel, des sortes de tours de Babel où je dois descendre ou monter, des restaurateurs qui s’enfoncent dans des sables mouvants et que je peine à aider à sortir, une fille qui crie : « Pacôme, casse-toi du neuvième arrondissement ! » Il y a des repas où on me propose systématiquement de la viande que je dois refuser, gêné ; et un rêve où j’achète un sandwich « Rainbow Children » dans une boulangerie et je fais un scandale parce qu’il y a du jambon dedans et que Prince était végétarien. Il y a beaucoup de rêves autour de Lumpy Gravy et d’Out 1. Il y a des rêves de soulèvement qui échouent et Eric Zemmour qui devient maître du monde et organise des exterminations massives de population. Il y a pas mal de rêves dickiens sur une incarnation de la Sofia ou de la divinité qu’il faut retrouver. Et je vois sans cesse quelqu’un qui me dit que je n’ai pas réussi à faire l’exégèse de telle ou telle chose, que beaucoup de choses sont encore indéchiffrables, que j’ai encore bien du travail. Mais surtout, il y a beaucoup de rêves d’examens. 

 

Quand est-ce qu’elle sera finie, l’école infinie ? 


lundi 10 mai 2021

PRINCE ET ZAPPA



Prince et Zappa, c’est l’enquête impossible. Je n’ai pas abordé les problèmes de cette rencontre imaginaire ou association possible dans la plaquette publiée par Derrière la salle de bains : Prince des fêtes brûlantes et des aubes froides. Ce n’était pas le moment. Je n’étais pas prêt. Les conditions requises n’étaient pas réunies. Ce n’était pas non plus le sujet. D’ailleurs, puisqu’on en parle, de la plaquette Prince des fêtes brûlantes et des aubes froides, si vous ne l’avez pas encore commandée, commandez-la. Je ne dis pas ça seulement parce que c’est moi qui l’ai écrite, mais aussi pour soutenir Derrière la salle de bains. Valeureuse, gracieuse, glorieuse maison. 5 euros, ce n’est pas cher. Peut-être trop cher à votre goût parce que le texte est court. Mais l’objet est si beau. Ce que fait Derrière la salle de bain est si beau. Et n’attendez pas de tomber dessus en librairie, puisque vous ne tomberez pas dessus en librairie. C’est uniquement sur le site Weekend : Weekendpoetry. Je l’ai déjà dit ? Sans doute, oui, je l’ai déjà dit.


https://www.weekendpoetry.com/product/prince

 

Prince et Zappa, ce n’est pas dans Prince des fêtes brûlantes et des aubes froides. Ce n’était pas le moment. Pas encore. En tant que « mon premier texte sur Prince », je n’avais pas à y injecter si tôt mes propres obsessions investigatrices et exégétiques. Prince des fêtes brûlantes et des aubes froides est un point de départ, une ouverture, une première synthèse, les premières notes d’une chanson, les premières pages d’une lettre d’amour. Si la vie qui vient est encore assez longue, je continuerai à avancer dans la myriade de mystères que Prince a laissé pousser dans nos cœurs comme des fleurs. 





Pendant longtemps, pendant plusieurs décennies, mon amour pour la musique de Prince ne me permettait pas d’écrire grand-chose. Comme beaucoup d’autres musiques (soul, jazz, rap, arabe, indienne, bulgare), je n’arrivais pas à l’aborder. Je ne savais par quel biais en parler ou faire parler sa musique en moi. Tout a changé quand j’ai rencontré Messieurs Frédéric Dumeny et Raphaël Melki il y a quelques années, les connaisseurs admirables. A force de m’en raconter, à force de m’expliquer, à force de me nourrir d’inédits princiers, ils ne m’ont pas trop laissé le choix. Alors je viens de commencer. Et je vais continuer. Pardonnez-moi mes fautes, les gars. 

