lundi 6 septembre 2021

L'ENQUÊTE INFINIE





Premières pages, extraites du chapitre 1, Sphinx Hôtel :

Le problème de ce monde, c’est qu’on y est entré comme dans une histoire qu’on a attrapée en cours de route, une histoire dont on a raté le début. Et on passe notre vie à ramer comme des dingues pour rattraper ne serait-ce que le synopsis des épisodes précédents. C’est d’autant plus compliqué que, non seulement cette histoire nous est arrivée incomplète et remplie d’incohérences, mais, régulièrement, les événements qui composent l’arc narratif principal, et dans lequel nos vies se retrouvent malgré elles impliquées, changent de sens. Quand ils ne changent pas carrément de structure, de personnages principaux, de géographie, de direction éthique ou de coloration spirituelle. On doit tout reprendre depuis le début de nombreuses fois dans notre vie. Notre vie est un roman qui change sans cesse de genre, de style, de structure, de titre. Notre vie est une enquête sur le sens de la vie.




Le problème de ce monde, c’est qu’on doit encore consolider les décors et recoudre les costumes alors même qu’on est déjà en train d’y vivre. Il ressemble à ces rêves dans lesquels nous nous retrouvons sur une scène de théâtre pour jouer un rôle dont nous n’avons jamais appris les répliques, alors que quelqu’un nous souffle des paroles incohérentes et que le public nous regarde, sidéré. Non seulement nous avons du mal à retaper notre propre histoire, non seulement la plupart des événements qui en orientent le sens glissent comme des pièces de monnaie sous les buffets et derrière les armoires ou se retranchent dans la partie la plus obscure de notre âme, mais on doit aussi composer avec les incertitudes du récit collectif ou les ambiguïtés régulièrement mises à jour de notre propre système référentiel, quand ce ne sont pas les petits secrets de notre récit familial. Et ce drame individuel et collectif se rejoue dans chaque vie, dans chaque espace, dans chaque temps, dans chaque monde. Notre vie est une pièce jouée dans un théâtre en ruines. Nos plus belles répliques sont hurlées alors que l’orage détruit les derniers éléments du décor. Le secret du personnage principal est enfin révélé alors que les derniers spectateurs sont déjà partis depuis longtemps. Les rêves que nous faisons chaque nuit sont mille et une fois plus cohérents que l’histoire collective qu’on nous demande d’accepter comme le socle sur lequel notre histoire personnelle se déroule. Ils sont mille et une fois moins étranges et moins indéchiffrables que celle-ci.




Le problème de ce monde, c’est qu’il a beau n’avoir aucune réponse à nous donner, il continue à nous demander de lui poser des questions. Il est insatiable et décevant. Il nous harcèle et se retire au moment où nous cédons à ses avances. Il nous dégoûte, puis il nous séduit, nous raconte des fadaises et nous abandonne. Il fait mine de nous instruire et nous laisse idiot. Et au centre de chacune de nos vies, au moins une fois par vie, nous nous confrontons au mystère des origines, à l’obscurité du parcours individuel de chacun, à son inscription dans le récit collectif, à notre incertitude sur les fins dernières. De grands systèmes sont construits pour servir de soutien provisoire à la violence de notre confrontation au mystère, mais ils ont la solidité d’un filet qui ne pourra contenir qu’un seul poisson. Ils sont comme un joker qui ne pourra être utilisé qu’une fois par vie. Ces grands systèmes sont religieux, philosophiques, politiques, économiques. Plus ils sont simplistes et tordus, plus ils sont partiels et contournés, et plus longtemps ils réussissent à s’imposer comme le grand récit collectif dans lequel chaque petit récit individuel peut s’inscrire. Mais aucun n’a réussi à prendre à la fois la totalité de l’espace et la totalité du temps. Ils se sont tous retrouvés limités par quelqu’un, quelque part, pour une raison quelconque. Ils n’ont jamais réussi à s’imposer à l’humanité entière. À partir du moment où la limite au système d’explication du monde nous semble plus pertinente que l’explication elle-même, on se fait enquêteur, ou exégète. Dans un monde sans énigme, il n’y aurait pas besoin d’enquête. Un monde explicable n’aurait pas besoin d’exégèse. Malheureusement ou heureusement, ce monde n’existe pas. Heureusement ou malheureusement, ce monde nous semble malgré tout possible alors même que nous savons qu’il n’existera jamais.



Le problème de ce monde, c’est que sa signification est toujours, peu ou prou, de l’ordre du fantasme ou de l’hallucination. Dans un monde dont le sens serait clair et sans ambiguïté, il n’y aurait pas besoin d’enquêter sur quoi que ce soit. Il n’y aurait peut-être même pas besoin de parler. Mais il y a toujours une faille dans la structure du cosmos, une contradiction dans la vision du monde, une erreur dans le système de la machine. Et il y a toujours matière à enquête ou à exégèse, et toujours des hommes pour se sentir temporairement investis de la tâche impossible de mener celle-ci ou celle-là. Lorsqu’on se prête au jeu de l’exégèse, et qu’on ne se considère pas suffisamment satisfait de la conception du monde que l’on a peu ou prou adoptée et qui s’est progressivement transformée en ornières pour ne pas avoir à prendre en compte tout ce qui la met en péril, on se retrouve à nouveau à errer, comme le Mat du tarot. Le problème de ce monde, c’est qu’on y passe par toutes les cartes de tarot, encore et encore, sans jamais que le jeu ne s’arrête. Le problème de ce monde, c’est qu’il ne s’arrête jamais. Il ne s’arrête jamais de tourner.



Du Mat au Bateleur, on finit par se transformer en enquêteur de notre propre enquête, en exégète de l’exégèse. Non seulement on a construit un instrument qui réponde à la musique énigmatique du monde dans lequel on évolue, mais on doit désormais construire un instrument qui réponde à cet instrument. Et à l’instant où on commence à construire ce dernier apparaît la divinité que sa musique convoque. C’est la plus énigmatique de toutes les divinités. C’est le Sphinx. On ne sait toujours pas ce que c’est que le Sphinx.




Se dressant devant les pyramides de Gizeh en Basse-Égypte, la statue la plus grande du monde (73,5 mètres de longueur pour 14 de largeur et 20 de hauteur) pèse environ 20 000 tonnes. Taillée dans un promontoire naturel de 40 mètres de hauteur de roche calcaire, sa tête extraite d’un piton de calcaire dur et gris, le corps creusé dans la couche sous-jacente d’un calcaire plus tendre, elle se tient ostensiblement en direction du Levant. Les archéologues évaluent à un million d’heures le temps nécessaire pour la sculpter à l’aide de burins, de ciseaux en cuivre ou de maillets en bois.




On ne sait pas ce que c’est. Son corps pourrait être celui d’un lion couché, à moins que ses flancs ne soient ceux d’un bœuf ou d’un taureau. Certains commentateurs disent qu’il s’agit initialement d’un chien taillé dans la roche pendant l’Ancien Empire et dont le visage a été retaillé au Moyen Empire sous les traits du pharaon Amenemhat II. Le problème de cette hypothèse, c’est qu’il ne ressemble pas tellement à Amenemhat II, et pas du tout à un chien. Cette fameuse tête a été également identifiée comme celle du pharaon Khéphren, dont le règne correspond à la période pendant laquelle on a longtemps estimé qu’il aurait été sculpté : – 2500. Certes, il lui ressemble un peu plus, mais pas tant que ça. D’autres estiment que son visage n’est en rien celui d’un Égyptien, mais peut-être celui d’un Nubien, d’un Soudanais, d’un Éthiopien.




On ne sait même pas son nom. Les Arabes ne l’appellent pas le Sphinx, mais Abou al-Hôl : le Père la Terreur. Sphinx est le nom grec donné à la statue. On ignore si ce nom vient du mot grec signifiant « étrangleur », s’il s’agit d’un emprunt au sanskrit Sthag signifiant « dissimulé » ou à l’égyptien ancien Shespânkh signifiant « statue vivante » ou « image vivante ». Reste que, mis à part la stèle qui raconte le songe de Thoutmôsis IV qui le fit désensabler (dans ce songe, le Sphinx se fait appeler Horakhéty-Khépri-Râ-Atoum et donne du « mon fils » au jeune Thoutmôsis) et qui fut probablement ajoutée en 1400 av. J.-C., nous ne possédons aucun document qui puisse éclaircir le sens de cette statue. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, il n’existe aucun texte de l’Ancienne Égypte où le Sphinx soit mis en scène. Aucun conte qui le décrive. Aucun papyrus qui le mentionne. C’est comme si les Égyptiens eux-mêmes ne savaient pas ou ne voulaient pas qu’on sache ce que c’était que le Sphinx.




Ce qu’on sait en revanche, c’est que le Sphinx ne reste jamais très longtemps sans que le désert l’engloutisse à nouveau. Il redisparaît peu de temps après Thoutmôsis et doit être désensablé sous les règnes de Tibère, de Néron, de Marc-Aurèle. Auguste Mariette entreprend de le dégager en 1853, mais il ne parvient à mettre à jour que les pattes et la stèle. Entre 1925 et 1936, Émile Baraize doit réaliser un nouveau désensablement. La légende veut que son nez ait été détruit par un boulet de canon tiré par inadvertance par les soldats de Bonaparte, mais, même à ce sujet, nous ne savons quasiment rien. Comme un autre nez fameux supposément trop long ou trop court, celui du Sphinx eût été moins cassé, la face du monde en aurait-elle été changée ?




Comme toutes les choses les plus précieuses sur cette Terre, le Sphinx exige de nous un soin constant. Le Sphinx n’est jamais acquis. Il n’est jamais dû. Et il n’est jamais nôtre pour longtemps. Le Sphinx incarne l’inconnu qui scintille comme une étoile dans la nuit de nos existences. Et, dans nos vies de tous les jours, toutes les rencontres insolites, tous les rapprochements inattendus, toutes les choses qui nous échappent mais qui pourtant orientent nos vies, peuvent être considérés comme des désensablements du Sphinx.





Mais on peut sans cesse perdre le Sphinx. Et, à chaque retour à la case départ de notre labyrinthe, on le perd à nouveau. Peut-être parce que, même devenu nôtre, il ne nous appartient jamais. Peut-être parce qu’il symbolise à la fois la force du destin (le Sphinx a résisté et résistera à tant de choses) et la fragilité de notre volonté (le désert est toujours en train de le recouvrir).




Le Sphinx n’appartient à personne mais tout lui revient. À partir du Nouvel Empire, le Père la Terreur est reproduit à l’entrée des temples sous la forme de longs alignements de bêtes couchantes, parfois munies d’ailes, parfois tenant un vase entre leurs mains, parfois assises et les pattes de devant relevées, parfois marchant. Sa place devient alors prédominante dans la décoration des lieux de culte, tandis que son sens reste toujours aussi mystérieux. Il y a cette incroyable allée qui va de Louxor à Karnak avec des sphinx à têtes d’homme et des sphinx à têtes de bélier. Il y a les sphinx qui gardent le temple de l’allée des Lions en Basse Nubie. Les Étrusques ont également dépeint beaucoup de sphinges, notamment la sphinge de Chiusi. Il y a des sphinx en Asie Mineure, en Sicile, en Italie, en Gaule. On a retrouvé des images de sphinx et de sphinges sur les monnaies gauloises, et même une statuette gallo-romaine dans la région de Nantes. On rapporte que, au début du XXe siècle et en accord avec un vieil usage multimillénaire, des femmes stériles allaient se reposer à l’ombre des sphinx du dromos de Sérapéum à Saqqarah dans l’objectif de devenir fécondes.



Par recoupement avec une énigme qui traversera l’angéologie juive comme l’apocalyptique chrétienne, on assimilera les composés visibles du Sphinx (homme, lion, taureau) au Tétramorphe dont il ne manquerait que les ailes de l’aigle, celles-ci se retrouvant dans des représentations plus tardives. Le Tétramorphe apparaît pour la première fois dans la vision du char du prophète Ézéchiel qui décrit quatre êtres vivants ayant chacun quatre ailes et quatre faces : une face d’homme, une face de lion, une face de taureau et une face d’aigle. Le Tétramorphe revient dans le Zohar où Rabbi Siméon Bar Yochaï l’associe aux quatre lettres du Nom de Dieu et Jean de Patmos revoit les quatre bêtes dans un chapitre de l’Apocalypse, même s’il décrit des êtres beaucoup moins hybrides : un homme, un taureau, un lion et un aigle, qu’on associera ensuite aux évangélistes. Presque tous les occultistes affirmeront que le Sphinx de Gizeh était initialement l’expression du même symbole que les Quatre Vivants. Ce qui est plus mystérieux, c’est qu’on a trouvé une autre source égyptienne au Tétramorphe : les quatre gardiens de Râ qui protègent la ville d’Edfou. Le premier, installé au sud, est un aigle. Le deuxième, installé au nord, est un lion. Le troisième, installé à l’ouest, est un taureau. Mais le quatrième, installé à l’est n’est pas un homme, c’est un (...)





... La suite dans L'Enquête infinie !


Dans toutes les bonnes librairies à partir du 15 septembre !


Lancement au Monte-en-l'air, 2 rue de la Mare 75020 Paris, le 14 Septembre à 19h, en présence de l'auteur (encore heureux) et de son ami et néanmoins directeur de collection, Laurent de Sutter.




Mais aussi :

Le 16 Septembre à 20h à Mulhouse : Librairie 47 degrés nord, 8 bis rue du Moulin


Le 28 Septembre à 19h à Lyon : Librairie Le Bal des Ardents, 17 rue Neuve


Le 4 Octobre à 19h à Nîmes : discussion sur L'Enquête Infinie suivie d'une projection de Satyricon de Fellini au cinéma Le Sémaphore, 25 rue Porte de France


Le 15 Octobre à 17h à Clermont-Ferrand : Librairie Les Volcans, 80 boulevard François Mitterrand


Le 5 Novembre à 19h à Toulouse : Librairie Floury Frères, 36 rue de la Colombette


D'autres dates à venir... La page sera mise à jour régulièrement.






Présentation de l'éditeur : 


Le petit Grégory, Alfred Jarry, Jack L'Eventreur, Ronald Reagan, David Bowie, Saddam Hussein, Edgar Allan Poe, Crhstine Chubbuck, Nicolas Sarkozy, Vincent Van Gogh, Mouammar Kadhafi, Martin Shkreli, Philip K. Dick, Nelson Mandela, Léona Delcourt, Otis Redding, ou André Breton, qu'ont-ils en commun, ces individus hantant le XXe siècle comme s'il était un théâtre grinçant ? La réponse est peut-être que, sans eux, l'histoire de ce siècle – notre histoire – serait incompréhensible. Car il y a les récits de manuels, avec ses grands hommes et ses grands événements. Et puis il y a le reste – les légendes dont est tissée la réalité, et qu'on ne peut raconter qu'au coin du feu ou dans l'ombre d'une porte, de peur de passer pour fou. Pacôme Thiellement n'a pas peur de la folie. Et lorsqu'il choisit de raconter "son" vingtième siècle, c'est à travers le plus étonnant des réseaux de correspondance, où la poésie fait écho au fait divers, les stars médiatiques à d'obscures préoccupations mystiques, et les nobles déclarations politiques aux tentatives incessantes de rendre la vie des humains impossible. Qu'y a-t-il donc de commun entre toutes ces figures ? Elles cherchèrent toutes à faire de la question "Qu'est-ce que vivre ?" celle du siècle dernier.