 

Comme vous le savez peut-être (ou peut-être pas) Frédéric Dumeny et Raphaël Melki font partie, avec Pierre Jacquet et Nicolas Gabet, des quatre cavaliers de Violet, ce podcast fantastique qui explore, à chaque fois, sur trois à quatre heures, un album. Et ce podcast a désormais des bonus, avec d’autres personnes qui parlent de leur rapport à l’album en question. J’interviens sur le bonus de Lovesymbol. En effet, non seulement j’adore cet album, mais j’y pense sans arrêt. En particulier à « Three Chains of Gold », une des chansons de Prince que j’ai le plus écoutées. Ça fait bien rire Raphaël, mon amour de « Three Chains of Gold », comme mon goût pour « Strays of the World », « Thunder », « Gold », « Last December » et ce qu’on a provisoirement appelé le corpus du « Prince pompier ». Les chansons grandiloquentes et ébouriffantes. Cela mériterait d’être correctement exploré prochainement. On y viendra. A force de dire qu’on va faire quelque chose, on finit par le faire. Bien sûr qu’on va le faire. 


https://www.listennotes.com/podcasts/violet-le-podcast/bonus-2-lovesymbol-9OCtr6y3K8g/

 

Et puis, pendant la conversation avec Raphaël Melki, j’ai ouvert une parenthèse sur Prince et Zappa. Et Raphaël m’a encouragé (vous pouvez l’entendre si vous écoutez le podcast, je ne dis pas ça pour me justifier, je dis ça pour contextualiser) : Zappa et Prince, c’est une question qui revient souvent sur les forums, chez les fans, alors il faut en parler. Mais comment en parler ? Il faut trouver la bonne façon de l’aborder. Du coup, je vais faire un point d’étape sur cette enquête impossible : Prince et Zappa. 

 

Y a-t-il eu déjà des textes sur cette question ? Guy Darol, Frédéric Goaty, Olivier Cachin, Eric Dahan, Philippe Manœuvre ont-ils écrit sur cette rencontre imaginaire et association possible ? Je ne sais pas. Si vous en savez quelque chose, écrivez-moi. Envoyez-moi ce que vous avez sur le sujet. J’archive, je compile, je collectionne, j’étudie, je scrute scrupuleusement. Et ensuite, je restitue. En attendant, on va poser, sans déconner, les fameuses questions : Que pouvons-nous savoir ? Que devons-nous faire ? Que nous est-il permis d’espérer ? Sans déconner ? Enfin, si, en déconnant quand même un peu. Mais pas trop. 

 

Donc : Que pouvons-nous savoir ?

 

A ma connaissance, Prince apparaît deux fois dans la parole publique de Zappa. La principale occurrence du nom de Prince est liée à l’histoire du PMRC, le Parents Music Resource Center. C’est une histoire qui a été souvent racontée ; ce qui ne nous empêche pas de le raconter à nouveau.  

 

D’autant plus que l’histoire du Parents Music Resource Center mériterait un roman comique à lui tout seul (quelqu’un l’écrira sans doute un jour). Tout commence par une chanson de Prince, « Darling Nikki » en 1984, sur l’album Purple Rain. « Darling Nikki » raconte un épisode sexuel de la vie du narrateur avec une jeune femme qu’il rencontre dans un hall d’hôtel, alors qu’elle est en train de se masturber « avec un magazine » (qu’elle se masturbe en lisant un magazine ou en utilisant un magazine reste ouvert à l’interprétation). Quelques épisodes sexuels suivent jusqu’à la conclusion du morceau. Une desperate housewive connue sous le nom de Tipper Gore – et qui deviendra, lors du mandat de Bill Clinton, second lady of the United States, la femme du célèbre vice-président Al Gore, champion de l’écologie – est « profondément choquée » (pour parler comme Jean-François Copé) en entendant cette référence à la masturbation féminine sur un disque écoutée par sa fille, la petite Karenna, douze ans. Elle s’associe alors avec Susan Baker, la femme du secrétaire de Ronald Reagan, et un certain nombre de femmes de politiciens américains, démocrates et républicains confondus, pour créer un dispositif de sécurité pour la jeunesse, obligeant les maisons de disque à apposer des stickers sur les albums qui comprendraient des paroles au contenu potentiellement subversif. Leur organe d’influence s’appelle donc le PMRC (« Parents Music Resource Center »). Tipper Gore soutient alors que l’influence de la musique rock est essentielle dans le déclin des valeurs familiales : la famille est un « havre de stabilité morale » qui se doit de protéger les enfants des mauvaises influences extérieures ; et la musique rock « infecte la jeunesse du monde avec des messages qu’elle ne peut pas comprendre. » Malgré les efforts de Frank Zappa et de quelques autres (parmi lesquels Jello Biaffra), la motion de Tipper Gore passera et aujourd’hui les américains s’embarrassent de ces petits stickers – Parental Advisory Lyrics – qui informent les parents de ce que leurs enfants écoutent. 