Entretien Pacôme Thiellement / Pascal Claude sur L'Enquête infinie dans l'émission "Et Dieu dans tout ça ?" sur la RTBF-1 :


http://rtbf-pod.fl.freecaster.net/pod/rtbf/geo/open/9/9i9xSDqGzu.mp3





Les "bonnes pages" du chapitre consacré à Otis Redding et à la vulnérabilité masculine publiées en avant-première chez les amis de Les Mots sont importants (Pierre Tevanian / Sylvie Tissot) :


https://lmsi.net/Rencontre-avec-un-homme-vulnerable






vendredi 27 août 2021

COLETTE THOMAS VIVANTE


Le Testament de la Fille Morte réapparaît. Il ressort d’un silence de plus de soixante ans. Avec ce livre, c’est la voix d’une poétesse de l’importance de Lautréamont ou de Roger Gilbert-Lecomte qu'on recommence à entendre. Entendre comme elle n’a jamais été entendue, ou si peu. A son sujet, Antonin Artaud disait ses textes étaient « ce qui reste d’un monde qui a sombré ». Ce sont les éditions Prairial qui publient le livre. Il sort en septembre. Ça fait des mois que j’attends cette sortie, depuis qu’ils m’ont contacté pour que j’écrive une postface. Je leur en suis très reconnaissant. Cela m’a permis de mener une sorte d’enquête pour mieux connaître Colette Thomas. Pour moi, elle était surtout la femme qui avait lu Artaud de façon inoubliable au Théâtre de la Ville en 1947. Je me souvenais des paroles prononcées par les témoins des dernières années, dans le film de Mordillat et Prieur. Mais je n’en savais pas beaucoup plus. 


Alors, quelle découverte : son livre d’abord, sa vie ensuite. Virginie di Ricci m’a aidé à débrouiller tout ça. La revue Midi avait publié des documents. Les gars de Prairial ont découvert des documents. J’ai lu les carnets d’Henri Thomas, l’autobiographie de François Michel, etc. Ce que j’ai découvert m’a bouleversé. Vous trouverez beaucoup de choses dans la postface au livre que publie Prairial. Mais je vais vous en dire un petit peu, déjà, pour que vous compreniez.




 

Alors qui est Colette Thomas ? 

 

Colette Renée Gibert naît le 28 décembre 1918 à Draguignan. Son père s’appelle René, il est fonctionnaire des impôts et travaille souvent loin de sa famille. Sa mère s’appelle Reine. Colette passe une grande partie de sa jeunesse à Caen auprès de sa tante, qui est aussi sa marraine : Jane Bourlot, dite « Naine », directrice d’une école normale d’institutrices. 

 

Colette Gibert est une élève brillante. À 18 ans, elle possède quatre certificats de licence (psychologie, morale, philosophie générale et littérature). L’année suivante, l’obtention de deux autres certificats à la Sorbonne (histoire de la philosophie et ethnologie) lui permet de décrocher une licence d’enseignement. Mais Colette n’a aucune envie d’enseigner. Elle part vivre seule à Paris pour se consacrer à sa passion : le théâtre. Parallèlement à sa fréquentation des philosophes (Merleau-Ponty, Jean Wahl), elle suit les cours de Louis Jouvet. Jouvet écrit même à « Naine » pour la convaincre de laisser Colette participer à la création d’Ondine de Giraudoux. « Naine » exige que sa nièce finisse d’abord son diplôme d’études supérieures en philosophie. Ce qu’elle fait en mai 1939, en achevant un mémoire sur Kant. 

 

Mais Colette continue à rêver à une certaine expérience du théâtre, qui produise « des effets intérieurs » et qu’elle recherche en s’astreignant à d’épuisants exercices physiques. En novembre 1939, elle échoue à l’examen d’entrée du Conservatoire. Alors que la seconde guerre mondiale vient d’éclater, elle fréquente à Paris les jeunes acteurs de l’Atelier de Charles Dullin. En décembre 1940, elle rencontre le poète Henri Thomas. Son père meurt en avril de l’année suivante. 

 

L’été 1941 est marqué par un épisode mystique. Après une retraite dans un couvent de bénédictines près de Caen, Colette décide d’entrer dans les ordres. Elle vit une extase au cours de laquelle elle aurait dit, selon « Naine », des choses « d’une surnaturelle beauté ». Mais le lendemain matin, au réveil, elle a « le faciès de l’idiote » et « s’exprime par incompréhensibles onomatopées ». Colette est envoyée à la clinique psychiatrique du Bon-Sauveur de Caen où elle reçoit un traitement au cardiazol. 

 

Au sortir de cette crise, Colette n’a plus souvenir de sa vocation religieuse. Elle retrouve Henri Thomas, qu’elle épouse le 11 avril 1942 à Saint-Germain-en-Laye. Elle passe l’agrégation de philosophie, réussit l’écrit et renonce à présenter l’oral. Le mariage des Thomas se défait dans le courant des trois ans qui suivent. Henri ne peut concevoir un mariage sans enfant, et Colette ne veut pas d’enfants. 




Depuis la fin de l’occupation allemande, Colette travaille au sein de Travail et culture, association dont le but est de « rendre accessibles au monde ouvrier les privilèges de la culture ». Dans ce cadre elle joue au sein de plusieurs petites troupes de théâtre. Une lettre à Jean Paulhan, qu’elle a rencontré par l’intermédiaire d’Henri Thomas et qui sera plus tard son éditeur à la NRF, montre qu’Artaud obsède Colette avant même qu’ils ne se soient rencontrés : « Je sais qu’il est de mon devoir d’aider A. Artaud. Il a donné aux gens qui s’inquiètent de théâtre bien plus par son petit livre que nous ne pourrons jamais lui donner. »

 

Colette et Henri Thomas visitent Artaud à Rodez, où il est interné, les 10 et 11 mars 1946. Dès son retour, Colette écrit à Roger Blin : « La même société considère l’œuvre de cet homme comme celle d’un génie et traite sa personne comme elle traiterait un fou indigent. » Quant à Artaud, il écrit à Henri : « Il faut que Colette Thomas se fasse sa place dans le théâtre sans que les questions de copulation charnelle interviennent. »

 

Commence alors une relation qu’on peine à définir mais qui est sans doute ce qui, dans la vie d’Artaud comme celle de Colette Thomas, s’approche le plus de l’amour. Une relation qui, selon les mots de Colette Thomas, pose radicalement la question du « sens de la rencontre sur la terre »

 

Le 26 mai 1946, Antonin Artaud quitte Rodez. Colette et Henri Thomas, avec Arthur Adamov et Marthe Robert, ont créé un comité de soutien et mis sur pied une soirée d’hommage au Théâtre Sarah-Bernhardt (aujourd’hui Théâtre de la Ville) qui, doublée d’une vente aux enchères, permet de financer son retour à Paris. Le couple fait aussi partie du petit groupe qui accueille Artaud à la Gare d’Austerlitz, et s’est personnellement occupé de trouver au poète une clinique où il puisse entrer et sortir à son gré (celle du docteur Delmas, à Ivry). Les jours qui suivent, Artaud fait répéter Colette. Pour la soirée d’hommage, il lui confie son texte le plus récent, un extrait de « Fragmentations ».

 

Colette apparaît alors sur la scène du Théâtre Sarah-Bernhard le 7 juin 1946. Tous les noms qui l’accompagnent sont des légendes vivantes, et deux d’entre eux ont été ses « maîtres » de théâtre : Dullin et Jouvet. André Breton, qui est revenu à Paris de son exil américain la veille du retour d’Artaud, introduit la soirée. Puis c’est Roger Blin, Jean Vilar, Jean-Louis Barrault, Alain Cuny, Madeleine Renaud, Maria Casarès, etc. Alors qu’elle commence à dire le texte, l’électricité saute et la salle se retrouve dans l’obscurité, Colette continuant à expectorer le poème devant une audience stupéfiée. 

 

Dès le compte-rendu publié le lendemain dans Combat, tous les grands noms s’effacent, et le journaliste ne parle que d’elle : « Nous serons nombreux, je crois, à entendre résonner longtemps encore cette voix solitaire. » 

 

« Et Colette Thomas, en transe, dit un texte inédit, écrit de son côté le poète Jacques Prevel. Éclair magnésium et obscurité. Cette voix tremble et vibre, fantastique. (…) Applaudissements et bravos. Elle est rappelée plusieurs fois. » Prevel décrit également André Breton essayant ensuite de la retrouver dans la foule pour la féliciter. 

 

Le 8 juin 1946, après la lecture de l’article de Combat qui le remplit de joie, Artaud va à la rencontre de Colette Thomas mais l’attend en vain à Saint-Germain-des-Prés. 

 

Le 26 juin, Artaud annonce à Colette qu’il aimerait qu’elle lise à la radio un nouveau texte. Aliénation et magie noire sera finalement enregistré le 16 juillet sans Colette. Le 29 juillet, Artaud dit à Prevel que Colette est malade, « malade de tout le mal qu’on lui a fait ». 




A cette époque Colette Thomas fait lire à Artaud un ou plusieurs de ses textes, à la suite de quoi Artaud note dans ses cahiers : « Adamov et Marthe Robert ne sont pas encore nés. On dirait que Colette Thomas est en train de vraiment naître. » Mais tout cela n’est pas sans trouble, et Artaud inscrit, quelques pages plus loin : « J’extrairai de Colette l’esprit ange criminel, il existe. »

 

Ce n’est pas un esprit que Colette extrait d’elle-même fin juillet, mais des phalanges de ses orteils. Un médecin la convainc de se faire rapetisser les pieds. Après l’opération, elle s’installe en convalescence chez Yves et Paule Thévenin, un médecin et sa femme interne en psychiatrie qui sont devenus proches d’Artaud (la seconde deviendra son éditrice). 

 

Le 3 août, Artaud dit à Prevel que Colette Thomas a été violée par un individu qui lui aurait proposé de se reposer chez lui. « Je trouverai cet individu et je lui donnerai un coup de couteau, assure Artaud. Je veux lui trancher la gorge. » Prevel revoit Colette Thomas le 24 août à Ivry. Elle a toujours les deux pieds bandés, marche avec peine, et prétend qu’elle va faire un collier avec les os de ses orteils. 

 

Les relations entre Antonin Artaud et Colette Thomas sont alors plus étroites que jamais : Colette, séparée de son mari, invite Artaud à séjourner à Sainte-Maxime, où la famille Gibert possède une maison, à La Nartelle. Ils y partent à quatre, en septembre, avec Marthe Robert et Paule Thévenin. Mais Colette revient à Paris plus tôt que prévu. André Voisin, jeune directeur d’une troupe de théâtre aux armées, « Les Arlinquins », vient de lui proposer un contrat de deux mois pour présenter à des soldats de la zone d’occupation française en Autriche un programme comprenant des lectures de poèmes, une pièce pour enfants de Voisin et Roland Dubillard, et surtout la création du rôle de la princesse Alarica dans Le Mal court de Jacques Audiberti. Artaud en est très affecté. 

 

Mais l’aventure autrichienne des « Arlinquins » tourne court. La pièce de Voisin et Dubillard est jugée trop cruelle pour les enfants. Quant à celle d’Audiberti, elle est carrément interdite par le commandement militaire au lendemain de sa première, le 17 décembre 1946, à Innsbruck. Le motif de l’interdiction est l’apparition sur scène de Colette Thomas, dans le rôle de la princesse Alarica, nue.

 

En février, Artaud achève Suppôts et suppliciations, un livre qui restera inédit jusqu’en 1978, l’éditeur, pris brusquement de scrupules religieux, renonçant à le publier. En conclusion du texte d’ouverture, il annonce : « Et il y a aussi Colette Thomas, pour souffler les gendarmes de haine de Paris à Nagasaki. Elle vous expliquera sa propre tragédie. » Cette sentence peut être comprise comme l’annonce des écrits de Colette Thomas à venir.

 

Car Colette Thomas fait alors lire à Artaud le manuscrit dactylographié du « Débat du cœur », un texte constitué d’extraits de lettres qu’elle lui a adressées en 1946 et qu’elle compte envoyer à Jean Paulhan qui désormais dirige un supplément à la NRF nommé Les cahiers de la Pléaide.

 

Artaud annote le tapuscrit avec émotion. Il marque d’une croix les phrases qui le touchent, et écrit : « Originalité de Colette qu’on ne sent pas tout de suite parce qu’on est habitué au langage et pas habitué au sien qui détruit les lois de l’antique grammaticalité. » On peut lire dans ses cahiers de la même période : « Admirables textes de Colette Thomas, pas une page à supprimer, le drame psychologique y est entier. Une personnalité jamais vue se révèle, une psychologie spéciale que toutes ses paroles cernent, et elle donne un autre sens aux mots. Un tourbillon effarant d’éloignement. »

 

Tous deux continuent de se voir dans la première moitié de l’année 1947. Mais les sentiments qu’il éprouve vis-à-vis de Colette effraient Artaud, qui les associe à ceux qu’il avait eu deux ans plus tôt pour la surveillante générale de Rodez : « Pour avoir désiré Adrienne André et Colette Gibert j’ai été assassiné par dieu tandis que Satan son fils assassinait mes filles bien-aimées. » Et en juin : « Qu’ai-je à faire du système lingué, j’étais parvenu à m’en débarrasser intégralement et voici que sous les aspects de Colette Thomas il me reprend. » 

 

Le 4 juillet 1947, pour le vernissage d’une exposition de dessins à la Galerie Pierre, Artaud écrit cinq nouveaux textes, parmi lesquels « Aliéner l’acteur » et « Le théâtre et la science »Colette, qui doit les lire, est nerveuse. Elle s’est dérobée aux répétitions et n’arrive pas à se dominer. Elle laisse à tous une impression pénible, et Artaud est en colère. Lorsque Colette retrouve Artaud à Ivry une semaine plus tard, il la réprimande sévèrement : « Vous n’aviez pas répété le texte que vous avez dit au vernissage et vous avez vu le résultat. » Colette fait mine de partir, puis finalement reste et décide de se prêter aux éprouvantes répétitions. 

 

Le résultat est une performance extraordinaire le 18 juillet, toujours Galerie Pierre, pour la clôture de l’exposition. Marthe Robert lit « Le rite du Peyotl ». Elle est suivie de Roger Blin avec « La culture indienne ». Enfin Colette Thomas dit « Aliéner l’acteur » dans un état de transe magnétique qui subjugue tous les assistants. 




Le coût psychique a dû être trop grand. La nuit même, Colette écrit à Artaud une lettre de rupture, dont on ne connaît pas le contenu, mais qu’il relit une dernière fois devant Prevel le 20 juillet avant de la déchirer et de la jeter dans un caniveau. 

 

Il y a dû avoir une sorte de réconciliation entre Artaud et Colette les semaines qui suivent, puisque vers la mi-août 1947, celle-ci part trois semaines à La Nartelle avec un pique-feu, cadeau d’Antonin Artaud. 