https://www.youtube.com/watch?v=j8oxXkUjYHg

 

Parmi les membres masculins de cette amusante coterie, on compte également l’influent « philosophe » Allan Bloom (il convient de garder les guillemets), pape du néo-conservatisme, disciple de Leo Strauss et maître à penser du futur Think Tank de George Bush : sorte de Finkielkraut américain avant l’heure, qui voit alors dans la création du PMRC la possibilité de défendre enfin un art « noble, délicat, sublime » (à quoi Zappa répondra : « L’Amérique n’est pas un pays noble, délicat ou sublime. C’est une poubelle dirigée par des criminels. Les chanteurs qui décrivent des choses crues, vulgaires ou répugnantes que Bloom n’apprécie pas ne font que commenter les faits. ») Dans la foulée, le PMRC publie un Top 15 des chansons les plus dangereuses pour la jeunesse. Encore une fois, nous y retrouvons la fameuse chanson de Prince en tête de liste. Non, ce n’est pas une plaisanterie : ce que des femmes de sénateurs estiment alors le plus dangereux pour la jeunesse de leur pays, c’est bien de décrire des femmes en train de se masturber.

 

À partir de cette date, Zappa ne donne pas moins de 300 interviews sur la question et participe brillamment aux débats télévisuels – comme « Crossfire » – où il cloue le bec aux journalistes politiques moralisateurs qui lui font face. Sa déposition devant le Congrès le 19 septembre 1985 est tout simplement une merveille de drôlerie et traite à nouveau de l’influence de la chanson « Darling Nikki » sur la jeunesse américaine. Mais écoutons Zappa :

« Je vous demande de considérer les faits suivants : 

« 1. Aucune preuve scientifique concluante n’a jamais été apportée qui justifierait la plainte selon laquelle l’exposition à un type de musique quel qu’il soit puisse pousser l’auditeur à commettre un crime ou à vendre son âme au diable. 

« 2. La masturbation n’est pas illégale. Si sa pratique ne relève pas d’un délit, pourquoi une chanson qui y ferait allusion serait-elle illégale ? 

« 3. Aucune preuve médicale n’a jamais établi de lien entre les poils dans la main, les verrues ou la cécité et la masturbation ou l’excitation vaginale. Pas plus qu’il n’a été prouvé que l’écoute d’allusions à de tels sujets ne transforme l’auditeur en individu asocial. 

« 4. La mise en œuvre d’une législation anti-masturbatoire coûterait beaucoup de temps et d’argent. 

« 5. Il n’y a pas assez de place dans les prisons pour enfermer tous les jeunes qui la pratiquent. »

 

La deuxième occurrence de Prince dans la parole de Zappa vient du titre du morceau qui ouvre l’album Guitar (1987) : « Sexual Harrasment in a Workplace ». Du moins à mon souvenir. J’ai le souvenir d’avoir lu une interview dans laquelle Zappa expliquait que ce titre venait du fait qu’une jeune femme travaillant pour lui écoutait Prince toute la journée et qu’il considérait que cela pouvait franchement être considéré comme du harcèlement sexuel. Mais je ne retrouve pas cette interview. Je ne l’ai tout de même pas rêvée (ou alors peut-être ?). Bref, ça s’arrête là. Pas énorme, donc. 


https://www.youtube.com/watch?v=FxVk6NYYAKg

 

Nous avons également le témoignage d’un des techniciens de Zappa, Todd Yvega. Je cite : « Un jour au studio, on s’est mis à parler de Prince. La plupart des personnes présentes se moquèrent de l’image de Prince. Mais Frank intervint pour dire qu’il admirait Prince qui était un musicien qui travaillait sérieusement et qui était dévoué à sa musique. Alors je lui ai demandé s’il avait rencontré Prince, et il m’a dit : « J’ai essayé, mais il s’est enfui ! » Frank était à un événement organisé par l’industrie musicale et il avait vu Prince dans la foule. Il s’est alors avancé vers lui d’un air décidé, mais Prince a eu l’air effrayé en le voyant avancer et il est parti en courant. »

 

Pour moi, Zappa n’apparaissait jamais dans la discographie de Prince. Et, grâce au podcast Violet, j’ai appris une chose qui m’a évidemment beaucoup troublé. Zappa apparaît en fait pas mal. Il n’en était probablement pas conscient et Prince n’en était peut-être pas lui-même conscient. Il apparaît à travers ce « sample » contenu sur l’échantillonneur Fairlight CMI : « Bizarre hahahaha » qui vient du morceau (parlé) « Our Bizarre Relationship » sur l’album Uncle Meat (1968).