 

Mais dès son retour, la santé de Colette Thomas, qui a cessé de se nourrir, décline à toute vitesse. 

 

Artaud s’inquiète suffisamment pour écrire directement à la mère de Colette le 21 septembre : « Colette Thomas est la plus grande actrice que le théâtre qui s’en fout ait vue, c’est le plus grand être de théâtre que la terre qui ne s’en fout pas mais qui a peur ait vu. Je suis moi-même très malade, aux ¾ paralysé, mais je mettrai tous les moyens dont je dispose à faire que la grande Colette Gibert-Thomas puisse manger. » En novembre, sa déchéance physique s’accentue. Henri Thomas remarque qu’elle ne se lave plus. 

 

Antonin Artaud est en train de préparer une nouvelle émission de radio : Pour en finir avec le jugement de Dieu. Les enregistrements ont lieu entre le 22 et le 29 novembre. C’est Colette Thomas qui devait lire « Tutuguri, le Rite du Soleil Noir » mais, au dernier moment, elle refuse de participer. Elle est remplacée par Maria Casarès. A ce jour, aucune trace de la voix de Colette ne nous est parvenue.

 

Et le 4 décembre 1947, c’est la crise. Colette Thomas retrouve un de ses plus proches amis, le musicologue François Michel, chez le peintre ésotériste Cosme de Scoraille, avenue de Tourville. Colette veut prendre un bain. Au bout de trois quarts d’heures, François et Cosme s’inquiètent. Ils entrent dans la salle de bains et retrouvent Colette en râle dans la baignoire. Elle a avalé un flacon de détachant. Affolés, ils l’emmènent chez les Thévenin. 

 

Une fois arrivée, Colette insulte Artaud et Paule Thévenin. Les Thévenin appellent la mère de Colette qui vient la chercher. Elle dira ensuite que sa fille riait, crachait et faisait les grimaces d’Artaud. 



 

Dès le lendemain, elle est internée dans une clinique du Vésinet. Elle y subit au moins trois séances d’électrochocs. Le 3 janvier 1948, elle obtient l’autorisation de sortir de clinique et s’installe à Saint-Germain-en-Laye. Trois jours plus tard, elle fait une nouvelle crise. Elle est de nouveau hospitalisée. On lui refait des électrochocs. 

 

Pour en finir avec le jugement de Dieu était programmé pour une diffusion le 2 février 1948. La veille, le directeur général de la Radiodiffusion décide d’interdire l’émission. Des examens à la Salpêtrière révèlent chez Artaud un cancer inopérable du rectum. 

 

Il meurt le 4 mars 1948 d’une surdose d’hydrate de chloral, alors que Colette est encore internée au Vésinet. 

 

Henri Thomas est inquiet de la façon dont elle va réagir, mais le 13 février, il apprend que Colette l’a admise mieux qu’il ne l’aurait espéré. Elle n’oubliera pas Artaud pour autant, et son nom est un des rares qui soient cités directement dans Le Testament de la fille morte.

 

Entre 1948 et 1950, Colette alterne les internements et les retours dans sa famille. Puis elle essaie de renouer avec Henri, dont elle est toujours légalement l’épouse. Elle le rejoint en mars 1951 à Londres. Henri Thomas lui trouve du travail et un logement, mais garde ses distances. Tous deux ne divorceront officiellement qu’en 1957. 

 

Pendant les années qui séparent ces deux dates, Colette Thomas, qui ne semble pas alors vivre de nouvelles crises, effectue alors d’austères traductions de l’anglais pour les P.U.F. 

 

Dans une lettre qu’elle écrit à Jean Paulhan le 8 février 1951, Colette Thomas évoque sa redécouverte d’une enveloppe de la NRF adressée à elle trois ans auparavant et non décachetée. Il s’agit du texte envoyé initialement pour Les Cahiers de la Pléiade, mais Colette était internée lorsqu’on lui avait expédié les épreuves à corriger du « Débat du cœur ». Elle les lui renvoie alors, accompagné de nouvelles parties, qui constitueront le manuscrit du Testament de la fille morte. Et c’est finalement en 1952 qu’elle écrit à Paulhan : « J’ai eu le bonheur d’apposer ma signature au bas de grands feuilles remplies de lettres dont j’ai admiré l’assemblage. On les appelle des contrats. »



Le Testament de la fille morte est publié en 1954 et attribué à « René ». Pourtant, dès les premières lignes, l’auteure se dévoile : « Moi, Colette, la réelle Colette, la vraie, la joyeuse, me voici donc détruite, me voici morte et voici que va, que va le squelette apparent et que l’on frappe une âme inerte et sans compréhension, un cœur mort. »

 

On sait que René est le prénom de son père, mort en 1941. C’est aussi le masculin de son deuxième prénom. Mais c’est surtout le « nouveau nom » d’une femme qui est morte et qui est revenue pour nous annoncer ce qui doit venir. 

 

Il est trop tôt pour proposer une exégèse du livre de Colette Thomas. Comme l’a dit Artaud, ses textes présagent la formation d’un autre univers : « Ils sont tout ce qui reste d’un monde qui a sombré, asphyxié par l’être, le serpent. »

 

A la fois recueil de lettres, essai sur le théâtre, collection de « Crimes et contes », enchevêtrement de poèmes et d’aphorismes, le Testament se présente surtout comme l’accomplissement de la prophétie d’Arthur Rimbaud : « Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme – jusqu’ici abominable – lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu. » 

 

« Et voici que maintenant je dis ce qu’il attendait qu’une femme dise, écrit Colette Thomas. Maintenant Rimbaud est « consommé » – je veux dire « apaisé » — « réalisé » — « vainqueur » (…) Moi je te restitue ton nom entier en échange — ta virilité dont les malheureux adolescents tardifs te veulent arracher petit Rimbe. Me voici toi-même retourné – la Femme. »



 

A toutes formes de spiritualité préexistantes, Colette Thomas substitue l’advenue de la femme, qui fermera ce cycle de manifestation et ouvrira le suivant. Celle-ci y parle de sa propre voix et répond à l’homme des Nouvelles révélations de l’être

 

« Dans un monde livré à la sexualité de la femme, l’esprit de l’homme va reprendre ses droits, écrivait Artaud en 1937. A la base du Destin actuel il y a une trahison de la femme. » 


« C’est la femme qui ouvre le cycle du devenir et qui le fermera, répond Colette Thomas en 1954. La tradition est une femme sans devenir et pourtant féconde. La femme qui veut accomplir la faute dont elle n’est pas responsable. »

 

Le Testament de la fille morte est une réponse aux poètes qui, de Nerval à Artaud, ont eu tort de douter de la femme. C’est la femme qui accomplira leur vœu : à savoir la substitution de la parole poétique à la parole religieuse ou politique. 

 

« Les poètes depuis longtemps ont cessé d’être des hommes, écrit Colette Thomas, et ils n’ont plus eu la résistance physique leur permettant de supporter la vérité. (…) Le tour de la femme est venu d’aller chercher au fond de la terre la force régénérée. – C’est à la femme maintenant parce que le monde est seul, incommunicable, et malade. »

 

Lentes sont les révélations. A sa sortie, le Testament ne fait presque aucun bruit. André Breton en parle autour de lui. Et… c’est tout. Le livre est oublié. Et Colette se tait, disparaît. 