 

https://www.youtube.com/watch?v=mKZQAq7TL24


« Our Bizarre Relationship » est un monologue où une femme, qu’on a identifié comme la Suzy Creamcheese des premiers albums (possiblement Pamela Zarubica) évoque sa relation avec un homme qu’on devine être le jeune Zappa, ses multiples infidélités et ses problèmes avec Elmer Valentine, le patron du Whisky a Go-Go qui employait les Mothers pour des concerts en 1963 et en 1965. Après un premier « Bizarre » prononcé par Zappa, le monologue de Suzy commence par « Bizarre hahahaha ».

 

C’est ce sample que Prince va s’amuser à utiliser un peu n’importe où. 

 

On le retrouve sur l’album Parade (1986), sur « Christopher Tracy’s Parade », très sous-mixé, peu audible, à 1mn36. On le retrouve sur les inédits de Sign O’ the Times (enregistrés en 1986, publiés en 2020), sur un morceau qui devait apparaître sur l’album annulé Dream Factory, le majestueux « All my dreams ». Il apparaît plusieurs fois sur l’introduction où les rires se démultiplient et deviennent une sorte de brouillard sonore. On le retrouve sur The Black Album (enregistré en 1987, publié en 1994), sur « Bob George », en fin de morceau, à 5 mn 34, audible mais très pitché. On le retrouve sur Lovesexy (1988), sur le morceau du même titre, à 3m59 pendant un break de guitare, un peu pitché, très audible au milieu du bordel. On le retrouve sur le projet Madhouse (1986) : Sur « 9 », à partir de la première minute, dans le chaos free-jazz whatever. Et sur « Six (The End of the World mix) », peu pitché, à 4mn 10 entre deux riffs. « Bizarre hahahaha »


https://www.youtube.com/watch?v=egAJRrl2b2M

 

Et bizarre a plus d’un titre. Bizarre que Zappa n’ait jamais parlé, en interview, de la présence du sample « Bizarre hahahaha » sur les échantillons présents et prêts à utiliser sur l’échantillonneur Fairlight (était-il au courant ? recevait-il des royalties ?). Bizarre qu’il n’ait pas remarqué sa présence dans les disques de Prince (touchait-il un pourcentage, même infime, sur les disques où ce sample apparaît ?) Bizarre que ce soit ce « Bizarre hahahaha » puisque, non seulement, l’homme décrit dans le monologue « Our Bizarre Relationship » (infidèle, irascible avec ses employeurs) pourrait être tout aussi bien le jeune Prince que le jeune Zappa, mais également parce que le label Bizarre que Frank va monter à l’époque d’Uncle Meat, dans son désir d’indépendance et avec un caractère quasiment utopique, est très proche de ce que Prince va également mettre en place avec Paisley Park. Il y a quelque chose de « bizarre » et de pas si bizarre dans la façon dont chaque artiste extrême tente son aventure singulière dans un monde « hostile aux rêveurs » comme dirait Zappa. Chaque artiste a l’impression de tout devoir refaire à zéro, mais il s’inscrit dans une chaîne d’aventuriers successifs pour l’existence de cette utopie esthétique et politique. Et ce désir utopique vient souvent de gens très seuls, presque toujours occupés à travailler. Et presque toujours sans amis. 

 

Prince et Zappa se ressemblent beaucoup, que ce soit dans leur obsession de tout faire, de détourner toutes les musiques, de subvertir tous les genres. Que ce soit dans le désir de faire de leurs musiciens de véritables personnages de leur film pour les oreilles. Wendy et Lisa ou Sheila E. ou même Rosie Gaines et Tommy Barbarella ont une fonction similaire à celles de Roy Estrada, Napoleon Murphy Brock, Ike Willis ou Tommy Mars. Que ce soit dans leur désir et leur impossibilité de devenir véritablement les amis de leurs musiciens, parce que la musique passait avant tout. Que ce soit dans leur humour « bizarre », dans leur obsession des pratiques sexuelles, largement documentée dans leurs albums, et dans leur usage « cartoonesque » des samples à partir du moment où ils se mettent à utiliser des échantillonneurs. Ça fait déjà pas mal. 