 

En 1974, dans la préface à la première édition du journal de Jacques Prevel, Bernard Noël écrit que Le Testament de la fille morte « laisse loin derrière lui la plupart des œuvres auxquelles on a fait un succès depuis vingt ans. » 

 

En 1977, dans le numéro de la revue Obliques consacré à « La Femme surréaliste », Michel Camus écrit « Colette Thomas parle infiniment moins d’elle-même que ce qui infiniment la traverse et la dépasse. » 

 

En mai 1991, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, qui préparent leur film sur les dernières années d’Artaud, rendent visite à Colette Thomas à La Nartelle. Elle leur parle comme un oracle, un sphinx. Colette n’apparait pas dans La véritable histoire d’Artaud le Mômo

 

Enfin, Colette Thomas fait une apparition en 1995 à l’inauguration d’une exposition Artaud au Musée Cantini, à Marseille. Elle meurt le 10 octobre 2006 à La Nartelle. 


 

Lentes sont les révélations, mais elles sont irrémédiables. Lire un jour Colette Thomas, c’est la lire pour toujours. Quand sera brisée l’infinie domestication du lecteur, quand il lira pour et par lui, alors émergeront ceux et celles qui furent nos authentiques prophètes et visionnaires. Nos frères et sœurs en secret. 

 

Parmi elles et eux, Colette Thomas aura une place centrale. Colette Thomas est la femme qui a perçu les contradictions internes de ce labyrinthe électrique prêt à imploser. Elle est l’Unique qui, armée du pique-feu du langage, peut maintenant tout faire sauter

 

Il existe deux lettres, l’une de Colette Thomas, l’autre d’Antonin Artaud, qui nous sont parvenues étrangement sans date. Celle de Colette, jamais envoyée, est conservée dans sa famille. Celle d’Artaud apparaît dans Suppôts et suppliciations. Elles sont la parole de deux âmes pures que le monde a souillées ; deux cœurs qui se sont rencontrés sur la terre et n’ont pas réussi à laisser épanouir cette fleur d’amour qu’ils étaient. Il existe un lieu où elles peuvent malgré tout se parler. Et voilà ce qu’elles se disent, pour toujours, depuis après. 

 

Antonin Artaud : « Colette, ne souffrez plus, ne désespérez pas de moi. La lumière de ce monde est fausse. Nous y avons une idée de l’amour unique qui fait souffrir. L’amour est unique et exclusif, mais pour que vous ne souffriez plus de l’amour que vous avez senti pour moi il faut que la lumière même de ce monde change (…) Quand Sodome et Gomorrhe seront de nouveau tombées, j’ai une lumière où la fleur d’amour unique que vous êtes sera bien pour toujours et ne pourra plus souffrir de rien et sera heureuse de tout. Ne désespérez plus de moi. Je vous embrasse. »

 

Colette Thomas : « Un amour absolu et unique qui ne s’exprime pas et qui cependant continue d’existerUn supplice. Et pas en rêve. En réalité vraiment — en réalité absolue et unique — Vous n’êtes pas malade vous êtes génial. Et je ne vous soignerai pas je vous aimerai — Je vous aime Antonin Artaud. »


 

 

mardi 24 août 2021

LE PASS, LA COMMUNE ET LE PETIT ROBOT

 





Je suis resté fidèle aux règles très strictes de Cavanna, pas de calembour, sinon j’aurais appelé ce post de rentrée : Bloque ton pass d’abord. Oui, je parle une fois de plus du petit robot, alias Baby Macron, le premier chef d’état (à ma connaissance) à parler aux internautes en tee-shirt sur TikTok. Quelle violence. Il a l’air d’avoir dix-sept ans sur les images, et il semble tellement content de lui. Pourtant le gamin n’a pas de quoi être fier. Vraiment pas. 





Adoncques l’année de la nouvelle campagne présidentielle commence. Et elle n’enthousiasme personne. A part Baby Macron, bien sûr, qui piaffe d'impatience d’être réélu. Et pour cela il fait tout, mais alors absolument tout, pour qu’il n’y ait que Marine Le Pen ou l’horrible Zemmour en face de lui. Un combat de nains : Baby Macron versus Old Zemmour. J’espère bien que son petit stratagème ne marchera pas. Mais en vrai, tout cette année à venir me saoule d’avance. 

 

Le scénario est éculé mais le petit robot est si bête qu’il croit encore en son efficacité, voire à sa nouveauté. D’où ce pass, qui n’a vraiment de sanitaire que le nom, et qui fait repartir de toutes forces le chaos et la confusion. Le patass coronaphysique, de par ma chandelle verte ! Et les débats de recommencer : Pourquoi un pass pour les restos et pas pour le métro ? Pourquoi un pass pour les cinémas et pas pour l’assemblée nationale ? Et les enfants ? Vaccinera, vaccinera pas ? A croire qu’à chacune de ses décisions, le petit robot se félicite de voir que cela génère un bordel sans nom, des inquiétudes et des engueulades en série. Ça me saoule. Il me saoule. 




J’ai personnellement décidé, il y a de ça déjà un an et demi, que mon domaine n’était pas l’épidémiologie. Et donc de ne jamais m’engueuler avec qui que ce soit au sujet du covide, des confinements, des couvre-feux, des masques, etc. Ce n’est pas par coquetterie, ça pourrait être par lassitude – ça l’est certainement un peu, j’avoue – mais j’observe, j’écoute, j’interprète tout ça comme je peux. Mais là, avec ce pass à la con, même si on n’est pas opposé au vaccin, ça va être compliqué. Ça va être très compliqué, même. 

 

Parce que, je ne sais pas pour vous, mais il y a eu des remarques qui me sont restées en travers de la gorge, cette année des 150 ans de la Commune. Je passe sur ce vieil imbécile de Pierre Nora qui pense que cet événement n’a strictement aucun intérêt. Mais je ne peux pas laisser passer les remarques de Macron et de Barbier concernant cette ordure d'Adolphe Thiers, le boucher de la Commune, l’auteur du plus grand massacre de civils du XIXe siècle. 




« Versailles, a dit le petit robot, c’est là où la République s’était retranchée quand elle était menacée. » Certes, il a dit ça en 2018. Mais sa décision de ne pas commémorer la Commune montre qu’il n’a certainement pas bougé d’un iota dans son thierisme décomplexé. Ainsi que les propos de son sinistre prélat, Christophe Barbier : « Il y a vraiment une filiation directe entre Emmanuel Macron et Adolphe Thiers. Adolphe Thiers (…) qui revient en 1870 pour installer et conforter la République. En massacrant les communards, il sauve la République. » Non. On ne rêve pas. Barbier est en train de nous annoncer, tranquille le chat, qu’ils n’hésiteront pas à nous massacrer à leur tour si jamais on menaçait sérieusement leurs privilèges. Comme disait l’autre : L’Empire n’a jamais pris fin. 



Donc la Commune de Paris dura soixante-douze jours, du 18 mars au 28 mai 1871. Soixante-douze jours qui répondent à près de soixante-dix ans d’imposture et d’oppression politique : du début du premier empire à la fin du second, en passant par la restauration, la monarchie de juillet et la deuxième république. Pendant tout ce temps, le peuple de Paris n’a pas cessé de se révolter. Qu’est-ce que Paris avait de si particulier ? Une très forte population de petits-ouvriers et d’artisans mêlée à des intellectuels ? Les conditions de vie, très dures, des ouvriers ? Sous le second empire, comme à la veille de 1789, les salaires y sont inférieurs au coût de la vie. Plus de la moitié des parisiens est dans l’indigence et les grèves sont violemment réprimées. Et en juillet 1870, que ce soit par bêtise ou par ruse face aux soulèvements populaires, histoire de détourner l’attention vers un « ennemi extérieur », le second empire entreprend contre la Prusse une guerre parfaitement inutile et qui est un parfait fiasco. Le résultat ne se fait pas attendre. Le 4 septembre, après la débâcle de Sedan et la capture de Napoléon III, l’Empire est renversé et la troisième république proclamée. 

 

Alors que les citoyens parisiens s’arment et s’organisent en garde nationale pour se défendre contre les envahisseurs prussiens, un gouvernement provisoire de défense nationale bâclé à la 6-4-2 s’installe à l’Hôtel de Ville. C’est un ramassis de mollusques, dont on comprend qu’ils sont là pour éviter à tout prix la montée en puissance des rouges. La victoire est acquise aux Allemands. On leur cède l’Alsace et la Lorraine, et on leur ouvre grand les portes pour un siège de Paris de quatre mois qui arrive dans un des hivers les plus rudes que la ville ait connu. Les pauvres y mangent du rat d’égout pendant que les plus riches se font des gueuletons d’enfer avec la viande des animaux du Jardin des Plantes, dont deux éléphants. C’est pendant cet hiver que Lautréamont est mort, d’une des multiples maladies qui circulaient. Horrible. 


 

L’armistice est signé le 28 janvier. Et celui-ci est insupportable aux parisiens qui pensent que cette défaite est surtout une stratégie des dirigeants pour assourdir les inclinaisons révolutionnaires du peuple. Oui : « Hitler plutôt que le Front Populaire », c’était déjà d’actualité en 1871. Bismarck plutôt que la Révolution. Dans la foulée, le gouvernement provisoire lance des élections législatives, et celles-ci font apparaître une très forte proportion de monarchistes (400 députés !), quelques bonapartistes et un paquet de militaires. Les français ont voté comme des cons. Adolphe Thiers se retrouve propulsé chef du pouvoir exécutif. Le fossé grandit entre le peuple de Paris et les dirigeants, à tel point que Thiers veut, selon ses propres termes, « réduire Paris ». Ce sera une succession de provocations dans ce sens. Le 9 mars, on interdit les six principaux journaux d’extrême-gauche. Le 10 mars, l’assemblée transfère son siège de Paris à Versailles, parce qu’elle voit dans Paris « le chef-lieu de la révolution organisée, la capitale de l’idée révolutionnaire. » Enfin, elle met fin au moratoire sur les effets du siège sur le commerce, exigeant les échéances prorogées depuis la guerre, plongeant dans la faillite des milliers d’artisans et de commerçants. 

 

Paris doit se soumettre ou crever. Pour ça, Thiers sait qu’il doit désarmer les parisiens qui s’étaient organisés contre l’envahisseur prussien et ont encore leur garde nationale et leurs armes. Le 17 mars, il envoie la troupe du général Lecomte, quatre milles hommes, s’emparer des canons entreposés à Montmartre et que la population, qui s’en considère à juste titre comme propriétaire – elle a payé ces canons par une souscription lors de la guerre – ne veut absolument pas donner à Versailles. Devant leur insoumission, Lecomte ordonne de tirer dans le tas, et ses soldats refusent d’obtempérer. Lecomte est capturé et tué le lendemain. Thiers se chie dessus. Il s’enfuit à Versailles, suivi d'une palanquée de parisiens fortunés. 




La garde nationale se retrouve au contrôle de Paris et annonce des élections. Et voilà ! On retrouve l’idéal robespierriste : une démocratie la plus directe possible, reposant sur une citoyenneté active, avec des membres révocables, comptables et responsables. Les élections sont organisées le 26 mars et on élit un conseil, avec une majorité de jacobins et une minorité de fédéralistes proudhoniens. Versailles évidemment refuse de reconnaître la validité des élections. Et, dès le 2 avril, la guerre civile commence. 

 

Quelle grandeur face à tant d’horreur. Alors que Versailles avance et bombarde, bombarde, bombarde, la Commune, tout en se défendant contre l’agresseur, enchaîne les réformes, essayant d’inventer le premier gouvernement populaire du pays, suivi par quelques Communes de province qui se font vite taper la gueule.

 

Certaines mesures de la Commune sont symboliques : adoption du drapeau rouge, retour au calendrier républicain, séparation de l’église et de l’état… Courbet étant dans le conseil de la Commune, on prône « la libre expression de l’art, dégagé de toute tutelle gouvernementale et de tous privilèges ». On veut mettre fin à l’académisme, à l’art « monumental » (bravo !) et on détruit la colonne Vendôme, ce « monument de barbarie, symbole de force brute et de fausse gloire », mettant fin au culte napoléonien imposé à la population. Lorsque, en mai 1873, le gouvernement Mac-Mahon décidera de la reconstruire, les frais en seront pour Courbet : 323.091 francs, qu’il n’aura pas fini de payer à sa mort en décembre 1877. 

 

Mais d’autres sont très concrètes. On accorde un délai de trois ans pour le règlement des dettes. On réquisitionne les ateliers abandonnés par leurs propriétés pour les remettre à des coopératives ouvrières après indemnisation du propriétaire. Puis ce sont les logements vacants au profit des sinistrés des bombardements. La liberté de la presse est réaffirmée. On interdit le travail de nuit, les amendes patronales et les retenues sur salaires. 

 

C’est très beau mais ça ne va pas se passer comme ça. Le 2 avril, Versailles est déjà sur le Mont Valérien. Pendant trois semaines, les combats sont sporadiques mais les bombardements intensifs. Et enfin, le 21 mai, l’armée versaillaise pénètre dans Paris. La semaine sanglante peut commencer. 


 

Quelle horreur face à tant de grandeur. Les Versaillais sont organisés, froids, méthodiques. De véritables machines. Ils avancent et ils tuent : hommes, femmes, enfants, vieillards… Face à leurs pertes qui s’accumulent par milliers, les membres de la Commune fusillent leurs quarante-sept misérables otages. On nous les ressort à chaque fois, ces otages fusillés. Certes, c’est pas bien. Mais les morts côté Commune, c’est inimaginable... Et surtout, c’est impossible à comptabiliser. Cent cinquante ans après, on ne sait toujours pas. Mais que ce soit 6500 (le chiffre le plus faible, celui des pro-Versailles, avancé par l’horrible Maxime du Camp, le pote de Flaubert) ou 30000 morts (le chiffre qu’a retenu l’Histoire), de toutes façons, Versailles réalise alors, on l’applaudit bien fort, le plus grand massacre de civils du dix-neuvième siècle. 

  


 

« Le sol de Paris est jonché de leurs cadavres : ce spectacle affreux servira de leçon » conclut calmement Adolphe Thiers dans sa dépêche au préfet.



Après quoi commencent les procès en série. Et la Commune se retrouve jugée à la même enseigne que les insurgés d’Alger. Oui : profitant du chaos qui a suivi la débâcle de Sedan, les algériens ont admirablement essayé de sortir du joug des occupants français. D’un siège, l’autre. C’est la révolte de Mokrani, du nom du cheik qui souleva 250 tribus entre le 16 mars 1871 et le 20 janvier 1872. Pertes françaises : une centaine de mecs. Pertes algériennes : innombrables, jamais comptabilisées. Same shit, different bucket. Et Algériens et Parisiens se retrouveront ensemble sur les bateaux qui les emmèneront aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie. Alger et Paris vont en bateau ! Ce spectacle affreux devrait servir de leçon, lui aussi, pour aujourd’hui comme pour demain. 