 

Mais sinon : Que devons-nous faire ?

 

Nous devons ouvrir plusieurs champs d’enquête. Et la première sera sur ce que nous appellerons « la présidence Clinton ». Pas celle de Bill, celle de George. A quel point George Clinton a eu de l’influence sur Prince ? Il en a eu beaucoup, tout le monde est d’accord, mais à quelle profondeur se situe-t-elle ? Que représente George Clinton et Funkadelic/Parliament pour Prince ?



 

Mais aussi à quel point Clinton était et est intéressé-influencé par Zappa ? La chanson « Don’t Eat the Yellow Snow » est évoquée dans les paroles de « Alice in My Fantasies » : « Mama said never eat yellow snow ». Dans le très gros bordel de la pochette de Electric Spanking of War Babies en 1983, on trouve un personnage qui dit : « Sniff ! It’s just like the old days of Frank Zappa… » La phrase fait sans doute référence à l’influence de Cal Shenkel, auteur des couvertures des disques des Mothers, sur le style de Pedro Bell, et ses pochettes très chargées, remplies de petits personnages qui parlent, comme une page de bande dessinée. On entend le riff de « I Am the Slime » en conclusion d’un grand nombre de concerts des années 2000 (par exemple ce concert à Lugano en 2006, dont je mets le lien à disposition). On trouve plusieurs interviews où il cite Zappa en influence. La musique de Zappa est donc présente dans la musique de Clinton et cette dernière est présente dans la musique de Prince. Mais je ne suis pas sûr qu’il existe un historique de ces présences, et même qu’il y ait des interviews approfondis de Clinton sur Zappa, de Prince sur Clinton. Si quelqu’un a une piste, si quelqu’un possède des documents, cela m’intéresse. J’aimerais étudier ça aussi ici. 


https://www.youtube.com/watch?v=ND2jkCvm3jU

 

On peut également citer une phrase attribuée à George Clinton : « Every black musician should listen to Frank Zappa. » Tout musicien noir devrait écouter Frank Zappa. Elle revient souvent, mais l’a-t-il vraiment dit ? Et si oui, dans quel contexte ? Il faut se méfier des phrases attribuées. Par exemple une des plus célèbres (et des plus drôles) attribuées à Zappa n’a jamais été prononcée par lui : « Vous ne pouvez pas comprendre ma musique si vous n’avez jamais mangé du couscous. »

 

Quant à l’influence de Clinton sur Zappa, nous ne sommes pas très avancés non plus. On peut lire ici et là que Zappa a essayé d’engager plusieurs musiciens de Clinton dans son propre groupe : Glenn Goins, Garry Shider et Gary Mudbone Cooper. 

 

Nous devons ouvrir plusieurs champs d’enquête. Et nous pouvons aussi espérer un jour mieux découvrir ce qui pourrait être la source du jumelage Prince/Zappa. 

 

Voilà : ce qu’il nous est permis d’espérer. 

 

J’ai toujours pensé qu’il y avait une passion commune non-avouée de Zappa comme de Prince pour Eddie Hazel. Je trouve « profondément choquant » (oui, moi aussi je parle comme Jean-François Copé) qu’on parle si peu d’Eddie Hazel. Et qu’eux-mêmes en aient si peu, voire pas, parlé. Ce n’est rien enlever au génie d’Hendrix que de dire qu’un des sommets de la mélancolie cosmique a été atteint dans les solos de guitare d’Eddie Hazel pour Funkadelic : « Maggot Brain » et « Good Thoughts, Bad Thoughts ».


https://www.youtube.com/watch?v=JOKn33-q4Ao

 

Il se passe quelque chose d'incroyable dans ces solos. Et je ne peux pas croire qu’ils n’aient pas directement influencé le Zappa de « Watermelon in Easter Hay » et « Outside Now » et le Prince de « Purple Rain ». C’est une intuition de mon ami Michaël Grébil et je pense qu’il a raison. 

 

Voilà où on est. Dans ce premier point d’étape d’une enquête qui risque d’être longue (infinie ?). Et voilà la première note de ce blog qui ressemble à ce que je comptais en faire initialement, soit le « journal d’un exégète ». 




RIEN SUR ZEMMOUR

Armagnacs et Bourguignons   Pour commencer, j’étais parti sur l’idée d’écrire un texte sur l’obscène Zemmourmania qui s’est emparée du monde...