La Commune a été une Apocalypse. Elle l’a été également dans le sens où elle révélé le vrai visage des écrivains de son époque. Ceux qui dénonçaient théoriquement l’esprit bourgeois se désolidarisent intégralement de la remise en cause concrète de l’ordre économique et politique qui a permis sa naissance. Ici, la gauche modérée et la droite catholique et monarchiste, de George Sand à Barbey d’Aurevilly, se tiennent la main, d’accord pour pousser des cris d’orfraie face aux actions de la Commune et se réjouir des massacres perpétrés par les Versaillais… C’est absolument désolant. Même Théophile Gautier les compare à des singes, et Flaubert dit qu’on aurait « dû condamner aux galères toute la Commune et forcer ces sanglants imbéciles à déblayer les ruines de Paris, la chaîne au cou, en simples forçats » (les travaux forcés et les milliers de morts, ce n’était pas suffisant ?) Quant à Émile Zola, après bien des entrechats, il finit par dire que le bain de sang que le peuple de Paris vient de prendre est « peut-être d’une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. » Horrible nécessité ? Quand on pense au témoignage de Marie Mercier, 18 ans, recueillie par Victor Hugo : « À la petite Roquette, on a fusillé environs deux mille enfants trouvés dans les barricades et n’ayant plus ni père ni mère. » Peut-on vraiment mettre ces deux mille enfants fusillés au nombre des pertes et profits ? Peut-on continuer à discuter avec quelqu’un qui le pense ? Il y a eu des exceptions évidemment. Louise Michel, Jules Vallès, Eugène Vermersch, le jeune Verlaine, même Victor Hugo… Et Rimbaud, bien sûr, mais ça c’est une autre histoire. Une longue histoire. On y viendra une autre fois, parce qu’il y a tant à dire sur son « Projet de Constitution Communiste », rédigé sur un cahier pendant la Commune alors qu’il était à Charleville et perdu, hélas, comme tant d’autres de ses textes. 

 

C’est Eugène Delahaye qui en parle dans ses souvenirs. À en croire son jeune copain, Rimbaud y proposait la suppression de la démocratie représentative, considérée à juste titre comme une duperie, et l’instauration d’une sorte de gouvernement direct où le peuple s’administrerait sans intermédiaires en se réunissant par fraction de commune, pour voter les décisions utiles au groupe. Chaque exercice serait conféré à un membre délégué avec mandat impératif révocable pour une mission à chaque fois de courte période, éventuellement renouvelable par vote. Quelle tristesse que ce cahier soit aujourd’hui perdu ! C’est de ce cahier qu’il nous faudrait repartir aujourd’hui. Delahaye se souvient d’un Rimbaud si enthousiaste qu’il passe carrément du socialisme à la science-fiction : « Pour lui, c’était désormais la marche en avant de l’esprit humain sans entraves, sans limite à ses ambitions (…) D’étonnantes puissances mentales lui seraient offertes… Il entrerait en relation consciente avec les forces, avec même les voix de la nature… Et puis… là-haut, sur ces globes lointains sont des êtres qui pensent, qui raisonnent, qui possèdent probablement une science mille fois supérieure à celle des habitants de la terre. » 

 

Rimbaud rejoignant soudain Jacques Bergier et Jimmy Guieu ? L’esprit de la Commune mène à tout. 


 

On y viendra, en temps et en heure. C’est la rentrée et nous avons du travail. Première résolution : ne pas devenir fou. Deuxième résolution : lire ceux qu’on a traité de fous. Troisième résolution, corollaire des deux précédentes : comprendre que ceux qu’on a traité de fous ont été les réceptacles de visions prophétiques qui les dépassaient et nous concernent, toutes et tous, aujourd’hui. Nous ne manquons pas de prophéties, mais nous ne savons pas encore les lire. Et nous sommes passés à côté d’un certain nombre d’entre elles. 


 

Pour commencer, voici le livre unique de Colette Thomas, Le Testament de la Fille Morte, publié initialement en 1954 par Gallimard et épuisé depuis, réédité enfin par les éditions Prairial. Il sort dans quelques jours. C’est un événement capital. C’est le très grand texte prophétique qui nous manquait pour orienter les temps de tribulations à venir. Je vous en parlerai dans le prochain post. 


 

Et puis les Dimanches à Charm el-Cheikh reprennent, tant que les cinémas restent ouverts. On repart le Dimanche 5 Septembre à 17h à L’Archipel avec Freaks de Tod Browning, précédé de « Nuit de l’Enfer » de Rimbaud dit par Virginie di Ricci, et suivi d’une exégèse participative, avec des vrais morceaux d’histoire de Tod Browning dedans. 




Le nouveau chef d’œuvre de Bertrand Mandico, After Blue – Paradis Sale, devrait sortir en 2022 mais il commence son voyage dans les festivals. Parisiens, allez le voir à L’Étrange Festival le 10 septembre à 19h. Ce film aussi est prophétique et il est d’une beauté qui dépasse l’entendement. Seul Ultra Pulpe se tient à ce niveau de splendeur et de délicatesse. Je n’avais jamais rien vu de pareil, et je suppose que vous non plus. On en reparlera bientôt. 




Comme on reparlera de Prince. On ne va pas s'arrêter de parler de Prince. En attendant, écoutez l'album qui est sorti cet été, Welcome 2 America. Un disque enregistré en 2010, achevé et pas publié de son vivant. Un disque important, très important. 


Et écoutez le podcast exceptionnel que lui a consacré le quatuor parfait : Frédéric Dumény, Pierre Jacquet, Nicolas Gabet et Raphaël Melki. Bravo les gars. C'est absolument passionnant et c'est ici :


https://podcast.ausha.co/violet/welcome-2-america-le-monde-selon-prince




On ne va pas arrêter de parler de Damon Lindelof non plus, dont les séries sont plus que jamais éclairantes sur ce que nous traversons. On vient d'en parler, Sarah Hatchuel et moi, au micro de Romain de Becdelièvre, Culture Séries, sur France Culture. C'est une émission sur The Leftovers et c'est ici :


https://www.franceculture.fr/emissions/culture-series/leftovers




Et puis je sors un livre. Un nouveau livre, écrit pendant nos années covide, les confinements et les couvre-feux en série. Il s’appelle L’enquête infinie. Il est publié aux PUF. Il sort le 15 septembre. On fera un lancement au Monte-en-l’air le 14 (évidemment). Je ferai une petite tournée des librairies en province et je vous en parlerai ici-même très bientôt également. Laurent de Sutter l’a sous-titré : « Une autre histoire du XXe siècle ». Ca parle de beaucoup de choses (de Jack l'Eventreur aux transhumanistes, en passant par les profilers, les trompe-l'oeils, Alfred Jarry et Andy Kaufman), mais surtout de tout ce qui est profondément mystérieux, échappe à notre entendement et pourtant oriente nos vies, en particulier le Sphinx, la statue et le personnage, le sphinx égyptien et la sphinge grecque, la présence du sphinx dans Oedipe et son absence dans la psychanalyse, le rôle du sphinx dans l'histoire d'André Breton et de Nadja. Etc. Etc. C’est à la fois la continuation des Sans Roi et l’amorce de quelque chose un peu nouveau dans ma vie qui, si vous avez l’habitude de lire mes posts ici, ne vous étonnera pas tant que ça. Je me suis mis à faire de l’Histoire. En amateur bien sûr. Comme j’en lis de plus en plus, j’écris de plus en plus de choses liées à ça. Je suppose que ça ne va pas s’arrêter, parce que c’est un domaine de réflexions et de recherches inépuisable. Pour moi, ce n’est pas du tout contradictoire avec mes recherches sur les Sans Roi ou sur les poètes visionnaires. C’est totalement lié, c’est de l’ordre de la vérification de leurs intuitions et de la compréhension des contextes dans lesquels l’émancipation a été ou n’a pas été possible. Sans émancipation, toute spiritualité est une imposture. Sans liberté, toute mystique est un cache-misère. Sans justice, toute convocation du sacré est une chose dégoûtante. Enfin, sans vérification de ses effets dans la vie, toute exégèse est un peu vaine. Alors voilà, on commence avec le Sphinx. Depuis le temps que je voulais parler du Sphinx. 

 


L'ENQUÊTE INFINIE

Premières pages, extraites du chapitre 1,  Sphinx Hôtel : Le problème de ce monde, c’est qu’on y est entré comme dans une histoire qu’on a a...